Festival "Flamenco en Loire"

Rocío Márquez à Gennes

lundi 29 juin 2015 par Claude Worms

Première édition du festival "Flamenco en Loire" : du 26 au 28 juin 2015

La création d’un nouveau festival de flamenco est toujours une excellente nouvelle. Avec une programmation judicieusement équilibrée entre une jeune cantaora justement renommée (la valeur n’attend pas..., même pour le cante) et des artistes "locaux", la première édition de "Flamenco en Loire" est d’ores et déjà une franche réussite artistique et publique - les trois spectacles ont attiré plusieurs centaines de spectateurs, dans une région plus renommée pour ses trésors architecturaux et vinicoles que pour son afición.

Une fois n’est pas coutume, commençons par saluer le travail de Via Vox, qui ne se contente de "vendre" ses artistes, ce qui d’ailleurs serait en soi parfaitement légitime. Les membres de cette équipe de production les suivent partout dans l’hexagone, quels que soient le cadre dans lequel ils se produisent et les retombées médiatiques qu’on en peut attendre. Ils leur assurent cet environnement chaleureux et rassurant qui compte tant au moment d’entrer en scène, et qui est une composante aussi importante qu’invisible de la réussite des concerts. C’est sans doute aussi l’une des raisons de la qualité de leur réalisation sonore, impeccable pour le récital de Rocío Márquez du 26 juin 2015 à l’Amphithéâtre Gallo Romain de Gennes - aux manettes, Jean-Michel Herrera et Mad BzFree. Bref, ils aiment leur travail, et surtout la musique.

Une fois n’est pas coutume, saluons ensuite la qualité exceptionnelle du duo instrumental formé par Miguel Ángel Cortés (guitare), et Agustín Diasserra (percussions), qui oeuvre aussi avec le même talent pour Arcángel, et assure au périlleux exercice de funambulisme vocal auquel se livre Rocío Márquez non seulement la sécurité rythmique et harmonique qui lui est indispensable, mais surtout l’écrin musical qui le met en valeur et lui donne sens. Silences, contrepoints rythmiques et mélodiques, logique des réponses de la guitare ou des percussions prolongeant chaque "tercio" des cantes et impulsant le suivant, précision du dosage entre phases de tension et de détente..., rien dans ce que jouèrent ce soir les deux musiciens n’était indifférent, et encore moins routinier. Affaire d’intelligence et d’intuition musicales naturellement, mais aussi de moyens techniques, qu’is savent tous deux convoquer sans jamais les afficher de manière ostentatoire.

Nous ne prendrons en exemple que la manière dont Miguel Ángel Cortés inversa savoureusement les rôles des ingrédients traditionnels du toque dans son accompagnement des Tangos : des ébauches de falsetas s’entrelaçaient aux lignes vocales en un savant contrepoint, alors que des compases en rasgueados se muaient en falsetas par la richesse de leur texture et de leur mise en place (il y faut une ferme légèreté d’attaque et surtout une diversité de doigtés de main droite qui génère en interne dans chaque mécanisme une nouvelle distribution des percussions faibles et fortes sur les cordes - résultante de l’alternance variable et toujours renouvelée des attaques des aigus vers les graves et des graves vers les aigus). La même remarque vaudrait aussi pour les diaboliques "redobles" de pouce qui ponctuaient le début de la Cantiña "Y si no te veo doble..." (simple coïncidence ou figuralisme intentionnel ?) - un procédé repris lors des coplas "por Bulería", cette fois pour accroître implacablement la tension en passant insensiblement des "redobles" du pouce aux rasgueados. Et que dire de la basse continue qu’il réalisa pour les Guajiras, de son introduction aux Peteneras, ou de son évocation des Tangos del Sacromonte (coup de chapeau, très personnel, à son frère Paco et à Juan Habichuela) - une sorte de mini solo au coeur de la série de cantes de Rocío Márquez (deux cantes d’Enrique Morente, des Tangos extremeños, et un cante de La Repompa pour la coda - sans oublier le "úlele úlele..." cher à Rancapino).

Agustín Dassiera est aux percussions ce que Miguel Ángel Cortés est à la guitare flamenca : justesse et stabilité des tempos, délicatesse et variété des textures sonores..., sa manière inimitable d’habiter les silences de ses deux partenaires en quelques ponctuations minimalistes est à elle seule un régal - de l’art de jouer peu de notes, mais infailliblement les bonnes...

Rocío Márquez a donc sans doute trouvé ses accompagnateurs (si l’on ose dire, à ce niveau) idéaux, à un moment crucial de son évolution vocale et stylistique. Après avoir "fait ses classes" et prouvé sa capacité à interpréter avec intégrité et respect la totalité du corpus du cante traditionnel (et il est fort vaste...), son récent album ("El Niño") révélait une musicienne capable de développer une vocalité et un style d’interprétation novateurs, qui lui permettent de recréer à sa mesure un répertoire qui, il est vrai, se prête particulièrement bien à cet exercice (cf : notre critique dans la rubrique "Nouveautés CD" - El Niño).

Or, la même évolution était perceptible lors de ce récital à Gennes, dont la majorité des cantes étaient pourtant d’inspiration plus traditionnelle : outre quelques spécialités de Niño Marchena (Guajiras, Milonga et récitatif "por Soleá"), Malagueña del Canario et cante abandolao de Juan Breva, Tangos, Peteneras, Pregón et Siguiriyas (El Viejo de La Isla et Manuel Molina), Cantiñas, cuplé "por Bulería" et Fandango del Carbonerillo (sans micro, à l’ancienne...).

La précision d’intonation, la justesse des sauts d’intervalles, la vélocité de l’ornementation ou la longueur de souffle de Rocío Márquez sont déjà bien connues. Seule lui manquait jusqu’à présent la puissance nécessaire à une réalisation convaincante de la dynamique de certains cantes, notamment pour les formes "festeras". Elle est en voie de transformer cette limite en composante intrinsèque de son style, en s’appropriant une nouvelle manière de swing flamenco déjà expérimentée par Enrique Morente, mais dont très peu d’artistes se sont jusqu’à présent avisés. Il s’agit d’une part de faire surgir le drive de l’exactitude de la diction et de la mise en place du texte. D’autre part de placer les silences, non de manière aléatoire en fonction de nécessités physiques (reprises de souffle), mais de manière quasi mathématique ("El duende tiene que ser matemático", écrivait déjà Phlippe Donnier il y a trente ans), pour faire surgir le rythme de ces césures, en étroite interaction avec l’accompagnement - contrastes entre des séquences pointillistes et de longues tenues vocales. De ce point de vue, sa longueur de souffle lui permet de faire littéralement ce qu’elle veut, et la démonstration était particulièrement intéressante sur les Tangos, notamment ceux d’Enrique Morente, dont les modèles mélodiques sont pourtant des plus contraignants. Peut-être cette voie lui aura-t’elle été suggérée par son travail sur les fameux récitatifs "parlés-chantés" de Niño Marchena, dont elle est l’une des rares cantaoras actuelles à maîtriser les continuels et insensibles glissements entre voix parlée et chant - lors de ce concert, une très belle version "por Soleá", sur le filigrane d’un beau solo traditionnel de MIguel Ángel Cortés.

Ajoutons enfin que cette nouvelle conception du phrasé, associée à une ornementation originale en notes disjointes (là encore, Niño Marchena et Enrique Morente sont de bons maîtres), permet à Rocío Márquez de remodeler les cantes traditionnels tout en en conservant scrupuleusement les profils mélodiques - pour ce récital, les Peteneras de Pastora Pavón, les Cantiñas (Alegría de Córdoba, Cantiña de La Juanaca et Cantiña de Pastora Pavón), la Siguiriya de cambio de Manuel Molina et le cante abandolao de Juan Breva. Chaque cante devient ainsi une sorte de sculpture sonore évolutive dont nous suivons l’expansion dans l’instant, de son ébauche mélodique à peine suggérée à sa réalisation définitive... jusqu’à ce que la cantaora remette le métier sur l’ouvrage au prochain concert.

Le trio constitué par Juan de Lerida (guitare soliste), Juan del Potcho (guitare rythmique) et Martcho Clavería (chant, cajón et palmas) présentait le 27 juin 2015, aux Jardins de la Cure du Thoureil, un répertoire original dont la plupart des compositions étaient plus ou moins directement et exactement inspirées de quelques palos flamencos - essentiellement Rumba, Tango et Bulería, plus ce qui nous a semblé être un Fandango de Huelva pour commencer le concert, une "valse flamenca" et deux pièces du type des "baladas" qui sont devenues rituelles depuis quelques années dans les albums de guitare flamenca.

Photo : Laurent Prum

La musique du groupe s’avère si éloignée des flamencos (il existe heureusement de multiples lectures du flamenco, toutes légitimes - ou presque), et plus généralement des genres musicaux que Flalmencoweb s’efforce de défendre, que nous ne nous hasarderons pas à la commenter plus avant. Disons simplement que les pièces du programme reposaient systématiquement sur les déluges de picados, alzapúas et autres rasgueados "abanicos" survitaminés du soliste, dont la frénésie était souvent précédée d’une courte introduction en trémolo (le temps strictement nécessaire à l’exposition de la tonalité ou du mode, avec une nette prédilection pour le mode flamenco sur Fa#, "por Taranta", qui ne manque jamais de faire son effet dans ce contexte), et interrompue par de brèves accalmies ad lib. (le temps strictement nécessaire pour accorder aux doigts un repos bien mérité). Les amateurs d’un flamenco plus traditionnel auront tout de même eu droit à des Tangos extremeños dont l’interprétation vocale comme les parties de guitare étaient marquées par l’influence prévisible des enregistrements de Camarón postérieurs au fameux "Como el agua" (jusque dans le choix du mode flamenco sur Do#), et à deux Fandangos "naturales".

Les trois musiciens ne ménagèrent en tout cas ni leur énergie ni leur peine, qui emportèrent l’adhésion enthousiaste d’une bonne partie du public.

Cecilia Cappozzo / Román "El Afilao"

Nous n’avons malheureusement pas pu assister au spectacle de clôture du 28 juin 2015, consacré naturellement au baile (Jardins de la Mairie de Saint-Georges des Sept Voies), avec Cecilia Cappozzo (danse), Román "El Afilao" (guitare) Martcho Clavería (chant) et David Clavería (percussions et palmas) - les deux premiers avaient aussi dirigé le premier jour du festival un stage d’initiation dans leurs disciplines respectives. Mais ce n’est sans doute que partie remise.

Nous tenons à remercier chaleureusement Philippe Buron, Claire Bossé et les nombreux bénévoles de l’ association Eoliharpe pour leur accueil et surtout pour leur dévouement - un travail en amont, sur toute l’année, sans lequel l’organisation et la réussite d’un tel événement seraient impossibles. Souhaitons que les institutions locales et régionales maintiennent et même amplifient leur soutien logistique et financier à Flamenco en Loire, et que la météo soit pour l’édition 2016 aussi andalouse qu’elle l’aura été en 2015. Rendez-vous donc à l’année prochaine, d’autant qu’entre les concerts vous pourrez découvrir (ou redécouvrir), à quelques kilomètres, Saumur, l’église de Cunault, l’abbaye de Fontevraud, Montsoreau, Candes-Saint-Martin (magnifique panorama sur la confluence de la Loire et de la Vienne)...

Claude Worms

Photos (concert de Rocío Márquez) : Miguel Lopez





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