Rocío Márquez et Arcángel : "Le chant de Lorca"

lundi 3 octobre 2016 par Claude Worms

Festival d’Île de France - Théâtre de la Cité Internationale, 1er octobre 2016.

Compte rendu du concert (et, pour nos ami(e)s guitaristes, la transcription d’une falseta por tango de Miguel Ángel Cortés).

"Le chant de Lorca"

Théâtre de la Cité Internationale, samedi 1er octobre 2016

Chant : Rocío Márquez et Arcángel

Guitare : Miguel Ángel Cortés

Percussions : Agustín Diassera

Chœurs et palmas : Los Mellis

Depuis le fameux concours de Grenade de 1922, les relations presque séculaires entre les artistes flamencos et l’œuvre de Federico García Lorca n’ont cessé de s’intensifier. D’abord par les multiples versions des "Canciones españolas antiguas", transcrites et harmonisées pour le piano par le poète lui-même, dans leur version originale ou avec orchestration : la première historique par le duo La Argentinita - García Lorca mise à part (1931 - réédition en CD : Sonifolk, 1994), nous restons pour notre part fidèle à l’interprétation de Victoria de Los Angeles accompagnée par Miguel Zanetti (réédition CD : "Federico García Lorca. In memoriam" - EMI, 1998), curieusement plus dynamique et impliquée que ses consœurs cantaoras - l’enregistrement de Ginesa Ortega avec l’Orquestra de Cambra Teatre Lliure, dirigé par Josep Pons (Hamonia Mundi, 1995 puis 2005) restant à notre avis préférable à celui d’Estrella Morente, certes séduisante mais légèrement languissante, accompagnée par Javier Perianes (Harmonia Mundi, 2015). La relecture de Carmen Linares est en tout point magnifique, mais adapte les mélodies originales à des compases flamencos (Auvidis Ethnic, 1996).

Plus récemment, de nombreux artistes ont mis en musique des textes de García Lorca - entre autres les groupes Pata Negra et La Barbería del Sur, Manzanita, Lole y Manuel, Esperanza Fernández, Remedios Amaya... Nous en retiendrons surtout les compositions de Diego Carrasco et Camarón, dispersées dans leur discographie, et les albums d’Enrique Morente ("En la casa-museo de Federico García Lorca" - Hispavox, 1990 et Big Bang, 2001 ; "Omega" - El Europeo Música, 1996 ; "Morente-Lorca" - Virgin Records, 1998) et de Manolo Sanlúcar, en quatuor avec Carmen Linares, Isidro Muñoz et Tino Di Geraldo ("Locura de brisa y trino" - Mercury, 2002).

Depuis ce samedi 1er octobre, date de la création du spectacle Le chant de Lorca dans le cadre du Festival d’Île de France, il faudra désormais compter Rocío Márquez et Arcángel au nombre des grands compositeurs et interprètes inspirés par l’œuvre García Lorca.

En première partie, le programme de Rocío Márquez mêlait quelques "canciones populares antiguas" (les deux premières pièces) à des adaptations de textes du poète (numéros 3 et 6) et à des cantes traditionnels, du moins quant à leurs letras (numéros 4 et 5). D’entrée, la cantaora nous surpris par une adaptation de la mélodie du "Café de Chinitas", non por petenera comme de coutume, mais sur un rythme d’"abandolao". Avec un art consommé de la paraphrase puis de la variation mélodique, elle passa insensiblement du profil mélodique de la transcription de Lorca à celui d’un cante de Juan Breva, subtilement modifié, de sorte qu’il conservait quelques échos fugaces de la chanson originale. Elle appliqua ensuite la même métamorphose à "Las morillas de Jaén", cette fois de la chanson aux Soleares de Triana, avec en prime une modulation du mode flamenco sur Mi au mode flamenco sur Sol# - une modulation que Miguel Ángel Cortés réalisa sur un seul compás, par un tour de magie dont nous n’avons pas même eu le temps de comprendre le processus, éblouissant s’agissant de deux modes très éloignés (d’une armature vierge à quatre dièses...).

Après une longue et belle introduction por taranta (extraite de "Nuestros mayores" - album "El calvario de un genio" - El Calvario de un genio, critique par Louis-Julien Nicolaou), le mode flamenco sur Fa# étant utilisé comme dominante de la tonalité de Si mineur qui suivit, Rocío Márquez nous donna une superbe leçon de diction flamenca, digne de Niño de Marchena, auquel elle a consacré un album (El Niño) dans son adaptation por milonga du poème "El diamante" ("Libro de poemas", 1921). Pour le "Romance sonámbulo" (de "Romancero gitano", 1924 - 1927), elle avait choisi une adaptation por siguiriya (Francisco La Perla, puis Manuel Molina). Sa version du célèbre et redoutable cambio de ce dernier, sur laquelle elle acheva son récital, aura été l’un des sommets de la soirée : la musicalité et la maîtrise technique de son interprétation, avec une longueur de souffle époustouflante sur le dernier tercio, sans jamais forcer sa voix, la range aux côtés des grands maîtres de ce cante, tels la Niña de los Peines, Cayetano Muriel, Manuel Vallejo, Diego Clavel, Enrique Morente ou Mayte Martín. Après une introduction en forme de tapis d’arpèges métamorphosés progressivement en rasgueados sur les cordes graves, pour lancer le "temple" de la cantaora, Miguel Ángel Cortés a mené l’accompagnement de ces deux siguiriyas de main de maître, sur un tempo d’enfer, et avec une falseta "de pulgar" d’une puissance pétrifiante en intermède (une spécialité de la famille, son frère Paco en étant également un spécialiste).

Entre temps, nous avions écouté avec bonheur de longs tangos "de Graná", avec un premier cante d’Enrique Morente ("Abierta estaba la rosa / con la luz de la mañana ; / tan roja de sangre tierna, / que el rocío se alejaba." - de Lorca également, extrait de l’acte II de "Doña Rosita la soltera" ) et une longue falseta de Miguel Ángel Cortés en hommage à Juan Habichuela (cf, ci-dessous, notre transcription), et surtout des caracoles "méta flamencas". Nous voulons dire par là que Rocío Márquez leur appliqua une système de paraphrase rythmique et mélodique sur lequel elle semble travailler depuis longtemps : un débit ponctué par de multiples micro-césures (parfois placées avec un humour très "haydnien", là où on ne les attendrait certes pas : par exemple "tú | eres bonita") qui occultent certaines notes clés du modèle mélodique, et accentuent au contraire les notes de passage, de telle sorte que nous entendons une sorte de polyphonie virtuelle entre les notes réellement chantées et les "notes fantômes" du contour mélodique traditionnel que nous restituons mentalement. Ajoutons le contraste entre cette très savante paraphrase à haute teneur rythmique et les longues tenues sforzando qui concluent chaque partie du cante : nous avons là ce que nous pouvons nommer à bon droit des "caracoles de Rocío Márquez". Naturellement, la cantaora ne peut prendre ce genre de risque musical que parce qu’elle sait pouvoir compter sur un groupe d’accompagnateurs d’exception, qui assurent avec une intuition et une attention infaillibles la cohérence de la composition : non seulement Miguel Ángel Cortés, mais aussi Agustín Diassera (percussions) et Los Mellis (chœurs et palmas), dont nous avons déjà eu souvent l’occasion de souligner le grand talent.

En maître de cérémonie attentionné, Miguel Ángel Cortés assura la transition avec la deuxième partie par une interprétation de "Feria de abril", une composition de José María Gallardo del Rey, avec lequel il se produit souvent en duo (cf : "Lo Cortés no quita lo Gallardo", Editorial Rayana RA 1682, 2015 - l’un des plus beaux albums en duo guitare classique / guitare flamenca, avec la "Suite Sevilla" de Rafael Riqueni) : une délicatesse et une limpidité de toucher qui lui permettraient sans difficulté de prétendre à une carrière de concertiste classique - ce que, espérons le, il ne fera pas, tant la guitare flamenca y perdrait...

Arcángel a encadré ses trois interprétations de textes de Lorca par deux bulerías, issues toutes deux de son dernier album, "Tablao" (Tablao). D’abord "Azucena", un cuplé por bulería (Quintero, León et Quiroga), suivi d’un fandango por bulería, qui semblaient planer en suspension sur un tempo très lent et d’expressifs échanges de silences entre le chant, la guitare et les percussions. A l’opposé, il termina son récital par "El Talavartero" : des cantes très orthodoxes sur le medio compás binaire caractéristique de Lebrija et Utrera, sans micro avec les chœurs de Los Mellis pour les "estribillos", sur une profusion de percussions (le cantaor y ajoutant un deuxième cajón qu’il jouait lui-même), mais sans guitare.

Après un très inventif temple bitonal chant-guitare, Arcángel a adapté la "Baladilla de los tres ríos" (de "Poema del Cante Jondo", 1921) por cantiñas : une composition originale avec quelques incises de cellules mélodiques de la colombiana de Niño de Marchena, répétée (et variée) trois fois, et en intermède une belle cantiña de Córdoba ("Pregúntale al platero...") accompagnée dans sa partie en mineure par un récital de basses et d’harmonisations chromatiques de Miguel Ángel Cortés (imaginez une sorte de Tal Farlow flamenco...).

Contrairement à Rocío Márquez, Arcángel avait visiblement décidé de mettre en musique les textes de Lorca par des compositions de son cru : des tangos sur tempo très lent (accompagnement por taranta) et deux siguiriyas. Sans rien abdiquer de sa propre personnalité, il y démontra qu’il est sans doute le plus authentique héritier du style d’Enrique Morente : chromatismes en cascades, modulations enharmoniques, alternances serrées majeur / mineur ou modal / tonal, sauts d’intervalles vertigineux... Outre le talent musical, il y faut un ambitus vocal et une précision d’intonation hors du commun - qu’Arcángel a sans doute eu l’occasion de perfectionner lors de ses collaborations avec le compositeur Mauricio Sotelo (un autre point commun avec Morente) - ... et, là encore, des accompagnateurs à la hauteur.

Les deux artistes se devaient de conclure le concert en duo, ce qu’ils firent d’abord avec une version de "Los peregrinitos", por tango sur un tempo modéré bien adapté à un chant de pèlerins - en mano à mano avec un échange savoureux des tessitures, chacun prenant tour à tour la partie aigüe et la partie grave, suivi d’une coda à deux voix et en canon ; enfin, par une reprise de la version de Camarón de la "Leyenda del tiempo", avec refrains à trois voix (les deux cantaor(a)es et Los Mellis), et chorus de Miguel Ángel Cortés accompagné à la seconde guitare par Arcángel, puis d’Agustín Diassera en solo.

L’enthousiasme plus que justifié du public nous valu un long bis acoustique por fandango : fandango de El Carbonerillo (Rocío Márquez), fandango de Alosno ad lib. (Arcángel) et fandango de Alosno a compás (le fameux "Calle Real...") à trois voix. Seconde ovation qui se serait sans doute longtemps prolongée si l’on n’avait tiré le rideau...

Claude Worms

Transcription (Claude Worms)

Miguel Ángel Cortés : tangos de Granada - version enregistrée lors du concert de Rocío Márquez à Gennes, pour la première édition du festival "Flamenco en Loire" (26 juin 2015) - Rocío Márquez : en vivo desde Gennes

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Tangos de Graná - falseta

Basée sur un classique de Juan Habichuela, cette falseta en long crescendo est pour nous l’un des meilleurs portraits robots musicaux des "tangos de Graná".

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Tangos de Graná 1

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Tangos de Graná 2

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Tangos de Graná 3

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Tangos de Graná 5

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Tangos de Graná 6


Tangos de Graná - falseta




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