Alfredo Tejada : "Sentidos del alma"

mercredi 1er mai 2019 par Claude Worms

VIe Bienal de Arte Flamenco de Málaga - Estepona, auditorium Felipe VI, 27 avril 2019.

Chant : Alfredo Tejada

Guitare : Óscar Lago

Piano : Mélodie Gimard

Violon : Nelson Doblas

Percussions : David Galiano

Palmas et chœurs : Nazaret et Nerea Marcos, Mariano Cortés, Gilberto de la Luz

Danse : Macarena Mulero

Artistes invités : Enrique Pantoja (danse) et Chaparro de Málaga (guitare)

Dans la programmation des concerts et des spectacles de la VIe Bienal de Arte Flamenco de Málaga, passablement clairsemée sur une période de six mois (d’avril à septembre) et aléatoire (une partie du programme restant à ce jour indéterminée), le rendez-vous avec Alfredo Tejada à l’auditorium Felipe VI d’ Estepona (le 27 avril dernier) était évidemment à marquer d’une pierre blanche. Encore fallait-il être au courant… Le moins que l’on puisse écrire est que la communication de la Bienal est perfectible – pire encore, aucun représentant de la Biennale ou de la Diputación de Málaga n’avait jugé utile d’honorer de sa présence ce magnifique récital de cante, ou plutôt de música de cámara con voz flamenca.

Si nous avions déjà eu le privilège d’écouter Alfredo Tejada à Rivesaltes dans un répertoire traditionnel, accompagné par Chaparro de Málaga, puis de découvrir son deuxième album, "Sentidos del alma" (Sentidos del alma), nous n’avions pas encore eu l’occasion d’assister à la version scénique de ce disque. Comme souvent lorsqu’il s’agit de cante, l’impact émotionnel du "live" est sans commune mesure avec celui de l’enregistrement. La première pièce, intitulée "Aylan Kurdi", est un hommage à l’enfant kurde dont le cadavre a été trouvé en septembre 2015 sur une plage de Turquie. Passé le "choc de l’image", force est de constater que rien n’a vraiment changé depuis, et que la composition por petenera d’ Alfredo Tejada reste malheureusement d’actualité. Le montage des photos de la guerre en Syrie projetées pendant son interprétation, qui renvoient à deux siècles de distance aux "Désastres de la guerra" de Goya, transforment la pièce en une déploration poignante où l’horreur le dispute à l’absurdité. Sur le plan musical, elle est construite en diptyque pour voix et violon – celui de Nelson Doblas, qui chante aussi intensément que le cantaor : composition originale ad lib. d’Alfredo Tejada pour le premier volet / intermède pour violon solo / modèle mélodique de Pastora Pavón sur un ostinato du violon pour le second volet. Cette première pièce annonçait un récital sans concession et un projet cohérent visant à fondre (et non à "fusionner") dans une même œuvre le répertoire traditionnel et la création contemporaine. Ajoutons immédiatement qu’Alfredo Tejada y parvient de manière convaincante grâce à un style de chant très personnel capable d’unifier des sources d’inspiration et des époques très différentes – à l’image d’Enrique Morente, auquel il allait dédier par la suite un requiem, mais dont la présence était palpable tout au long de la soirée.

Par l’un de ces brusques changements d’affect qui sont l’une des marques du flamenco, Alfredo Tejada enchaîna par des bulerías a cappella sur fond sonore de "nudillos", marquées par une truculente première partie confiée à Enrique Pantoja - quelques "pataítas" inénarrables, quelques mouvements de poignet et autres déhanchements pour souligner le compás, du rap flamenco entre improvisations et extraits de poèmes (le "Verde que te quiero verde" de García Lorca jadis illustré par Manzanita), et le tour est joué : tout un art flamenco spontané de la scène (Antonio "el Marselles", José Losada "Carrete" etc.) malheureusement en voie de disparition. Après cette savoureuse démonstration et un "temple" virulent façon Paquera de Jerez, Alfredo Tejada nous offrit une version du "Pregón del frutero" dont le swing et la mise en place acérée n’avaient rien à envier à ceux de son créateur, Manuel Vallejo. Une bonne partie de la troupe le rejoignit sur scène pour une superbe version de deux fandangos d’Enrique Morente, qui en aurait certainement apprécié la liberté de ton et les paraphrases audacieuses ("Contando los eslabones" et fandango de Huelva) : Óscar Lago (guitare) ; David Galiano (percussions) ; Nazaret et Nerea Marcos, Mariano Cortés et Gilberto de le Luz (chœurs et palmas).

Il nous restait à découvrir une dernière musicienne, la pianiste Mélodie Gimard. En duo avec le cantaor, elle revêtit d’harmonies impressionnistes, entre arpèges opulents façon Fauré et ponctuations diaphanes façon Mompou, la zambra "Carcelero, carcelero" de Manolo Caracol : loin des espagnolades trop souvent de rigueur, son accompagnement donnait à ce classique une qualité mélodique qu’on ne soupçonnait plus. Elle nous donna plus tard un aperçu de son talent de compositrice avec "Caricias de mármol", une élégie dédiée à Miguel Hernández. Cette fois, c’est le piano qui menait le discours musical, dans une œuvre durchkomponiert habitée sobrement par la voix d’Alfredo Tejada, avec un art de la nuance et de la diction et des graves à la limite du silence dignes d’un interprète de lieder (nous avons pensé par instants à Matthias Goerne chantant Hanns Eisler - "por lo flamenco", évidemment).

Entretemps, nous étions revenus à un registre plus traditionnel, avec des séries de soleares et de tangos du Sacromonte, ces derniers augmentés d’un cante de La Repompa. Pour les soleares (Alcalá et Triana, culminant par une version de la soleá de Charamusco via Enrique Morente), Alfredo Tejada avait invité Chaparro de Málaga : sans vouloir minimiser le mérite du cantaor, qui excelle toujours sur ce palo par l’inventivité de ses phrasés (le placement des ¡Ayes ! intercalaires générant des syncopes et des contretemps inédits) et de son ornementation, il semble de toute façon impossible de mal chanter avec un tel accompagnateur, d’un "poids" et d’une solidité à toute épreuve. Les tangos bénéficiaient d’un bel arrangement auquel participait tout le groupe, sauf Mélodie Gimard qui le rejoignit pour "Genio de los genios", le requiem-hommage à Enrique Morente. La version que nous en avons écoutée lors du concert nous a semblé nettement supérieure à celle de l’album, tant pour l’engagement vocal d’Alfredo Tejada que pour les arrangements - introduction du piano solo, intermèdes en trio guitare / violon / percussions et coda du violon solo qui, après avoir chanté dans les peteneras, nous a cette fois parlé en confidence. Jointe aux subtiles harmonisations d’Óscar Lago, c’est aussi la qualité du dialogue entre le violon, la guitare et les percussions qui met pleinement en valeur les compositions d’Alfredo Tejada por farruca ("A mi pequeña Lola") et por cantiñas ("Salitre") - avec, pour ces dernières, le baile de Macarena Mulero qui, en quelques minutes, nous a donné envie de la revoir plus longuement.

Les bulerías qui concluaient le concert, gloses personnelles d’Alfredo Tejada sur les canevas de Cádiz, ont donné à Enrique Pantoja l’occasion de récidiver, pour notre plus grand plaisir… avec prolongations pour le bis.

Une pianiste et un violoniste émérites, un guitariste aussi à l’aise dans l’accompagnement traditionnel que dans les arrangements contemporains, un percussionniste à la fois discret et très présent, des chœurs et des palmeros sobres et de bon goût - tous dignes partenaires d’un artiste qui allie les qualités d’un cantaor traditionnel (engagement émotionnel et capacité "transmettre") à celles d’un musicien flamenco "post Morente" (maîtrise vocale, talent de compositeur et d’improvisateur) : espérons que le groupe obtiendra les contrats nécessaires à sa pérennisation. Avec quelques répétitions et surtout quelques concerts supplémentaires, les rares imprécisions de mise en place dans les ensembles, inévitables pour une quasi première, seront aisément corrigées. Pour la France, il y faudrait des programmateurs curieux, donc un peu moins routiniers (appel à Mont-de-Marsan, La Villette, Chaillot, Nîmes etc.).

Claude Worms





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