Pierre Chaze a écouté pour nous :

Enrique Morente : "Pablo de Málaga" (CD El Caimán CDDG 102)

samedi 14 mars 2009 par Maguy Naïmi

A la découverte d’un maître du flamenco pop

Dans son album " Pablo de Málaga", Morente montre une maîtrise des technologies de traitement du son et une science de l’enregistrement dignes de celles d’un Pink Floyd. Il montre aussi un grand sens de la dramaturgie propre à chaque titre : chaque "chanson" est une histoire unique avec intrigue, personnages, paysages particuliers. Certaines de ses compositions font penser aux musiques de film d’Ennio Morricone et d’Ettore Scola. Il nous offre un flamenco avec des espaces sonores nouveaux, sans qu’il y perde pour autant sa pureté et sa crudité originelles. Chaque détail de chaque scène est vue par un œil de réalisateur perfectionniste, habité par un souci de rendre l’image sonore la plus réelle, la plus lisible, quelles que soient les sophistications de l’architecture et de l’interaction des instruments, des voix, des couches de reverbs, delays, filtres, du traitement des espaces en 3D / 360 degrés…

Cette maîtrise du son donne à son flamenco émotion, profondeur, beauté. Quand on découvre cet album de Morente, on est frappé par la fraîcheur de son flamenco, la science et l’universalité d’une musique aux racines ethniques séculaires.

Après ce petit résumé analytico-culturel, voici, au fil des titres de "Pablo de Málaga", quelques images verbales ("verbales", donc inaptes à traduire les émotions et les sensations que véhicule la Musique, qui est par essence intraduisible par des mots !) ; quelques images donc en forme d’écriture automatique, quelques photos pêle-mêle prises à l’écoute des treize remarquables titres de Morente.

1 "Guern-Irak"

Image panoramique 16/9 du son dès les premières mesures, voix à l’envers (héritage du psychédélisme Hendrixien ?), voix de Morente filtrée au téléphone à la Beatles, portée par une guitare au toucher très clair et à la rythmique imperturbable… Puis tout se suspend sur fond trouble de cris et de saturations lointaines, orchestrés comme un opéra sprechgesang… une voix-off rap de speaker radio puis des voix de femmes et de sirènes s’entremêlent sur la voix de Morente, passée au ring modulator qui lui en fait jaillir des harmoniques désarticulées, lui donnant un timbre rauque de souffrance et de colère… Deux guitares dialoguent alors sur des harmonies majeures apaisées et venant de loin, mêlées à des cris de foules et des battements de tambour kalachnikov, des voix de femmes psalmodient une prière… puis tout s’en va. Morente dans ce titre montre une grande maîtrise de la théâtralité et du suspense.

2 "Tientos griegos"

Ouverture de mandolines venues d’une autre époque et de tambours qui scandent la procession… La voix de Morente est découpée par une guitare sombre relayée bientôt par les mandolines d’ Ennio Morricone que reprennent ensuite des trémolos de guitares… Le rythme des percussions reste lourd voire militaire, seules les mandolines gardent une oreille vers le ciel.

3 / 4 "Autorretrato"

Très belle chanson sur percussions mécaniques de tic tac d’horloge. La voix parle tout près, les guitares sont profondes, les accords inattendus, les palmas sont les gardiennes du temple.

5 "Borrachuelo con aguardiente"

Sur un tapis de guitares tournantes, la voix rebondit en échos multiples… Les palmas sont répercutées par des delays, la guitare est très belle… Les voix de femmes très filtrées font un halo de brume autour de la voix de Morente qui va changer d’espace au fil des strophes, le tout sur une rythmique ternaire africaine et bondissante.

6 / 7 "Malagueña de la campana" / "Compases y silencios"

Magnifique intro de guitare soyeuse… Au moment où naît la voix, une cloche proche sonne le tocsin… Attente anxieuse qui va grandissante, puis viennent les percussions qui martèlent le silence et le fragmentent en échos, soupirs, halètements, murmures, borborygmes qui tissent un climat onirique menaçant.

Voix a capella dans une cathédrale , vocalises en pentes ascendantes de sirène d’incendie… Longues notes tenues de Morente comme dans un Alap indien.

8 "Montes de Málaga"

Zooms sur la voix, proche, lointaine, au milieu, sur la gauche ; où es-tu ? près ? loin ? La guitare dialogue avec toi, Morente. Tu sembles perdu dans le rêve des longues tenues de ta voix, jusqu’au dernier souffle, quand te sauvent les voix de femmes de la fête au village… Un violon crincrin, des chanteuses de Verdiales, les trémolos de guitares chantent l’ancien monde et les danses d’antan, le retour à la terre de toujours, celle de l’enfance, des ancêtres ; tu retrouves tes racines.

9 "Soleá de los números"

Basse sourde, ronchonnante à la Pastorius, voix et guitare qui se cherchent en chromatismes. Chanson de silence, le monde est aux aguets, mais qu’est-ce qui se cache donc derrière ? C’ est quoi après ? La voix de Morente me fait penser, dans l’expression de sa solitude et de sa révolte contre l’injustice et la douleur des humains, à celle du Peter Gabriel de "The rhythm of the heat".

10 "Pan tostao"

Des rythmes ternaires, des carrousels de palmas, des guitares tourbillonnantes : à chaque nouveau titre, je reste étonné par la profondeur, la transparence, la lisibilité des couches, des couleurs d’espaces multiples, originales. En bref, l’excellence du travail de mixage final, du mastering et du timing d’écrivain de thriller qu’est Morente.

11 "Soneto X"

Arabisant Oum Kalsoum… A-t-il écouté Talvin Singh et sa mondialisation techno de l’héritage ethnique ancestral ? Vertiges de l’orient, musique de film à la Goran Brégovic sur accords jazzy de guitares flamenca…

12 "Angustia de mensaje"

Femme funambule sur le fil tenu de sa voix, encadrée par les rythmes de la Mouth Beat Box, bruits de bouches et de salive… Horizon d’échos, synthés technos qui pulsent sous la voix de Morente qui parle au téléphone, mélopées de femmes arabes, chants africains… Mosaïque de sons, kaléidoscope de voix d’hommes et de femmes évoluant dans des dimensions différentes. Puis Morente murmure, les femmes reprennent un rap latino, toujours plus proches, près de l’oreille, DANS l’oreille ; et le refrain que l’on n’attendait plus vous prend, avec ses voix sexy très pop, le tube de l’été… Ostinato de guitares et de nouveau, les onomatopées de bouche beat box : Hip Hip Hip Olé !

13 "Adios, Málaga"

Intro de feedbacks, de delays qui s’affolent, et Morente arrive sur un velours de guitares paisibles et lumineuses. La danse est tranquille et prenante, sur un larsen de guitare électrique au loin. Les chœurs de femmes réinventent une phrase éternelle à la Santana ; Morente fait son Julio Iglesias. On entend la chanson de générique de fin du film qui porte le spectateur, la larme à l’œil et sous le charme, jusqu’à la sortie, et à qui il va falloir réapprendre le quotidien après un voyage dans l’inconnu d’un flamenco aux sons et aux couleurs d’une rare beauté contemporaine.

Pierre Chaze

Portrait de Pierre Chaze

Si Pierre Chaze s’ intéresse (entre autres...) au flamenco, c’ est que son insatiable appétit de musique et de musiques ignore les frontières et les époques. Appétit de musique et de sons, mais aussi d’ images, de mots... : ce qui nous vaut ce beau texte sur "Pablo de Málaga", dont les cadrages (au sens cinématographique du terme) très personnels, les rapprochements inattendus (pour nous...) et les métaphores nous sont précieuses et très éclairantes.

Pierre Chaze est certes un grand guitariste, improvisateur et compositeur, mais il a découvert la pratique instrumentale à neuf ans avec l’ harmonica, et n’ est pas non plus maladroit avec l’ accordéon, la clarinette, la flûte, la batterie, les percussions, le sitar, les synthés, la basse... (sans compter le violon, qui est l’ instrument de sa mère...).

S’ il est musicien de jazz avant tout (il obtient à 20 ans le prix du meilleur soliste de jazz amateur, décerné par ’ l’ Académie du Jazz présidée par Mimi Perrin et Maurice Cullaz), Pierre commence très jeune l’ apprentissage in situ de ce que l’ on appellera plus tard "les musiques du monde" (un terme de marketing qu’ il serait sans doute le premier à récuser) : c’ est ainsi qu’ à 21 ans, il entreprend un périple Granville - Lahore et retour en Simca 1000, prend au passage des cours de sitar auprès de Siroj Qoorashi, et rentre par la "route des tsiganes" (Inde, Pakistan, Afghanistan, Iran, Irak, Syrie, Turquie, Bulgarie, Yougoslavie, Autriche, Allemagne).

Son itiéraire jazzistique laisse rêveur : une longue amitié avec René Thomas, et de multiples collaborations avec Eddy Louiss, Alain Tabar Nouval, Jacques Thollot (il est bassiste dans son groupe, aux côtés de Michel Grailler, Joachim Kuhn et Georges Locatelli), Barney Willen, Simon Boisezon, Albi Cullaz, Matelot Ferret... Parallèlement, il enchaîne les sessions et les concerts avec des artistes de rock, pop, ou "variétés", tous hautement originaux et, en réalité, inclassables (oubliez, donc, les étiquettes précédentes) : Jacques Higelin, Anna Prucnal, Bjork, Marianne Faithfull, Hector Zazou, les Nouvelles Polyphonies Corses, Zazou Bikaye, Cheb Kader, Manu Dibango, Georges Decimus (Kassav), Micky Abrahams (guitariste de Jethro Tull), Jeff Joseph (Grammacks), Thibaut Abrial (Guitare Attitudes)...

Avec un tel bagage, Pierre Chaze forme différents groupes expérimentaux à géométries variables, avec lesquels il tourne et enregistre : d’ abord avec Daniel Givonne et Marcel O Aube ; puis avec Daniel Largent, Chris Henry, Patrck Morgenthaler et Ahmed Djemai. Il joue actuellement avec Andrei Svetlov, Chris Henry, Mathias Desmier, Stéphane Guéry et Sylvestre Planchais, et prépare un nouvel album, "Vue sur la Mer".

Son intérêt pour le traitement et la mise en espace du son le conduit à expérimenter de nouvelles technologies appliquées à la lutherie : guitare à huit cordes et six octaves conçue par Vincent Berton ; conception, avec Trevor Wilkinson et DNG, de la guitare Hohner Revelation (Award de la Guitare de l’ Année - Grande Bretagne, 1992). Il travaille actuellement, avec Emile de la Tour, à la réalisation d’ une guitare à saturation polyphonique.

Ajoutons enfin que Pierre Chaze est aussi un éminent pédagogue : professeur pendant dix ans à l’ école Atla, il participe régulièrement aux stages de Patrimonio, organisés par ..., et enseigne actuellement au Conservatoire de Nanterre.

Pierre Chaze

Le site vaut le détour. Vous pourrez y écouter, entre autres, quatre compositions du nouvel album de Pierre Chaze ("So Kim Lila" / "La Grande Marche" / "Vue sur la Mer" / "Caravan"), et vous ne le regretterez pas...

Maguy Naïmi

Galerie sonore

Enrique Morente : "Compases y silencios" (guitare flamenca : Rafael Riqueni)


"Compases y silencios"




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