Paco de Lucía par lui-même : Paris, Hippodrome de Pantin, 1981

jeudi 29 mai 2014 par Claude Worms

1981, Paris. Après le concert de l’ Hippodrome de Pantin, Paco de Lucía avait eu la courtoisie de nous accorder une longue interview, tard dans la nuit, malgré la fatigue et la tension accumulées au cours de la première tournée mondiale du "Guitar Trio". Un document d’autant plus intéressant qu’il est contemporain des expérimentations du premier Sextet, qui allaient révolutionner le toque flamenco contemporain. Quelques extraits...

Ces concerts avec John Mc Laughlin et Al di Meola représentent pour moi une expérience nouvelle. Ma musique, c’est le flamenco. Le flamenco, c’est l’univers dans lequel j’ai grandi, je le vis autant que je le joue. Or, pour cette tournée, je dois m’adapter au style de mes deux partenaires. Je n’y interprète pas ma propre musique, sauf pour les deux premiers morceaux en soliste (une Colombiana et une Bulería - NDR). Pour le reste, il me faut improviser sur des séquences d’accords auxquelles je ne suis pas habitué. C’est parfois difficile, mais c’est une excellente occasion d’apprendre, de sentir le manche de la guitare d’une façon différente. Même quand nous improvisons sur un de mes thèmes, selon que je joue avec mon frère, Ramón de Algeciras, ou avec le groupe qui m’accompagnait l’été dernier en Espagne (le premier Sextet - NDR), ou avec des musiciens venus d’idiomes musicaux étrangers au flamenco, la situation est absolument différente. Avec John et Al, je ne peux plus compter sur des réflexes purement digitaux, sur les enchaînements et les positions que je connais depuis mon enfance. Et ça m’oblige à plus de concentration.

Le secret, c’est de savoir écouter ; c’est un peu le même problème que quand on accompagne un chanteur. Il faut pouvoir anticiper sur le développement de la pensée musicale de l’autre. C’est plus une question d’intuition, de sensibilité, que de technique. Je pense que ce travail me permettra d’enrichir mon propre style, car ma préoccupation artistique essentielle reste le flamenco et son évolution : comment jouer du flamenco aujourd’hui, sans tomber dans une imitation scrupuleuse mais stérile des maîtres du passé, ni dans une expérimentation irresponsable qui ferait perdre à notre musique sa spécificité.

Niño Ricardo a eu une grande influence sur ma formation artistique. Je l’ai bien connu, et je l’admire profondément : je me suis efforcé de savoir jouer toutes les falsetas qu’il a créées. Mais sa leçon essentielle, c’est que le flamenco est une musique d’improvisation. Je n’ai jamais entendu Ricardo jouer deux fois de la même manière ses propres compositions. Ce qui compte le plus pour un guitariste de flamenco, c’est l’élan vital, ces instants privilégiés où toute la vie d’une personne passe par sa guitare, et lui donnent un accent inimitable, qui se traduira parfois par une simple accentuation différente, ou par un nouveau phrasé, ou, avec de la chance, par une variation totalement originale.

Toute rencontre est enrichissante. J’ai appris et je continue à apprendre de très nombreux guitaristes, même s’ils n’ont pas toujours une technique aussi solide que la mienne. Relever sur les disques d’autres musiciens un maximum de falsetas peut être un excellent entraînement, et même une base indispensable pour tout amateur de flamenco. Et ceci d’autant plus que les transcriptions sont rares dans l’édition musicale - par exemple, les quelques transcriptions disponibles en Espagne de mes propres morceaux sont très mauvaises, complètement inutilisables (C’était en 1981. Depuis, la situation a considérablement évolué... - NDR). Mais ce ne doit être qu’un point de départ, une aide stimulant la créativité de chacun. Dans le flamenco, chaque interprète est aussi son propre compositeur. Et la création ne se fait pas sur une feuille de papier : elle se fait avec les doigts, en jouant. Elle est l’émanation du corps du musicien, de son psychisme, de son énergie, des circonstances particulières du moment. Même la technique et la connaissance théorique doivent être un prolongement de la personnalité de chacun.

C’est pourquoi je refuse toujours de donner des conseils : pas pour éviter d’être imité, mais par respect pour l’univers total et unique que représente chaque être humain. Par exemple, mon exploitation rythmique originale du compás, je ne l’ai jamais consciemment décidée. Elle s’est développée progressivement, au gré des circonstances, et surtout par ma longue expérience d’accompagnateur. J’ai joué pour de très nombreux chanteurs, même si j’ai enregistré plus abondamment avec Fosforito et Camarón de la Isla. En particulier dans ma longue collaboration avec ce dernier, il y a eu influence mutuelle.

Je ne travaille pas, au sens technique, classique, du terme. Par contre, je joue beaucoup. Et quelquefois, surgissent des falsetas nouvelles. J’en oublie beaucoup. D’autres, sans doute parce qu’elles sont mélodiquement ou rythmiquement plus cohérentes ou mieux adaptées à mon jeu, me restent en mémoire. Elles s’imposent d’ailleurs à moi plus que je ne cherche à les retenir. Et je n’essaye jamais de les mémoriser note à note, ni de les fixer définitivement.

Finalement, le plus important n’est pas la technique, mais l’interprétation et la manière dont chacun s’implique plus ou moins dans ce qu’il joue. C’est pourquoi je crois que même des publics ignorant tout du flamenco peuvent être touchés par mes propres morceaux, si j’arrive à y faire passer mes émotions. Pour cela, je dois mobiliser le maximum d’énergie possible, mais aussi disposer d’un support avec lequel je me sente suffisamment à l’aise, parce qu’il correspond à ma vie, à mes expériences. C’est pourquoi je veux être avant tout un guitariste de flamenco, et un musicien de 1980. Mais introduire dans le flamenco des éléments nouveaux, venus d’autres cultures, est extrêmement difficile, parce qu’il s’agit d’une musique fortement structurée par des règles rythmiques et harmoniques assez contraignantes qui lui donne en contrepartie une grande cohérence. Il faut donc agir lentement et prudemment, par la pratique, et certainement pas à partir de théories abstraites. Surtout, il ne faut pas perdre l’esprit du flamenco au profit d’expérimentations gratuites. Cette musique, en son fond, est l’expression de tendances fondamentales de l’être humain : la mort, l’amour, le désir, la douleur... C’est là le sens de mon récent hommage à Manuel de Falla. j’ai dû apprendre à lire la musique, transcrire et répéter pendant plusieurs mois, mais j’estime avoir beaucoup appris, parce que nul mieux que Falla n’a su exprimer l’essence existentielle du flamenco, même si la forme n’en est que rarement respectée dans ses oeuvres.

J’espère avoir ainsi approfondi un peu ma connaissance du flamenco et pouvoir mettre à profit ces nouvelles expériences dans deux prochains disques : l’un en soliste, l’autre avec Camarón de la Isla. De toute façon, je suis encore un apprenti. Il me reste encore beaucoup à travailler et beaucoup à apprendre. Avec le temps, peut être aurai-je la chance de développer des apports originaux et solides au flamenco, et d’aider ainsi la nouvelle génération de guitaristes à aller encore plus loin, d’autant que le flamenco n’a jamais compté autant de jeunes guitaristes talentueux qu’actuellement.

Paco de Lucía - 1981

Propos recueillis par Claude Worms pour la revue "Le Guitariste Magazine".

Transcriptions

Tocando a Fosforito por Soleá...

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Soleá 1

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Soleá 2 / 1

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Soleá 2 / 2

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Soleá 3

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Soleá 4


Soleá 1
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Soleá 3
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