Claude Worms : Victor Monge "Serranito"

Collection "Maestros clásicos de la guitarra flamenca" Volume 3

mardi 29 janvier 2008 par Louis-Julien Nicolaou

Editions Combre - Paris - 2008

Des trois grands solistes andalous ayant émergé à la fin des années 60, Victor Monge « Serranito » est à coup sûr le plus mal connu en France. Déjà assez mal rééditée en Espagne, son abondante discographie n’est en effet pratiquement pas distribuée de ce côté-ci des Pyrénées. Il convient donc de saluer particulièrement l’excellence de ce nouveau recueil des éditions Combre, qui vient à point nommé réparer en partie cette injustice. Les guitaristes qui ne connaissent pas l’œuvre de Serranito, ou seulement partiellement, pourront en effet découvrir à travers ces partitions et le disque qui les accompagne un large choix de compositions du maestro.

Cette sélection a été déterminée avec rigueur et intelligence puisqu’elle évite de proposer plusieurs illustrations d’un même palo, couvre plusieurs périodes et reflète ainsi l’évolution de l’artiste depuis l’héritage technique et harmonique de Montoya et Sabicas jusqu’au plein épanouissement de sa propre créativité. Elle se compose de 14 morceaux – tous indispensables –, auxquels s’ajoute la superbe introduction de la Taranta « Poema para un viejo minero ». Au-delà du plaisir presque alchimique que ces compositions procurent aux doigts comme aux oreilles, elles présentent une cohérence stylistique assez rare. Serranito, très justement qualifié par Claude Worms de « prototype du guitariste pour guitariste », refuse en effet le simple collage de falsetas hétérogènes qui caractérise souvent les compositions des guitaristes spécialisés dans l’accompagnement du chant. En cela, il témoigne d’une conscience musicale originale, que l’on pourrait qualifier de classique non pour le rapprocher du répertoire ainsi nommé ordinairement, mais pour l’inclure parmi ces créateurs qui, sans révolutionner le langage dont ils se servent ou les principes formels sur lesquels il repose, l’incorporent à leur propre subjectivité et en dévoilent ainsi des possibilités insoupçonnées. La démarche de Serranito peut ainsi évoquer celles d’autres grands solistes comme Manuel Cano ou Rafael Riqueni. Même lorsque le processus créatif a nécessité plusieurs étapes, comme par exemple pour les Tarantas, dont certains motifs et progressions harmoniques seront approfondis de disques en disques jusqu’à l’aboutissement que constitue « Cazorla », chaque pièce donne l’impression d’être achevée.

La musique de Serranito, généralement moins avant-gardiste et dissonante que celle de Paco de Lucía, est assez accessible aux simples auditeurs, mais sa virtuosité rend souvent difficile son appropriation par d’autres guitaristes. Certains des morceaux transcris, comme « Llegando al Puerto », « Planta y tacón » ou « Noche flamenca », nécessiteront certainement des heures et des heures de travail à ceux qui auront le courage de s’y frotter. Mais, et c’est l’une des meilleures surprises de ce recueil, une partie de la sélection est tout à fait abordable par le commun des mortels. C’est le cas des Campanilleros, de « Pensamiento » et du très bel arrangement des « Tres morillas » sommet de musicalité et de raffinement dont l’exécution est néanmoins aisée.

Plusieurs agréments s’ajoutent à notre bonheur : une présentation très claire et pertinente, une discographie exhaustive, une bibliographie et une courte biographie, le tout en français, anglais et espagnol. La disposition sur trois colonnes des textes en langues différentes facilite la lecture et n’oblige pas le guitariste à chercher par où la commencer. Comme toujours, Claude Worms se montre absolument respectueux de son sujet. Soucieux de délivrer le maximum d’informations, il n’oublie jamais la visée didactique de l’ouvrage. Dans sa présentation du style de Serranito, il résume ainsi à quelques notions harmoniques, rythmiques et stylistiques, des éléments musicaux que les néophytes soupçonnent souvent, et à tort, d’être indémêlables. Lire cette introduction facilite l’abord des œuvres et communique une envie pressante de les jouer.

Les transcriptions s’avèrent une nouvelle fois d’une remarquable justesse, ce qui relève parfois de la prouesse étant donné la qualité relative de certains enregistrements. La mise en page est d’une grande qualité et rend la lecture aussi aisée que possible. Quelques détails achèvent encore de parfaire l’ensemble. Chaque relevé commence ainsi par préciser le type d’accordage et la position du capodastre. Plus important encore, le fil harmonique de la composition est immédiatement décelable grâce à la notation des accords. Cette astuce se révèle d’un double avantage : elle permet au guitariste soliste de repérer rapidement quelle position adopter à la main gauche ; en outre, elle rend possible dans certains cas un accompagnement par une seconde guitare.

Pour le dire franchement, on n’aurait pu rêver mieux. Avec ce volume, les éditions Combre et Claude Worms atteignent un nouveau sommet. Vivement la suite !

Louis-Julien Nicolaou





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