Biennale de Flamenco de Chaillot (2015)

dimanche 22 mars 2015 par Nicolas Villodre

Rocío Molina et Honji Wang : "Felahikum" / Patricia Guerrero : "Cuando sueñan los ríos" / Ballet Flamenco de Andalucía : "En la memoria del cante.1992"... et Rocío Molina et Rosario "La Tremendita" à Alfortville : "Afectos"

Ballet Flamenco de Andalucía : " En la memoria del cante. 1922"

Théâtre de Chaillot, salle Jean Vilar - 22 mars 2015

Direction artístique : Rafaela Carrasco

Chorégraphie : Rafaela Carrasco et David Coria

Répétiteur : David Coria

Musique : Antonio Campos, Jesús Torres, Juan Antonio Rodríguez “Cano”

Solistes : Rafaela Carrasco, David Coria, Ana Morales et Hugo López

Corps de ballet : Alejandra Gudí, Florencia O’Ryan, Laura Santamaría, Paula Comitre, Carmen Yanes, Eduardo Leal, Antonio López, Alberto Sellés

Guitare : Jesús Torres et Juan Antonio Rodríguez “Cano”

Chant : Roberto Lorente et Gabriel de La Tomasa

Costumes : Blanco y Belmonte

Scénographie et lumières : Gloria Montesinos (A.A.I.)

Chef d’atelier : Pepa Carrasco

Traduction du Manifesto del 22 : Vicente Pradal

Production, technique, réalisation des costumes et graphisme : Agencia Andaluza de Instituciones Culturales

Distribution : Artemovimiento – Daniela Lazary

Photo : D.R.

Il ne se passe donc pas une saison sans qu’on ait droit à un spectacle inspiré de la vie ou de l’œuvre de Federico García Lorca. Ne serait-ce qu’il y a quelques jours, le Teatro Real de Madrid donnait, en présence des jeunes rois d’Espagne, un opéra commandé par feu Gérard Mortier au compositeur Mauricio Sotelo, tiré du drame en cinq tableaux El Público, écrit en 1930 par le poète à Cuba.

La superproduction du Ballet Flamenco de Andalucía En la memoria del cante. 1922, découverte l’été dernier au théâtre en plein air du Generalife, à l’Alhambra, à la fraîche, vient d’être programmée à Chaillot dans le cadre de la Deuxième Biennale. Il nous a semblé que ce spectacle a gagné en précision gestuelle, en densité et qu’il est maintenant au point vocalement, ce qui est somme toute normal, compte tenu du projet. Le cante, qu’on a pris l’habitude de voir accompagné de/à la guitare, peut-il également l’être par la danse ? Ou, plus exactement, l’art de Terpsichore est-il à même de rendre tribut au cante ? Y aurait-il alors une danse plus particulièrement vouée au chant et se trouve-t-il des danseurs de cante comme il existe des accompagnateurs de baile ?

Ce sont quelques-unes des questions que nous avons pu nous poser à la revoyure de ce show grand public mis en scène et en abyme avec un respect qu’on pourrait qualifier de mémoriel. Votre site favori a eu maintes occasions d’évoquer le Concours de Cante Jondo de 1922 qui se tint au jardin des Aljibes de l’Alhambra, aussi ne reviendrons-nous pas sur cet événement historique initié par Manuel de Falla, son disciple et ami Lorca, le peintre Zuloaga, présidé par Antonio Chacón, remporté par le chanteur jusque-là inconnu Diego Bermúdez “El Tenazas”, qui permit de découvrir l’adolescent Manolo Caracol. Que le Ballet andalou célèbre une fois encore le poète grenadin n’a par ailleurs rien de surprenant. Cet hommage au jeune Lorca n’est pas non plus une autocélébration déguisée, et ne revendique rien sur le plan régional ou national mais veut au contraire s’exporter au-delà du triangle des Bermudes de la terre andalouse.

Photo : Nicolas Villodre

De ce fait, il convient d’être exigeant vis-à-vis d’une compagnie qui a de facto le statut d’ambassadrice du flamenco. Nous avons pu constater d’emblée les qualités de cette production : sa musicalité, les costumes 1900 chatoyants (signés Blanco y Belmonte), les trames colorées faisant office de décor, les mouvements d’ensemble, les danses chorales toutes à l’unisson, que ce soit le ballet futuriste ou constructiviste avec les membres de la troupe vêtus unisexement en combinaisons noires de mécaniciens s’activant comme des robots, le tableau festif de la Zambra (dédié, paraît-il à “La Gazpacha”), les moindres déplacements du corps de ballet pensés comme actes dansés, les solos de David Coria (notamment sa variation sur une Malagueña d’Antonio Chacón) et de Hugo López, un Valentin-le-désossé d’origine cordouane, en nets progrès (même si ses séries de tours sont encore perfectibles), qui ont d’ailleurs fait mouche sur le public bon enfant du dimanche en matinée. Et le bonus final de Rafaela Carrasco ornant sa magnifique robe d’un tablier traditionnel et d’un immense châle, le tout en rouge et blanc printanier, évoluant sous le portrait poignant de Juana Vargas “La Macarrona”...

Photo : D.R.

Notre impression d’ensemble est pourtant que tout étant sous contrôle le ballet paraît un peu trop lisse à notre goût. Manque la prise de risque – y inclus celui du ridicule –, la surprise, l’humour et la note spirituelle, l’intensité, l’aspérité qui pourraient déranger cette belle ordonnance. Les idées chorégraphiques sont certes intéressantes mais, en réalité, pas si nombreuses qu’elles pourraient l’être, ou alors imperceptibles en raison de notre myopie. La scénographie semble avoir été allégée par rapport à sa version estivale et on abuse moins des déplacements incessants de la mini-estrade symbolique et de la grille de tribune ou de tribunal devant laquelle se tiennent les artistes en cause ou en compétition. La voix off, en partie sous-titrée, est didactique et a un ton un brin solennel.

Ceci dit, le va-et-vient entre les époques est réussi. Les échanges entre guitaristes contemporains (Juan Antonio Suárez “Cano” et Jesús Torres), cantaores vivants (Roberto Lorente et Gabriel de la Tomasa) et ceux de l’impressionnante playlist discographique (Ramón Montoya, Manuel Torre, La Niña de los Peines, Manolo Caracol, Antonio Chacón, Diego Bermúdez "El Tenazas", etc.), immortalisés dès les années vingt par le gramophone sont plus qu’efficaces : particulièrement touchants.

Nicolas Villodre


Photo : Ghostographic

Rocío Molina et Honji Wang : "Felahikum"

Théâtre de Chaillot, salle Jean Vilar – 18 mars 2015

Direction artistique : Sébastien Ramirez

Chorégraphie : Rocío Molina, Honji Wang et Sébastien Ramirez

Composition : Jean-Philippe Barrios alias "lacrymogy"

avec la participation de :

Christophe Isselee (guitares)

Cynthia Floquet et Katy Heiting (chant)

Rocío Molina et Honji Wang (voix)

Extraits musicaux : "To Know This" d’Alice Russell - "Drumming (Part II)", "Typing Music (Genesis XVI)" de Steve Reich

Lumières : Jani-Matti Salo

Régie Lumières : Cyril Mulon

Scénographie : Thomas Pénanguer

Styliste : Soo-Hi Song

Réalisation des costumes en collaboration avec Catherine Argence

Direction de production et diffusion : Dirk Korell

Interprétation : Rocío Molina et Honji Wang

Photo : Ghostographic

Le titre de la pièce du Montpelliérain Sébastien Ramirez interprétée par l’Allemande d’origine coréenne Honji Wang et l’Andalouse de l’étape, Rocío Molina, Felahikum , découverte à Chaillot dans le cadre de la Biennale de flamenco, se réfère à l’une des hypothétiques étymologies du mot flamenco – signifiant "paysan errant" – à un moment soutenue par Blas Infante, abandonnée depuis par les flamencologues distingués.

Si la rencontre entre deux virtuoses de leur discipline respective – un hip hop “new wave”, mâtiné d’arts martiaux, de contorsions et d’acrobaties au sol, pour la première, un flamenco “postmoderne”, capable de tout digérer et de restituer à sa façon, pour la seconde – a bel et bien eu lieu, nous avons cependant été sevré de matière chorégraphique. Le “travail artistique” de M. Ramirez a consisté essentiellement à réunir les deux vedettes internationales et à les laisser faire ce que bon leur a semblé. Ce qui n’est déjà pas mal, certes, mais insuffisant, à nos yeux.

Du coup, l’immense plateau de la salle Jean Vilar n’est à aucun moment exploité, arpenté, mis à profit comme il l’eût pu ou dû. Le scénographe, Thomas Pénanguer, a fait l’emplette de vingt-sept ventilateurs industriels, encadrant le plancher scénique, télécommandés, déclenchés par intermittence au cours de la soirée, d’une plaque de verre prédécoupée en triangles façon puzzle, sonorisée et déposée côté jardin, insuffisamment utlisée par Rocío, quand on sait les effets qu’elle peut tirer d’un simple tas de cailloux, et puis c’est tout. Les compositions maison font amateur, nous ont paru approximativement enregistrées et ont été heureusement complétées par des standards : un tune funky d’Alice Russell (avec deux “l”) et deux opus répétitifs de Steve Reich.

Photo : Ghostographic

Ce n’est ni la danse – limitée à deux routines ressassées une heure durant, c’est-à-dire à un duo miroitant inspiré du numéro de music-hall séculaire, immortalisé par un Groucho Marx en chemise de nuit dans le film Duck Soup, et à deux-trois variations spécifiques, a priori difficilement miscibles, que les jeunes femmes parviennent cependant à fusionner sur un mode taquin, régressif, enfantin –, ni la musique qui rythment la pièce mais, assez subtilement, il faut le reconnaître, les modulations lumineuses conçues par le très talentueux Jani-Matti Salo, mises en œuvre par Cyril Mulon. La lumière sépare donc les différents temps de l’opus, communique son énergie aux interprètes, réchauffe la salle lorsque besoin est et dévoile le mur du fond de scène, surface accidentée et abstraite virant ocre jaune et finissant par évoquer un paysage urbain.

Photo : Nicolas Villodre

Après la sensationnelle prestation de Rocío Molina dans Bosque ardora, commentée et détaillée ici même par Maguy Naïmi il y a quelques mois, redonnée à Chaillot le week-end dernier, cette dernière n’a plus rien à démontrer, question maestria. La bonne surprise de Felahikum aura été de nous révéler la sensationnelle Honji Wang, d’un brio, d’une légèreté et d’une grâce hors du commun. On savait que l’Allemagne avait une tradition de hip hop, instaurée par Storm, figure historique, et que les danseurs coréens sont, de nos jours, des prodiges dans ce domaine, comme nous avions pu le constater lors de spectacles présentés au musée des Arts Premiers ou aux Abbesses. Mais Honji Wang ne cherche pas uniquement la prouesse circassienne. Tout ce qu’elle fait est d’une absolue justesse. Tout ce qu’elle fait est danse.


Patricia Guerrero : Cuando sueñan los ríos

Photo © Javier Caró

Cuando sueñan los ríos

Théâtre de Chaillot, Grand Foyer – 20 mars 2015

Idée originale : Antonio Campos

Et Pablo Suárez

Musique : Pablo Suárez

Chorégraphie : Patricia Guerrero

Lumières : Gloria Montesinos

Danse : Patricia Guerrero

Chant : Antonio Campos

Piano : Pablo Suárez

Distribution : Artemovimiento – Daniela Lazary

Dans le grand foyer de Chaillot, réaménagé en salle de spectacle d’appoint, tandis que se déroulent les travaux à Gémier, nous avons assisté à la rencontre de trois artistes talentueux, chacun dans son domaine, le puissant cantaor Antonio Campos, le pianiste post-impressionniste Pablo Suárez et la danseuse de toute beauté Patricia Guerrero.

La formule relève du piano-bar, tant la proximité avec le public venu en nombre garnir les gradins est réelle et la “proposition”, comme on dit de nos jours, d’emblée accessible à tous, plaisante, séduisante. Il faut dire que le piano sonne, au tout début du moins, comme une harpe égrenant des arpèges qu’on croirait écrits par Debussy, avec suffisamment de lyrisme, de liberté, d’intensité pour que l’absence de guitare ne se fasse pas sentir. Le chanteur, délicat dans un premier temps, plus ample et âpre par la suite, engage un dialogue a priori improbable, non du fait de l’instrumentation elle-même qu’en raison de la disparité stylistique pleinement assumée – c’est sans doute cela, l’idée “originale” revendiquée par le cantaor.

photo : Nicolas Villodre

La bailaora, quant à elle, pérennise fidèlement l’image qu’on a de la gitane au moins depuis le succès du tabac brun en France et les représentations graphiques de ses paquets d’emballage conçus par Maurice Giot, Molusson et Max Ponty à l’époque idyllique où l’herbe à Nicot était considérée comme inoffensive. Une impression, donc, de déjà vu, d’autant que la jeune femme a une plastique de top model, valorisée par les spot lights pointés sur elle et des robes du meilleur faiseur impeccablement coupées – ce qui n’est pas si courant que ça.

Malgré quelque fausse note, dans tous les sens du terme, de-ci delà, malgré l’absence de “concept” ou de trame justifiant le déroulé, malgré le manque de contraste d’ensemble, la représentation est agréable à entendre et, surtout, à voir. Le dernier texte poétique est successivement dit puis chanté par Antonio Campos, laissant percer une émotion née sans doute de sa répétition même. Cette velléité de Sprechgesang, assez rare en flamenco, est alors enrichie par une belle variation de Patricia Guerrero, alternant, pour ce qui la concerne, un braceo sans aucune faute de goût et un taconeo suffisamment travaillé pour sembler aller de soi.

Le trio a été rappelé et la Sta Guerrero a esquissé une dernière routine avant de s’éclipser.


Rocío Molina et Rosario “La Tremendita” : Afectos

Afectos

Idée originale : Rocío Molina et Rosario "La Tremendita"

Chorégraphie et direction artistique : Rocío Molina

Musique originale et direction musicale : Rosario "La Tremendita"

et Pablo Martín

Dramaturgie, scénographie et lumière : Carlos Marquerie

Conception sonore : Javier Alvarez et Pablo Martín

Accessoires : Iñaki Eslo Torralba

Création des costumes : Mai Canto

Danse : Rocío Molina

Chant et guitare : Rosario "La Tremendita"

Contrebasse et samples : Pablo Martín

Photo : D.R.

Profitant de la venue à Paris de Rocío Molina dans le cadre non seulement de la Deuxième biennale de flamenco mais aussi d’une résidence artistique, la Biennale de danse du Val-de-Marne nous a permis de découvrir à Alfortville la pièce Afectos, chroniquée ici-même par Maguy Naïmi et Claude Worms lors de sa présentation à Nîmes l’an dernier.

Nous avons eu la chance de bénéficier de la version la plus longue possible de ce spectacle dont la durée peut varier d’une heure et quart à près de deux tours d’horloge, en raison du travail d’improvisation, de l’état de forme, de l’humeur et de l’inspiration des trois protagonistes sur scène, hic et nunc. Les trois artistes, d’un niveau élevé dans la hiérarchie de leur discipline, se répartissent les rôles ainsi que l’espace du plateau, à même le sol – ce qui accentue l’impression de proximité, d’intimité et presque de palpabilité de ceux-ci par les spectateurs des premiers rangs. Côté cour, le contrebassiste sobre et efficace Pablo Martín, de l’autre, près de jardin la plupart du temps, calée dans son fauteuil club en cuir cordouan ou bien debout, "La Tremendita", omniprésente, omni-interventionniste, omnisciente, quelque peu cabotine somme toute, qui passe de la guitare au chant et du chant au senza.

Photo : Nicolas Villodre

Et, heureusement, ne l’oublions pas !, Rocío Molina, qui se fait désirer, qui prend bien une dizaine de minutes à minauder comme à la maison, à s’échauffer, à danser assise en inventant de nouvelles façons de tenir la guitare flamenca à pan coupé de secours, avant d’administrer au public alfortvillais un solo retentissant que celui-ci, applaudira tout aussi bruyamment. L’amplification des fers des bottines rouges est au bon niveau même si le son n’est pas assez sec pour nous. Aucun décor, donc, quelques accessoires meubles disposés en ligne de fuite. Malgré son côté agaçant à force de vouloir bien faire, la touche-à-tout Rosario qui, pour l’instant, du moins, n’excelle ni en cante ni en toque, parvient à établir un dialogue avec la bailaora que, probablement, aucun virtuose soucieux de la question égotique ne saurait susciter. Délaissant le jeune gens chargé de faire vibrer son gros violon d’Ingres aux arrondis suggestifs – pour reprendre l’analogie de Man Ray –, les deux femmes chuchotent, chochotent aussi un brin, avant de rivaliser, chacune dans son expression, au centre du plateau ou, au contraire, de mettre leur savoir-faire au service de celui de l’autre.

Les palos traditionnels sont altérés par des velléités contemporaines, moins par le jeu de guitare ou par la mimesis/vocalise mémorielle de Rosario que par le parti pris en matière d’orchestration de celle-ci et de Pablo Martín. Par ailleurs, ce dernier fait bon usage de boucles sonores obtenues au moyen de lignes de basse, de simples pizzicati, de coups d’archet, voire de l’enregistrement live d’une phrase murmurée à l’ouïe du bombardon par une Rocío ambigument agenouillée devant l’instrument ou l’instrumentiste. L’inconstance comportementale de la danseuse, une des modalités de sa danse prise comme un jeu d’enfant – un jeu pratiqué sans discontinuer depuis l’âge le plus tendre –, devient chez elle une marque stylistique. La bailaora ne se contente pas de danser en tenue d’homme : elle assume sa part masculine, dans le cas présent en se travestissant à vue, en alternant et faisant coïncider en elle le braceo le plus précieux et le taconeo le plus impétueux. Enfin, il nous semble que, contrairement à Galván, dont les préoccupations formelles l’ont poussé à déconstruire une danse qu’on croyait fixée, Molina dérègle le déroulement escompté de son art, sans en changer la base, suspend le geste sans aller jusqu’à le briser ou le nier, le désaxe et le déphase à volonté pour l’enrichir de l’intérieur. Sans maniérisme. Sans Affectation. Avec affection.

Nicolas Villodre





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