La Macanita et Agujetas à Créteil

lundi 24 février 2014 par Claude Worms

Festival Sons d’ Hiver / Créteil, Maison des Arts, le 14 février 2014.

1ère partie

Chant : Tomasa Guerrero Carrasco "La Macanita"

Guitare : Manuel Valencia Medrano

Palmas : Manuel Romero Guerrero et Manuel Pantoja Carpio

2ème partie

Chant : Manuel de los Santos Pastor "Agujetas"

Guitare : Antonio Soto Arjona

Danse : Kanako Ikeda

Programme jérézan pour le désormais traditionnel concert flamenco du festival de jazz "Sons d’ Hiver". Et rude soirée pour les guitaristes (et les palmeros) : Manuel Valencia, Manuel Romero et Manuel Pantoja entrèrent seuls en scène, et furent contraints d’attendre les bras ballants et légèrement penauds, sans avoir le droit de jouer, le bon plaisir de La Macanita (on ne mélange apparemment pas la star et les comparses...) ; Antonio Soto ne fut jamais invité à saluer par Agujetas à la fin de son récital, et fit bonne contenance comme il put. Un peu de courtoisie ne siérait pas trop mal à certains cantaores, même si la hiérarchie traditionnelle les place en haut de l’ affiche. Nous soulignerons donc d’abord la qualité du jeu de Manuel Valencia, dans un style bien ancré dans le "toque jerezano" (essentiellement Parrilla et Moraíto - Tientos, Tangos et Bulerías)) mais néanmoins personnel (Soleares et Siguiriyas), et le dévouement et l’humilité d’Antonio Soto, qui sut oublier sa virtuosité et répondre avec justesse et sobriété aux inspirations erratiques, même si parfois géniales, d’Agujetas. Ajoutons d’ailleurs que ce dernier, contrairement à une idée reçue, écoute ses guitaristes (c’est donc qu’il en a tout de même un peu besoin...) et sait exactement ce qu’il veut : avant une série de Soleares por Bulería, à une question d’Antonio Soto ("¿Al dos o al siete ?"), il répondit sans hésitation : "Al siete". C’est dire que le cantaor sait parfaitement qu’un capodastre à la deuxième case, "por medio", ou à la septième case, "por arriba", donne le même mode de référence (mode flamenco sur Si en notes "réelles"), et qu’il est capable aussi de sélectionner l’environnement sonore (les fameuses "posturas" du guitariste) qui conviendra le mieux à ce qu’il veut chanter. Nos lecteurs guitaristes qui en douteraient encore pourront constater une nouvelle fois que la Soleá por Bulería ne se joue pas forcément "por medio"...

La Macanita présenta un programme équilibré et varié, calibré pour satisfaire les aficionados les plus intégristes comme les néophytes de bonne volonté. Beau timbre légèrement voilé et énergie communicative : les temps forts de son récital restent les Tientos - Tangos (Tientos de Chacón et Frijones / Tangos de Pastora Pavón et extremeños) et les Bulerías (jerezanas cortas ; de Antonia Pozo ; Soleá de Frijones "por Bulería" ; cambio del Gloria ; cuplés) qui ont fait sa réputation. Les Soleares (pour l’essentiel Alcalá et Lebrija / Utrera - Joaquín el de la Paula, Agustín Talega, La Serneta, Juaniquí) passèrent "sin pena ni gloria". Par contre, la cantaora éprouva quelques difficultés dans les Siguiriyas du répertoire de la Piriñaca (Tío José de Paula et cambio de Juanichi el Manijero) : aigus forcés et approximatifs, graves instables et sans projection. Outre ces problèmes, l’esthétique de la Malagueña (équilibre de la durée des "tercios", placement et économie des reprises de souffle...) semble toujours lui échapper, même pour les deux modèles habituels du répertoire des cantaores de Jerez (Malagueña - Granaína de José Cepero - ou Manuel Torres, suivie de la Malagueña del Mellizo). Deux chansons du regretté Fernando Terremoto, l’une "por Bulería" et l’autre "por Tango" (toutes deux dédiées à la mémoire de leur compositeur), sur tempo modéré et habillées de jolis arpèges par Manuel Valencia, complétaient un programme qui ravit une bonne partie du public : standing ovation, qui semble d’ailleurs être devenue un rite obligé à l’issue de tout spectacle flamenco.

Le souci de plaire au public ne semble pas être la préoccupation première d’Agujetas, encore qu’il soit difficile de faire la part entre la pente naturelle et la posture délibérée d’un artiste parfaitement conscient de sa réputation de rebelle inclassable. Toujours est-il qu’il se concentre désormais exclusivement sur les quatre formes qu’il a toujours privilégiées : Soleares et Bulerías "pa’ escuchar" (Bulerías por Soleá, ou l’inverse...), Siguiriyas, Fandangos et Martinetes et Tonás (seule exception : une Romera et une Cantiña, pour accompagner les danses de son épouse, Kanako Ikeda). Il serait donc vain et lassant d’énumérer les multiples compositions qu’ils interpréta au cours de son long récital (environ 1h30), d’autant que ses versions sont de plus en plus personnelles et éloignées des modèles canoniques, ce dont nous ne nous plaindrons certes pas. Disons simplement que son répertoire de prédilection semble se limiter de plus plus en plus à l’héritage de son père, "El Viejo Agujetas" :El Nitri, Joaquín Lacherna, Francisco la Perla, Manuel Molina, Tío José de Paula et Manuel Torres pour les Siguiriyas ; Frijones, Juaniquí, La Andonda, Joaquín el de la Paula, Juan Ramírez et Carapiera (ces deux derniers sont une "spécialité maison" des Agujetas, qui nous ont transmis leurs compositions) pour les Soleares. Son style aussi est plus proche de celui de son père, du moins pour ce qu’on peut en percevoir dans ses quelques enregistrements : s’il n’a plus la puissance terrifiante et la longueur de souffle de naguère, le chant d’Agujetas a gagné en nuance et en expression, avec un timbre plus chaleureux et un placement vocal plus assuré.

Nous l’avions déjà remarqué il y a deux ans lors de son récital à la Biennale de Séville : Agujetas ne structure pas ses séries de cantes selon le plan tripartite traditionnel (exposition - un "standard" / chant de transition / coda brillante), et semble en particulier ignorer l’usage de la troisième - la plupart de ses séries s’achèvent sans "remate". Il peut par contre revenir inlassablement sur le même modèle mélodique, en changeant de letra ou pas, dans la même série ou à diverses reprises dans le même récital. Mais chaque nouvelle version présente de notables variantes, en particulier dans la mise en place rythmique (longueur des tercios et placements des reprises de souffle), mais aussi dans l’ornementation et les inflexions et les transitions mélodiques. La série s’achève donc abruptement quand le cantaor estime être arrivé momentanément au bout de ses possibilités, soit qu’il ait obtenu une version satisfaisante, soit qu’il pense ne pas pouvoir aller au-delà. L’ensemble peut sembler monotone, est sujet à des hauts et des bas, mais est en général passionnant, si l’on veut bien admettre qu’on n’assiste pas vraiment à un concert, mais plutôt à un travail artisanal remis vingt fois sur le métier. Naturellement, ce genre d’exercice est mal adapté à une grande salle de concert, et ne passe pas toujours la rampe. Mais pour qui accepte d’être patient, attentif et disponible, il réserve presque toujours quelques instants éphémères d’évidente beauté, qui compensent largement les longs moments d’errance. Ce fut encore une fois le cas, ce vendredi 14 février 2014, à Créteil.

Claude Worms

Photos : Jean-Marie Nègre





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