Trois nouvelles productions "El Flamenco Vive"

samedi 16 novembre 2013 par Claude Worms

José Manuel Gamboa : "La correspondencia de Sabicas, nuestro tío de América. Su obra toque x toque" - un livre (407 pages) + un CD - El Flamenco Vive, Madrid, 2013. Préface de Mario Escudero Ramos "Mario Escudero hijo" / Postface de Gerardo Nuñez.

Andrés González Gómez : "Al compás de Anzonini del Puerto" - un livre (356 pages) + un CD et un CD Rom - El Flamenco Vive, Madrid, 2013.

Antonio Mairena : "Estipén. Flamenco y Universidad, vol. XI" - un CD El Flamenco Vive, 2013.

Nous avons déjà eu mainte fois l’ occasion de souligner à quel point El Flamenco Vive était plus qu’ un simple commerce spécialisé - même si par ailleurs il offre un choix de produits et un service irréprochables. Contre vents et marées, ses directeurs, David et Alberto Martínez, persistent à produire avec courage et passion des projets qui, sans leur dévouement, resteraient vraisemblablement inédits. En témoignent la diversité et la qualité des trois dernières parutions.

Après s’ être penché à trois reprises sur le flamenco d’ outre Pyrénées ("Luis Maravilla por derecho" - Fundación Machado y Area de Cultura del Ayuntamiento de Sevilla, Séville, 1990 / "Perico el del Lunar. Un flamenco de Antología" - La Posada, Cordoue, 2001 / "Rafael Romero ¡Cantes de época !" - El Flamenco Vive, Madrid, 2010), José Manuel Gamboa commence, avec La correspondencia de Sabicas, nuestro tío de América. Su obra toque x toque", un long périple outre Atlantique qui devrait se poursuivre par une étude plus générale sur le flamenco à New York.

Ces lettres d’ Amérique sont les quarante deux LPs enregistrés par le guitariste entre 1941 ("Sabicas. flamencan guitar solos" - paru sous étiquette Decca DU-709 en 1949. L’ auteur s’ explique longuement sur le décalage entre sa propre datation des séances de studio et celle de l’ édition Decca) et 1990 ("Morente-Sabicas. Nueva York / Granada" - BMG Ariola PD 74587), la plupart aux USA. Sauf découverte ultérieure (il semble qu’ il y en ait une de dernière minute, qui fera sans doute l’ objet d’ une prochaine édition augmentée), José Manuel Gamboa se livre donc à une étude exhaustive de la discographie de Sabicas, y compris d’ enregistrements "fantômes" (une séance avec Naranjito de Triana, Fosforito et Beni de Cádiz) et de bandes restées malencontreusement dans les oubliettes de quelques labels, dont un album avec Adela La Chaqueta, qui devait intégrer la série consacrée au cante par Triumph, une sous-marque de Polydor, dirigée par Antonio Sánchez Pecino - ce qui explique sans doute que Ramón de Algeciras ait été chargé de la quasi intégralité des accompagnements. Il semble que la série ait été arrêtée au volume 36 (un superbe enregistrement de Chato de la Isla, qui avait d’ ailleurs presque initié la collection avec le volume 2 - le volume 1, comme on pouvait s’ y attendre, étant dévolu au duo Pepe de Lucía / Paco de Lucía...), ce qui nous prive de quelques bijoux, tels les séances de Rafaela Nuñez Nuñez et surtout de Juana Cruz castro, la mère de Camarón - mais ne désespérons pas, José Manuel Gamboa finira bien par retrouver les enregistrements et les éditer enfin.

Nous saurons gré à l’ auteur de passer rapidement sur le début de carrière espagnol de Sabicas, déjà souvent conté, pour se consacrer longuement à sa "correspondance" américaine. Non sans avoir au passage mis à jour minutieusement sa discographie ibérique en 78 tours, en solo, mais aussi en accompagnement de divers cantaores, une bonne quinzaine tout de même, du saxophoniste Negro Aquilino, ou d’ un violoniste plus ou moins anonyme (seul son prénom peut-être identifié par les "jaleadores" : "un tal" Rafael, de Cartagena ou de La Unión...) - ces duos n’ ont peut-être jamais été commercialisés, et l’ on ignore même le lieu de l’ enregistrement. José Manuel Gamboa penche pour Oran, sans écarter toutefois Barcelone, Marseille ou Buenos Aires.

La thèse soutenue brillamment par l’ auteur est que la plupart des enregistrements américains de Sabicas sont autant de leçons de composition flamenca (et de technique) adressées à ses collègues espagnols. Chaque album fait l’ objet, en encadré, d’ une analyse musicale détaillée, pièce par pièce ("toque x toque"). Les notices sont à la fois précises (José Manuel Gamboa est aussi un appréciable tocaor) et accessibles, dans la mesure où elles évitent un langage musicologique trop technique. Elles sont précédées et suivies de paragraphes très documentés sur le contexte de l’ enregistrement. Un travail de bénédictin qui nous livre de précieuses informations, non seulement sur la biographie de Sabicas, mais aussi (et surtout de notre point de vue) sur les techniques d’ enregistrements, les producteurs et / ou les auteurs des textes de présentation (que du beau monde dont le liste ne laissera pas insensible les amateurs de jazz et de rock : par exemple Irving Townsend, futur producteur du "Flamenco sketches" de Miles Davis ; Jack Holzman, fondateur du label Elektra ; Creed Taylor, créateur du label Impulse, ou Bob Thiele, producteur pour ce même label de quelques chefs d’ oeuvre, entre autres de John Coltrane...), l’ éventuelle distribution de ces disques dans le reste du monde et surtout en Espagne (quelles dates, quel impact... ?), les multiples rééditions... Sur ce point, il aura fallu toute la patiente rigueur de José Manuel Gamboa pour nous guider dans l’ imbroglio des échanges de licences, avec leurs cortèges de modifications de programmes, de jaquettes...

L’ auteur a usé de la même ténacité pour restituer, album par album, la liste des collaborations artistiques que les éditeurs prenaient rarement la peine de mentionner. C’ est l’ occasion pour nous de mieux connaître, ou de découvrir, des partenaires de Sabicas, souvent talentueux, que l’ historiographie officielle du flamenco oublie régulièrement parce qu’ ils ont mené tout ou partie de leur carrière sur le continent américain. Si l’ on mentionne régulièrement Carmen Amaya, Dolorés Vargas "La Terremoto", Mario Escudero et parfois Carlos Montoya (en termes de notoriété, le "roi" incontesté de la guitare flamenca aux USA, quoi que l’ on pense par ailleurs de son style) on oublie tout aussi régulièrement les cantaores Domingo Alvarado, Enrique Montoya, José Segundo, Manolo Leiva, Simón Serrano, Ramón de Cádiz..., les guitaristes Diego Castellón (le frère de Sabicas), Juan de la Mata..., les bailaore(a)s, Anita Ramos, Antonia Andalucía, Maruja Heredia, Goyo Reyes, Ángel Mancheño... Nous croisons aussi quelques sommités musicales, tels Friedrich Gulda (ne vous privez pas de son intégrale des Sonates de Beethoven, rééditée pour une poignée d’ euros pas Brilliant Classics, ni de son intégrale des Préludes de Debussy Universal / MPS - ce qui ne l’ empêcha pas de graver quelques mémorables disques de jazz...), ou Robby Krieger, guitariste flamenco avant d’ oeuvrer au sein des Doors (vous pouvez vous en convaincre en écoutant l’ introduction "por Granaína" de "Spanish Caravan", du LP "Waiting fir the sun", ou son récent album solo paru en 2010, "Singularity"). Mais ceci est une autre histoire, dont José Manuel Gamboa nous promet la suite "en el libro que ultimamos sobre el Nueva York flamenco" (note, page 81).

La qualité de l’ écriture est à la hauteur de l’ exigence du travail de recherche, comme dans tous les ouvrages précédents de l’ auteur, qui nous régale à nouveau de quelques succulentes anecdotes, toujours éclairantes, et contées avec un humour très "british" - nous vous laisserons le plaisir, par exemple, de découvrir les péripéties de l’ enregistrement du "Rock encounter with Joe Beck", et avec quel enthousiasme Sabicas récidiva l’ année suivante avec l’ improbable "The soul of flamenco and the essence of rock" (1971).

Comme les labels espagnols, leurs homologues américains s’ en tiennent opiniâtrement au principe selon lequel il ne faut jamais céder les droits d’ enregistrements qu’ on a la ferme intention de laisser pourrir dans queque cave obscure. Nous sommes donc une fois de plus privés de la réédition de quelques chefs d’ oeuvre, notamment de la trilogie ABC de 1965 -1968 ("Sabicas. El rey del flamenco", "Sabicas. Famenco fever" et "Sabicas. Artistry in flamenco" - heureusement, de larges extraits de ces albums ont été transcrits par Alain Faucher pour le premier, et par nous-même pour les deux autres), que José Manuel Gamboa tient à juste titre pour le sommet de l’ oeuvre de Sabicas. Nous en sommes dédommagés par le copieux programme du CD qui complète le livre : les douze solos enregistrés en 1931 et 1932 pour Parlophon, les quatre duos inédits avec le violoniste Rafael "de La Unión de Cartagena" (Taranta, Fandangos, Media Granadina et Zambra), une interview de Sabicas, et le "Concierto flamenco para guitarra flamenca y orquesta", introuvable depuis des lustres. A ce propos, José Manuel Gamboa nous apprend que Sabicas n’ enregistra jamais, ni ne joua en public, ce concerto. Federico Moreno Torroba utilisa en fait des extraits du célèbre "Flamenco puro" sorti en Espagne en 1960 sous label Hispavox (gravure originale : "Adventures in sound. Gold Label. Flamenco puro (Pure flamenco)" - Colombia, 1959), qu’ il mixa avec ses orchestrations ("Sabicas / M. Torroba. Concierto Flamenco - Recital a la guitarra" - Hispavox, 1961). Presqu’ un demi-siècle plus tard, la première publique du concerto eu lieu au Teatro Municipal Miguel de Cervantes de Málaga, le 6 septembre 2007 : soliste, Pepe Romero / Orquesta Filarmónica de Málaga dirigé par Romero.

L’ ouvrage est complété par un très utile index de toutes les compositions de Sabicas, classées par formes de A à Z (de "Aires del Norte" à "Zorongo"), avec renvois aux enregistrements correspondants.

Saluons enfin le soin apporté à l’ édition : papier, typographie et mise en page de qualité ; surtout, une remarquable iconographie, avec entre autres de superbes reproductions en couleur de toutes les jaquettes originales. La maquette (Con Trabajo y Creatividad S.L.U.) et la couverture (José María Marcelino "Pillo") sont à la hauteur du projet. Détail important : le nom de l’ auteur apparaît sur le fond tricolore du drapeau républicain, ce qui n’ est pas pour nous déplaire...

L’ ouvrage d’ Andrés González Gómez est l’ une des rares monographies consacrées à une catégorie d’ artistes confidentiels, cantaores et bailaores "cortos" dont l’ art se fond au milieu socioculturel et au terroir, et dont la carrière (mais le terme est dans ce cas peu adéquat) se confond avec la vie quotidienne. Grands animateurs de fêtes improvisées autour du comptoir d’ un bar, ou plus concertées à l’ instigation de quelque aficionado argenté, la plupart de ces "flamencos festeros" ("flamencos" au sens de Norberto Torres : purs amateurs ou semi-professionnels, ils ne font aucune différence entre leurs activités les plus prosaïques et leur musique, qu’ ils dispensent gratuitement ou à prix d’ or, au gré des circonstances) resteront sans doute définitivement anonymes. Quelques uns, disparus ou encore en activité, connaissent cependant une certaine notoriété, plus ou moins légendaire et fantasmatique, tant il s’ agit toujours d’ individus hors normes : Paco Valdepeñas (alter-ego et "compadre" de toujours d’ Anzonini), Fernandillo de Morón, Antonio El Marsellés, El Andorrano, Enrique Pantoja, Miguel Funi... Avec le changement inéluctable des conditions de production de la musique flamenca, il est à craindre qu’ ils soient les derniers représentants d’ un art populaire vécu, loin de tout apprentissage académique, largement improvisé, de répertoire quasi exclusivement "festero", et irréductiblement original, parce qu’ il s’ agit d’ une sorte d’ émanation musicale spontanée d’ une personnalité singulière. Leur style, mêlant indissolublement cante et baile, est ainsi radicalement intransmissible. Basé sur un sens du compás et du rythme intériorisés, il fonde son expressivité sur ce qui serait précisément des handicaps insurmontables pour tout artiste professionnel : indifférence totale à toute préoccupation chorégraphique (leur baile est des plus économes en mouvements spectaculaires - une quasi immobilité brusquement rompue par des "desplantes" miraculeux, mais des bras et des mains dessinant lentement et fugitivement le compás, sur fond de "pitos" pour le coup virtuoses), "poquita voz", et moins encore de technique vocale.

Le titre du livre, "Al compás de Anzonini del Puerto", résume à lui seul la biographie de Manuel Bermúdez Junquera "Anzonini del Puerto" (El Puerto de Santa María, 1917 – Sevilla, 1983). La trame narrative est constituée par une série d’ entretiens, organisés en séquences chronologiques reliées entre elles par quelques brefs textes de transition : l’ enfance et la jeunesse entre baie de Cádiz et Jerez, quelques passages par les tablaos de Madrid et de la Costa del Sol, la rencontre et l’ amitié décisives avec Diego del Gastor et conséquemment les artistes de Morón (l’ un des principaux témoins est d’ ailleurs Juan del Gastor) et de Lebrija et Utrera, et le milieu des aficionados américains qui fréquentaient les stages et les juergas de la Finca Espartero organisés par Donn E. Pohren, le séjour sur la côte ouest des Etats-Unis, entre Los Angeles et Seattle, et le retour en Andalousie, à Séville. L’ auteur a sans doute choisi la seule approche susceptible de dessiner le portrait d’ un homme et d’ un artiste généreux et fantasque, qui se précise de tranches de vie en anecdotes plus ou moins véridiques - l’ hyperbole, la pure invention, et un humour teinté de surréalisme sont parties intégrantes d’ un art de vivre indissociable du flamenco gaditan.

La méthode ne va pas sans quelques redites, mais nous y gagnons des témoignages de première main, non seulement sur le protagoniste, mais aussi sur le flamenco, et plus généralement la sociabilité en Basse Andalousie au milieu de XX siècle. Le livre est ainsi marginalement un complément à celui de José Manuel Gamboa, cette fois sur le dynamique milieu flamenco de la côte pacifique des USA : nous y croisons notamment un grand nombre de guitaristes passés par Morón, dont David Serva, Chuck Kaiser, Kenny Parker "El Lebrijano", Gary Hayes "Gerardo de Alcalá", John Bussoletti, Chris Carnes, Dorien Ross, Jill Snow (l’ épouse de Pedro Bacán), ou encore le journaliste Paul Shalmy , ami intime d’ Anzonini, chez qui il trouva refuge dans ses dernières années à Séville, et qui l’ assista dans sa longue maladie.

Les derniers chapitres sont consacrés à de brèves études du répertoire d’ Anzonini et des ses letras favorites, avec une transcription intégrale de celles qui constituent le programme des cantes du CD et du CD Rom joints au livre. Au programme : six Bulerías, deux Alegrías, deux Bulerías por Soleá, une Siguiriya, une Rumba, une stupéfiante imitation du Zapateado de Carmen Amaya, "a nudillos", et un court métrage documentaire de Les Blank ("Garlic is as good as ten Mothers" - 1980). A l’ exception d’ une Alegría (guitare : Kenny Parker) , tous les cantes sont accompagnés par Diego del Gastor, particulièrement en verve et stimulé par Anzonini – nous avons ainsi pour le même prix un récital du guitariste (une quasi intégrale de ses falsetas "por Bulería").

Un enregistrement inédit d’ Antonio Mairena est toujours un événement. Produit par El Flamenco Vive et vendu au bénéfice de l’ Asociación Española contra el Cáncer (AECC) à l’ occasion du soixantième anniversaire de sa fondation, "Estipén" ("santé" en calo) regroupe huit cantes d’ Antonio Mairena (2013 marque aussi le trentième anniversaire de sa mort) : deux séries de Bulerías, des Livianas, des Soleares, des Tangos, des Tarantos, des Siguiriyas et des Fandangos de Huelva, très rares dans le répertoire du cantaor. Les enregistrements, tous réalisés en public, datent 1962, 1976, 1978, 1980 et 1981, avec les guitares de Juan Acosta, Pedro Peña, Manolo Morilla et Juan Antonio Muñoz, qui signe aussi leur mastérisation. Ils sont d’ autant plus précieux qu’ ils permettent d’ écouter de longues interprétations, dont la durée échappe aux rigueurs du formatage des albums en studio (plus de 13 minutes pour les Soleares et les Siguiriyas, plus de 18 minutes pour la dernière série de Bulerías...). Les plus tardifs nous font entendre un grand cantaor "peleando con el cante", en rébellion contre les difficultés vocales imposées par l’ âge. Un document à ne pas manquer.

Claude Worms

El Flamenco Vive

Galerie sonore

Sabicas et Rafael "de La Unión de Cartagena" : Granaína et Media Granaína

Anzonini del Puerto : Bulerías (extrait) - guitare : Diego del Gastor

Antonio Mairena : Soleares (extrait - XXV Potaje Gitano de Utrera, 1981) - guitare : Pedro Peña


Granaína et Media Granaína
Bulerías
Soleares




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