Entretien avec Eva La Yerbabuena

lundi 20 juin 2016 par Louis-Julien Nicolaou

Au cours de sa brève existence, la revue Flamenco Magazine, dont Flamencoweb est l’héritier, a publié une série d’entretiens dont la plupart, nous semble-t’il, n’ont rien perdu de leur intérêt une décennie plus tard. Nous les proposons donc à nos lectrices et lecteurs.

Eva La Yerbabuena - entretien réalisé par Louis-Julien Nicolaou - publication dans le numéro 1 de Flamenco Magazine (juin / juillet / août 2005)

Photo : Joss Rodríguez

Eva La Yerbabuena est une danseuse miraculeuse. D’une
grande exigence, elle a su élaborer son propre style, fait
de sobriété, d’élégance et d’énergie, et restituer à la danse
flamenca une noblesse salutaire. C’est également une
belle femme aussi discrète d’apparence que ferme dans
ses positions intellectuelles. Disant ressentir sur scène
une joie extatique comparable à celle que lui inspire la
résurrection du Christ, elle n’en montre pas moins une
grande lucidité et se dévoile comme entièrement dévouée
à son art. A n’en pas douter, cette Eva-là tient bien de la
première femme : qu’elle soit pécheresse ou sainte, elle
n’en finit jamais de nous fasciner !

Louis-Julien Nicolaou

Photo : D.R.

Flamenco Magazine : D’où ton surnom,
Yerbabuena, te vient-il ?

Eva Yerbabuena : La yerbabuena est une plante aromatique
qui ressemble à la menthe et est très appréciée
en Andalousie. C’est un terme que l’on retrouve
aussi dans les poèmes de Lorca. Mais je dois ce
nom à Francisco Manuel Díaz, un guitariste et
luthier que je connais depuis toujours. Il aime
bien donner des surnoms aux artistes, et il a
choisi de me donner celui-ci en souvenir d’un
cantaor de Grenade qui avait créé le
fandango albaicinero.

F. M. : Tu es née en Allemagne, mais tu as
toujours vécu à Grenade. Cette ville
t’inspire-t-elle particulièrement ?

E. Y. : Oui, elle m’inspire beaucoup. Mes parents
vivaient à Francfort, mais quand nous en
sommes partis, je n’avais que quinze jours. Pour
moi, Grenade est une ville magique non pas
seulement parce que j’y vis, mais aussi parce que
je n’en finis jamais de la découvrir, depuis ses
sites les plus touristiques comme l’Alhambra
jusqu’à la Sierra Nevada, la côte et la plage...
Grenade reproduit en microcosme le monde
entier ! J’ai un grand ami, le chanteur Paco
Moyano
, qui dit toujours que le caractère mélodique ("el aire")
épouse la forme de la terre, qu’il naît de la
chaleur et du climat. C’est pourquoi en
Andalousie, les styles sont si différents les uns des autres. Le flamenco est un mélange de nombreuses
influences, il est même difficile d’en ajouter
encore ! Ensuite, cela dépend de chaque
interprète, de chaque chanteur, danseur et
guitariste.

F. M. : Tu as réussi à imposer un style très
original. Comment ta propre façon
de danser est-elle née ?

E. Y. : Inconsciemment. C’est une chose difficile
à expliquer. Je crois que cela tient à la
personnalité que j’ai développée depuis
l’enfance. J’étais plus mûre que les autres et je
préférais la compagnie des adultes à celle de
mes copines. J’ai toujours été protégée par mes
grands-parents, par mon père... tellement
protégée que j’en suis arrivée à avoir du mal à
communiquer avec les autres et que je suis
devenue très, très timide. Et aussi très
observatrice. Cela m’a servi, car personne
n’était là pour m’initier à la danse dans ma
famille. Pourtant, ce n’est pas une initiative
personnelle qui m’a menée à danser, mais une
sœur de ma mère qui s’occupait beaucoup de
moi quand j’étais petite. Nous étions si proches
qu’elle était comme ma grande sœur. D’ailleurs
elle m’aimait plus comme telle que comme
nièce. Elle avait remarqué que j’étais très
excitée dès que j‘écoutais du flamenco ou que
je voyais des danseurs, et elle disait toujours à
ma mère : "Inscris Eva à une école, pour
qu’elle puisse apprendre à danser, parce que
cette gamine a une vocation, quelque chose de
spécial".

Ma tante est morte jeune, à vingt-
neuf ans. Alors ma mère, pour lui rendre
hommage, a décidé d’accomplir son vœux et
m’a inscrite à une école de danse. Après six
mois de cours, mon père m’a invitée à assister
à un festival de flamenco. Je n’avais que onze
ans, mais je me rappelle lui avoir dit : "Je veux
apprendre à danser cette danse-là !". A partir
de cette nuit, j’ai su que j’allais devenir
danseuse.

Mais étant donnée la situation
économique de mes parents, je n’aurais pas pu
faire de longues études. Et leur éducation
particulière m’obligeait à rester toujours seule.
Cela a conditionné ma façon de chorégraphier
mes solos et de trouver mon style - ce qui, je le
crois, est ce qu’il y a de plus difficile pour un
artiste. La danse m’a poussée à étudier, à me
retrouver moi-même et à mieux me
connaître, à savoir quelles sont mes limites et
comment je peux les dépasser.

En voyant des artistes si différents et
impliqués dans leur démarche, certains très
extravertis et d’autres plus intérieurs, j’ai
compris que tous cherchent à atteindre la
façon la plus personnelle possible
d’interpréter leur art. Les grands créateurs
ont leur propre style et fondent même des
écoles. On voit bien que les danseurs sont
influencés par les tendances qu’ils initialisent.
Moi, je m’efforce de prendre le meilleur de
chacun.

Souvent, on dit des danseurs qu’ils
ont deux personnalités en eux. Je pense par
exemple à Concha Vargas ou à Manuela
Carrasco
. On nous voit, comme maintenant,
en train de boire un café tranquillement et on
nous trouve normales ou timides. Mais dès que
nous montons sur scène, nous sommes comme
transfigurées. Mes parents, en me voyant danser,
ne pouvaient croire que j’étais la même
personne que celle qu’ils connaissaient
ordinairement. Au fond, après tant de temps
passé à danser, je suis arrivée à la conclusion que
c’est certainement parce qu’elle m’offrait le
moyen de transcender ma timidité et de
m’exprimer, de communiquer avec les gens, que
je me suis jetée dans la danse. J’ai un amour si
inconditionnel pour cet art qui me passionne
tant, qui me permet de me retrouver face a
moi-même. En réalité, cet amour est la
conclusion de tout, la réponse à tout.

F. M. : Dirais-tu que ta démarche est introspective ?

E .Y. : J’ai toujours entendu dire qu’il faut suivre
son chemin. Je ne suis pas d’accord. Si je suis un
chemin, c’est qu’il est déjà tracé. Moi, je veux
créer mon propre chemin. Parfois j’intériorise
beaucoup, d’autres fois, je m’ouvre à tout le
monde, j’invite à découvrir ce qu’il y a en moi.
Mais cela n’arrive qu’après plusieurs années
d’expérience. Quand je travaille, juste avant
d’entrer en scène, je ne pense à rien, j’espère
simplement que tout va bien se passer et que je vais
m’amuser. Ensuite, il arrive ce qui doit arriver.
Sans aucune préméditation.

Photo : Paco García

F. M. : Ta danse est très "musicale", comme
si les musiciens répondaient par des notes à
tes propres suggestions musicales. As-tu
particulièrement étudié la musique ?

E. Y. : C’est une chose qui m’est assez naturelle
et qui vient de la méthode de travail que j’ai
initiée avec Paco Jarana, mon mari, mon
accompagnateur, le compositeur de la musique
de mes spectacles, le père de ma fille et bien
plus encore... Quand j’écoute Paco jouant une
falseta à la guitare, je lui marque le tempo et je
reproduis ce qu’il joue aux pieds. C’est une
façon de créer par laquelle la chorégraphie ne se sépare
jamais de la musique - les deux éléments se
fondent ensemble. Mais en parallèle, j’apprécie
aussi, et par dessus tout, les moments où ne
résonnent que le chant et les palmas et où la
guitare est silencieuse. Cela me plaît beaucoup
car là, je peux improviser.

F. M. : Tu passes pour une danseuse capable
d’aller droit à l’essentiel dans son art. Quelle
est pour toi l’essence du flamenco ?

E. Y. : D’abord il faut savoir que le flamenco
appartient à une tradition, à une culture. Encore
aujourd’hui, certains pensent qu‘il se résume à la
fiesta, au vin, aux taureaux et à la "mujer guapa"…
Non, non ! Pour moi, tout cela n‘a rien à voir
avec le flamenco, qui est un art beaucoup plus
profond ! Je m’efforce de ne jamais oublier sa
source. Le flamenco, c’est là d’où nous venons, et
c’est là où nous repartons toujours. Il est là (Eva
dessine un cercle avec ses mains) et nous, nous
ne faisons jamais que le traverser (elle fait
passer ses doigts à travers le cercle). Nous
ne faisons que passer à travers lui. On y
prend, on y boit, on y mange et on essaye
de l’utiliser comme moyen d’expression. Il
ne se résume pas aux clichés qui lui ont
toujours été associés jusqu’à aujourd’hui : le
chapeau cordouan, le clair de lune et les
castagnettes... Il n’en finit jamais de te
prendre par surprise, parce que c’est un
univers culturel et spirituel qui te permet
d’imaginer, de créer...

F. M. : Le chant t’inspire-t-il particulièrement ?

E. Y. : Je crois que je suis une chanteuse
frustrée, qui ne danse jamais que ce qu’elle
ne peut pas chanter. Pour moi, le chant est
la mère du flamenco. La trilla, la toná…, ce sont
les chants les plus anciens du répertoire. Ils
se chantaient déjà à travers les campagnes.
La minera était chantée par les mineurs
à l’entrée de leurs mines, et ils n’avaient pas
de guitare ! Dans ces chants-là, il y a
énormément de musique.

F. M. : T’arrive-t-il de te sentir limitée
par le cadre du flamenco et d’avoir
envie de partir vers d’autres structures
rythmiques ?

E. Y. : En fait, je le fais déjà inconsciemment.
J’ai souvent eu l’opportunité de travailler
avec des percussionnistes, par exemple avec
Ephraim Toro, qui est de Puerto Rico. Quand
il a entendu les temps que je frappais avec les
pieds, il a complètement halluciné ! Il me
disait que c’était incroyable, qu’il n’arrivait
pas à compter ce que je faisais en douze
temps. Mais moi, je ne pouvais pas le lui
expliquer autrement, parce que je ne l’ai
jamais pensé comme une chose écrite. Sans
le savoir, de façon interne, on rentre sur les
bases rythmiques des deux temps, des cinq
temps, des quatre/quatre... C’est que le
flamenco est un art naturel. La siguiriya par
exemple, tu peux la compter en cinq, en
sept ou en douze, mais ce qui compte, c’est
seulement son rythme interne. Ou encore,
la granaína, qui est un chant arythmique. Je
la danse librement, simplement avec le
corps et les bras. Je pense que de dire, "je
vais inventer quelque chose de nouveau",
ne peut te mener qu’à commettre des
erreurs et à te bloquer. Ce n’est pas une
affaire de décision, mais de nécessité : la
nécessité de dire quelque chose.

F. M. : Tu as reçu la reconnaissance des
plus grands danseurs et chorégraphes.
Souhaites-tu que le flamenco soit traité
d’égal à égal avec la danse classique et
la danse contemporaine ?

E. Y. : Pina Bausch, Mikhail Baryshnikov, Ana
Laguna
, Sylvie Guillem… m’ont toujours très
bien reconnue sans marquer de différences.
J’ai eu la satisfaction – artistique - de voir
Pina pleurer en écoutant du flamenco. Et en
retour, j’ai été aussi tellement émue par son
travail que j‘ai pleuré également. Ils m’ont
toujours traitée d’égal à égal, comme tous les
autres danseurs.

Ce qui m’ennuie, c’est qu’on
confonde "le" flamenco avec "les"
flamencos. Ceux-ci ont une très mauvaise
réputation, celle de passer leur temps à faire
la fête, de n’être ni sérieux ni
ponctuels, de boire beaucoup... Mais les gens
généralisent trop. Pour y remédier, j’arrive
toujours à l’heure aux endroits où je dois
danser. Dans les théâtres, je ne demande ni
whisky ni bière, juste des fruits et de l‘eau.
Pour certains, c’est étrange - on me dit
parfois : "Ça ne te tente pas de te bourrer
un peu la gueule ?". Je réponds toujours :
"Non, je trouve une ivresse bien plus forte
ailleurs".

Photo : Sabrina Bot

F. M. : Tous ceux qui t’ont vu en 2000
aux Abbesses s’en souviennent encore.
De nombreuses danseuses françaises
cherchent depuis à t’imiter. Accordes-tu
une attention spéciale à l’influence que
tu exerces ?

E.Y. : Je ne suis pas venue en France
depuis longtemps... Mais bon, bien sûr, j’ai pu
observer que certaines danseuses me suivent,
reprennent mes pas, mes costumes et
proposent des chorégraphies inspirées de mes
spectacles. Cela me confère une responsabilité
accrue. C’est aussi un poids à assumer, il me faut
être à la hauteur et continuer à créer des pas
qui les étonnent... J‘espère toujours ne pas me
tromper, pour ne pas les décevoir.

F. M. : On aura compris que tu es très intègre
artistiquement. N’est-il pas difficile pour
toi de répondre aux exigences commerciales
de ton métier ?

E. Y. : Je ne sais pas si cela sera bon ou mauvais
pour moi, mais jusqu’à présent j’ai toujours fait
les spectacles que je voulais sans me sentir
obligée de produire des choses plus commerciales.
Pour moi, le flamenco est un moyen
d‘expression personnelle. Ma principale
préoccupation est de créer des spectacles
vraiment flamencos. Ceux qui veulent voir autre
chose, ou une représentation purement
musicale, devront simplement s’adresser à une
autre personne. Le flamenco peut toucher tout
le monde. J’essaye d’attirer des gens qui n’ont
jamais eu de contact avec lui et de leur faire
découvrir une siguiriya, une trilla, une soleá... Je
ne suis pas une personne fermée. Mais de là à
faire rire les gens avec des choses plus légères,
plus aisées à vendre... Je fais les choses comme
je les sens et je ne changerai jamais.

Aujourd’hui, il y a un problème avec
tous ceux qui montent des tas de concepts autour
du flamenco. Les gens regardent mais ne voient
pas, ou bien écoutent mais n’entendent pas.
Beaucoup d’amateurs disent que c’est une
affaire de tempérament. Ils voient un gamin
pleurer - “ay” - et parlent de tempérament. Ce
sont des jugements sans nuances, des analyses
mal digérées. Il y a tant d’aspects qui
peuvent t’influencer. Je ne me suis jamais focalisée
uniquement sur la danse. Il faut savoir écouter le
chant par exemple, et faire chaque chose en son
temps.

F. M. : Ne pas vouloir limiter le flamenco à
ceci ou cela, le laisser baigné de mystères,
n’est-ce pas le sacraliser ?

E. Y. : Oui, pour moi, le flamenco est sacré. Je me
souviens que quand j’étais toute petite, je
voulais écouter la radio pendant la Semaine
Sainte en Andalousie. Ma grand-mère me disait
alors : "Chut, le Seigneur pourrait t‘entendre. Tu
ne dois pas le déranger !". Je me rappelle que
cela me semblait très mystérieux. Pourquoi ne
pouvions-nous ni parler ni écouter de la
musique ? Que faisais-je de mal ? Je ne
comprenais pas. Mais je devenais comme folle
d’excitation à l’approche de la résurrection. Car
toute cette souffrance christique débouchait
finalement sur une véritable explosion qui me causait
une satisfaction inexplicable. Le flamenco me
permet de suivre le même chemin en me faisant
ressentir de nouveau, après des années de
sacrifices, une joie comparable à celle que j’éprouvais lors de la résurrection du Christ.

Je suis une femme très croyante, mais
je crois en ma propre foi sans aller à la
messe, ni vraiment pratiquer. Je me pose
beaucoup de questions. En fait, je ne sais pas si je
suis réellement une personne en quête de
liberté, de lumière spirituelle. Mais quand je
monte sur scène, je me libère complètement.
On me demande souvent : "Que ressens-tu
alors, à quoi penses-tu ?". Je ne peux pas
décrire cela. Là, je suis avec vous, mais il y a ma fille
et Paco qui m’attendent, et beaucoup de choses
à faire. Ce sont les contraintes ordinaires, et
elles te prennent beaucoup... Mais sur scène,
avec les musiciens, les danseurs et le public, tu
peux enfin faire, penser et ressentir ce que tu
veux. Je ne suis jamais aussi libre que sur scène.
C’est en cela que le flamenco est pour moi
sacré.

Propos recueillis par Louis-Julien Nicolaou





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