Rétrospective Gonzalo García Pelayo au Jeu de Paume

dimanche 23 mars 2014 par Claude Worms , Nicolas Villodre

Cinéma, flamenco et musique underground en Espagne dans les années 1970

Le Flamenco au cinéma : Manuela (1975, 35 mm, 105’) de Gonzalo García Pelayo

Le Jeu de Paume présente pour la première fois en France une rétrospective de la demi-douzaine de films réalisés par Gonzalo García Pelayo, personnage atypique, joueur de casino, manager de toreros, producteur de musique, animateur radio, réformateur du flamenco dans les années 70 et cinéaste indépendant qui, avec son film à la fois commercial et audacieux, "Manuela", inspira à la fois Almodovar et Buñuel (cf. "Cet obscur objet du désir", 1977, qui reprend un peu le même sujet), la movida madrilène et le surréalisme.

A partir d’un système de martingale lui permettant de gagner à coup sûr à la roulette (on sait que des têtes chercheuses comme Marcel Duchamp se sont intéressées à cette question mais ont eu moins de succès que les Pelayo), l’intuition et / ou l’hypothèse que certaines tables ou plateaux de ce jeu en principe aléatoire présentent des irrégularités physiques qui attirent anormalement la bille sur certains numéros et qu’il est loisible, pour peu qu’on veuille bien étudier les occurrences sur 5.000 lancers ou parties, de repérer les dits numéros qui "aimantent" le plus souvent la bille (ceux qui l’emportent au moins une fois sur trente-six), la famille Pelayo est devenue millionnaire en pesetas (cf. le livre "La Fabulosa historia de los Pelayos", 2004).

Formé au cinéma par la fréquentation assidue de la Cinémathèque française de la meilleure époque, celle du temps d’Henri Langlois, le jeune Pelayo tourne son premier film, "Manuela", adapté très librement du roman éponyme de l’écrivain sévillan Manuel Halcón, dès la mort de Franco et donc dès la fin de la censure en Espagne. Ce qui lui permet d’intégrer nombre de scènes de sexe dépassant la simple allusion visuelle, de traiter de motifs qui ont toujours travaillé, pour ne pas dire obsédé Buñuel (et Dali), les variations sur le thème de l’inceste, la question de l’homosexualité, revers de la médaille du machisme, la gérontophilie, la sainteté ou pureté véritable, le viol, la mort, etc.

Formellement parlant, le film se présente comme un drame ou un mélodrame de série B, avec des acteurs impeccables (Charo López, rayonnante, Máximo Valverde, minimaliste, Fernando Rey, toujours parfait) et archétypaux, des cadres naturels plus réalistes que stylisés (seuls les costumes et les coiffures paraissent un peu trop frais pour être vrais), des détails ou fétiches qui font la différence avec le cinéma dominant de cette époque, des contrastes saisissants entre deux mondes qui cohabitent avant que l’un ne chasse l’autre - l’aristocratie terrienne, la bourgeoisie, la religion catholique vs le travail manuel, l’insouciance, la liberté sexuelle ; le cheval vs la voiture ; le palais décati vs la cabane flambant neuf au toit de chaume ; le cavalier ou chevalier vs la piétaille... Le tout est techniquement au point, les angles de prise de vue et les mouvements d’appareil toujours justes (cf. le travelling avant en contreplongée dans l’église s’approchant du cercueil d’un propriétaire terrien terrassé par la maladie), les dialogues très fins, le montage varié (dans l’ensemble traditionnel, avec de brusques accélérations injustifiées par la diégèse mais ayant pour effet ou objectif de secouer le spectateur de sa torpeur, ou d’accompagner la B.O.). On n’est pas loin de certains Fassbinder tournés aussi en Andalousie (à Almeria, ville qui contraria les amours de Gainsbourg pour Brigitte Bardot : cf. "Initials BB").

Pour Pelayo, "le cinéma accompagne la musique" et non l’inverse. Cela explique en partie certains effets de montage et aussi la tournure que prennent les événements, dictés par un sous-texte qui accompagne l’action (le film reste dans le mainstream narratif) ou sert de liant aux scènes, et aux séquences. Ses films ont aussi pour but de "laisser le témoignage d’une certaine Andalousie" - le tournage montre des paysages et des quartiers de Carmona, Séville, Lebrija. En ce sens, on peut les considérer comme ethnographiques ou anthropologiques. Mais ils sont, avant tout, poétiques. Et extrêmement drôles.

Pelayo a, avec d’autres, apporté sa contribution au renouveau du flamenco dans les années 70. La qualité de la B.O. du film est telle qu’on peut dire que c’est un film flamenco. Une scène hérétique montre une danseuse en robe rouge sang jouant le rôle de Manuela et exécutant un vif zapateado sur une dalle tombale au cimetière. Pendant tout le déroulement, on entend en off (à un seul moment en in) Lole y Manuel, Triana, Goma, Hilario Camacho, Manuel de Paula, Gualberto, Diego de Morón, Benito Moreno, Joselero, Granada y Curro Fernández.

P.S. Si les informations recueillies sur internet sont justes (le générique défile trop rapidement pour qu’on ait le temps de noter toutes les références), on y entend des artistes faisant partie du label Movieplay (série Gong, fondée en 1974 par Gonzalo García Pelayo).

Lole y Manuel : "Cuento para mi niño", "La plazuela y el tardón", "Bulerías de la luna", "Todo es de color", "Nuevo día" et "Por primera vez".

Triana : "Sé de un lugar", "Abre la puerta" et "En el lago".

Goma : "Aquí y ahora", "Madre Tierra" et "Shootin’ up".

Hilaro Camacho : "El agua en sus cabellos", "Testimonio" et "Tiempo al tiempo".

Manuel de Paula : "Tú nunca serás campesino", "Esta tierra es la mía" et" Ya es hora de caminar".

Gualberto : "Canción de la Primavera" et "Canción de la gaviota".

Diego Torres Amaya (Diego de Morón) : "Aires de Morón" et "Fiesta por Bulerías en Morón de la Frontera".

Benito Moreno : "Silencio en Cartagena".

Luis Torres Joselero : "Me juegan consejo de guerra".

Granada : "Hablo de una tierra".

Curro Fernández : "Ven acá gitana".

Nicolas Villodre

La bande originale de "Manuela" détaillée ci-dessus par Nicolas Villodre est une véritable anthologie des artistes de la série Gong fondée par Gonzalo García Pelayoen 1974. La table ronde menée par Pedro G. Romero, avec Chantal Maria Albertini et Jean-Marc Adolphe, portait précisément sur cet aspect de l’œuvre du cinéaste.

Cette même année 1974, il avait déjà tenté une expérience de production sévillane en enregistrant sur place (les artistes enregistraient à l’époque à Madrid ou à Barcelone) Miguel Pichardo, Curro Malena, Miguel Funi et son épouse Cristobalina Suárez pour l’éphémère label Acción. Movieplay venait de réaliser de substantiels bénéfices avec le premier LP des "Payasos de la Tele" (Fofó et ses acolytes y avaient enregistré un hit mémorable, "Hola, don Pepito"…), et accepta de financer la "Série Gong", dont l’ objectif était d’ "offrir un travail en profondeur pour la musique de notre terre". Son fondateur présentait ainsi la série : "Un critère rigoureux quant à la qualité de tous les types de musiques. Des conceptions de jaquettes qui diffusent dans tout le pays l’œuvre récente de nos meilleurs artistes graphiques. Gong : la musique de notre temps". Avec ses jaquettes doubles et ses textes de présentation illustrés de magnifiques photos intérieures, le label avait effectivement une identité visuelle inédite en Espagne, inspirée des productions du rock progressif anglo-saxon. Les artistes enregistrés en quelque 130 albums illustrent différents genres musicaux, mais appartiennent tous à une contre-culture sévillane ou barcelonaise (les liens artistiques et politiques entre les deux "périphéries" sont à l’époque intenses) qui anticipe la "movida" madrilène : musiques expérimentales à partir de la culture populaire, textes engagés qui hâtent l’agonie du franquisme et la "transition démocratique"… Logiquement, le catalogue s’étendra aussi aux artistes latino-américains de même tendance. Gong aura ainsi produit l’essentiel de la bande son de l’époque :

_ Musiciens latino-américains : Quilapayún, Victor Jara, Silvio Rodríguez, Pablo Milanés, Carlos Puebla…

_ Cantautores : Pau Riba, Labordeta, Luis Pastor, Hilario Camacho, Amancio Prada, Carlos Cano, Benito Moreno…

_ Rock andalou, chanson andalouse et Sevillanas : Smash, Triana, Granada, Goma, Gualberto, Lole y Manuel, María Jímenez, Gente del Pueblo…

_ Flamenco : El Negro del Puerto, Luis Torres Joselero, Diego de Morón, Agujetas, Manuel de Paula, Manuel Gerena, El Lebrijano, Curro Fernández…

Les productions de Gonzalo García Pelayo pour Gong et Movieplay marquent un moment décisif de l’histoire du flamenco, qui avait jusqu’alors été ponctuée de mouvements pendulaires entre l’ouverture au "grand public" et le repli élitiste de type "puriste" (le dernier en date étant l’ Ópera flamenca suivi de la réaction marquée par l’anthologie Hispavox de 1954 et surtout par Antonio Mairena – le livre "Mundo y formas del cante flamenco" et l’ "Antología del cante flamenco y cante gitano"). Au début des années 1970, les jeunes musiciens andalous découvrent le Blues revival américain, le Blues rock et le Folk rock. Très vite, ils font le parallèle avec le flamenco, ce "blues andalou". En tant que producteur de radio, Gonzalo García Pelayo présente les programmes "Para vosotros jóvenes" sur Radio Nacional de España, puis "Raíces", dont le propos est expressément d’explorer la relation entre flamenco et blues, pour Popular FM. Comme le producteur Ricardo Pachón avec lequel il collabore pour les enregistrements de la Série Gong, il conçoit alors un double projet : d’une part, des enregistrements d’artistes dépositaires d’une tradition locale authentique, oubliés ou inconnus à l’époque (au même moment, l’anthologie "Archivo del cante flamenco" de Caballero Bonald et la série télévisée "Rito y geografía del cante flamenco" sont fondées sur des enregistrements de terrain et des films in situ) ; d’autre part, la création et la diffusion d’un rock andalou, à partir du flamenco et / ou d’autres musiques populaires andalouses.

Les disques de Joselero, El Negro del Puerto, Diego de Morón… seront les équivalents flamencos des enregistrements de Leadbelly, Dock Boggs, Mance Lipscomb, Mississippi John Hurt, Skip James… Smash, Arrajatabla, Triana, Granada, Gualberto… seront les équivalents andalous des Byrds, de Canned Heat ou du Band... El Lebrijano enregistre avec Smash, Agujetas et Enrique Morente avec Gualberto, Diego de Morón avec Triana et Granada… Quelques uns de ces albums sont devenus des incunables, par exemple les quatre volumes de l’ hommage à Diego del Gastor, sobrement intitulés "A Diego" (deux LPs de duos chant - guitare - Joselero accompagné par son fils Diego de Morón, et deux LPs de Diego de Morón en solo). Certaines plages dépassent les dix minutes - qui oserait encore cela aujourd’hui ?

D’autres labels suivront, tels Ariola, Zafiro… puis Nuevos Medios de Mario Pacheco. Le flamenco connaît enfin une large diffusion publique sans perte de qualité musicale.

NB : bien inspiré comme toujours, José Manuel Gamboa a réédité avec soin le meilleur du catalogue Gong dans les 22 CDs de la collection "Cultura Jonda" (Fonomusic).

Tomás de Perrate était le cantaor idéal pour incarner ces deux aspects de l’œuvre de producteur discographique de Gonzalo García Pelayo. La première partie de son récital était consacrée aux fondamentaux du répertoire traditionnel d’ Utrera et Lebrija, qu’il a hérités de son père, El Perrate : Soleares (des classiques d’Alcalá, Utrera et Triana, dont il est à notre avis le meilleur interprète actuel, mais aussi deux cantes de Triana qu’il chante plus rarement sur scène - une Soleá de Francisco Amaya en introduction, et une Soleá de Rosalia de Triana), Siguiriyas, Bulerías, Tonás et une curieuse Saeta, sur une letra plus fréquemment associée aux Soleares de Cádiz ("Fuí piedra y perdí mi centro…").

En deuxième partie, Tomás de Perrate rendit hommage avec un égal talent à Gonzalo García Pelayo en reprenant quelques chansons des bandes son de ses films : "Todo es de color", de Lole y Manuel, le boléro "Se nos rompió el amor" (autre version recommandable par Fernanda de Utrera), "Chiquilín de bachín" (autres versions recommandables par El Polaco, Enrique Morente et Carmen Linares) et "Voy a perder la cabeza por tu amor"(autre version recommandable par les Patriarcas de la Rumba). Versions por Bulería ou por Rumba, dans lesquels Tomás de Perrate se montre le digne héritier d’une tradition bien enracinée à Utrera, avec notamment Bambino, La Fernanda et La Bernarda. Nous avions déjà apprécié, lors de son concert à l’ hôtel Triana pour la dernière Biennale de Séville, sa manière de dissocier radicalement ces chansons du flamenco traditionnel par une vocalité plus soul que flamenca. Pour faire bonne mesure, il rendit également hommage à son père et à Diego del Gastor par une interprétation très roots et légèrement parodique des cantes del Piyayo, conclus par un Tango de Triana, qu’il a par ailleurs enregistrés avec un arrangement rock ska (cf : "Galerie sonore").

Entre les deux parties, le jeune guitariste Amador Gabarri s’associa à ce dernier hommage par une lecture personnelle et élégante de quelques falsetas por Bulería de Diego del Gastor. Nous ne connaissions pas ce guitariste dont nous avons admiré la musicalité et la versatilité, tour à tour sobrement flamenco ou plus jazzy, quand il le fallait. S’il est resté strictement dans les limites de l’harmonie flamenca traditionnelle pour les Soleares et les Siguiriyas, et a parfaitement assimilé le balancement très particulier du medio compás d’Utrera pour les Bulerías, ses arrangements originaux et ses harmonisations ont considérablement enrichi les chansons de la deuxième partie, pour lesquelles il alterna, avec beaucoup d’à propos et de délicatesse, différents types d’accompagnement, du rasgueado incisif à l’arpège suave, en passant par des contre-chant inspirés.

Pour l’occasion, l’auditorium du Jeu de Paume accueillait pour la première fois un concert. Quel beau coup d’envoi !

Claude Worms

Galerie sonore

Triana : "Recuerdo de una noche. Bulerías 5.8"

Gualberto : "Tarantos (para Jimi Hendrix)" - Gualberto (guitare), Art Wolh (violon), Antonio Díaz (basse), Willie Rodríguez (batterie)

Diego de Morón et Triana : "Aire fresco" (Bulerías)

Tomás de Perrate : "El Piyayo" (cantes del Piyayo) - Antonio Moya (guitare), Lolo Álvarez (guitare électrique), Álvaro Gandúl (claviers et harmonica), Manuel Nieto (basses), Ricardo Pachón Jr (batterie). Extrait de CD "Perraterías", Flamenco Vivo SE-5217, 2005


"Recuerdos de una noche"
"Tarantos (para Jimi Hendrix")"
"Aire fresco"
"El Piyayo"




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