Frank Martin : "Fantaisie sur des rythmes flamencos"

lundi 25 février 2013 par Claude Worms

Si les pièces pour piano de Granados, Albéniz, Turina, Falla, Debussy, Ravel, Collet... faisant référence, sinon au flamenco au sens strict, du moins à l’ univers musical andalou, sont bien connues, cette oeuvre du compositeur suisse Frank Martin, peu enregistrée et peu jouée au concert, nous semble pourtant l’ un des plus beaux hommages d’ un compositeur de XX siècle au flamenco.

Frank Martin

L’ oeuvre pour piano solo de Frank Martin (Genève, 1890 - Naarden, Pays-Bas, 1974) est singulièrement réduite. Si l’ on excepte quatre pièces isolées ("Danse grave", "Clair de lune", "Esquisse" et "Etude rythmique"), elle se résume à deux compositions, toutes deux des chefs d’ oeuvre tardifs, et résultant de commandes aussi pressantes qu’ amicales.

Les "Huit préludes", commandés par et dédiés à Dinu Lipatti, sont l’ oeuvre d’ un quasi sexagénaire (composition : 1947-48, création par Denise Bidal : 1950). On y retrouve quelques unes des constantes du style du compositeur : références à Bach (et au jazz...) ; complexité rythmique ; goût pour les tonalités mineures ; mais ambiguïtés tonales et modales provoquées par la superposition de chromatismes et d’ enharmonies à des pédales d’ harmonie... Ce dernier trait stylistique est l’ une des clés de la "Fantaisie sur des rythmes flamencos", le second chef d’ oeuvre du compositeur pour le piano.

On peut trouver quelques signes précurseurs de cette pièce dans une composition bien antérieure, intitulée "Guitare" (1933). Originellement écrite pour guitare et dédiée à Andrés Segovia, qui ne l’ inscrivit jamais à son répertoire (beaucoup de guitaristes ont depuis remédié à cette bévue, à commencer par Julian Bream), "Guitare" a ensuite été transcrit par le compositeur pour piano, puis pour orchestre (création par Ernest Ansermet en 1934). On trouvera quelques accents andalous dans les deux dernières parties, qui succèdent à un "Prélude" et à un "Air" : mélismes autour de quelques notes (main droite) sur grands arpèges d’ accords (main gauche) pour "Plainte" ; superpositions rythmiques 6/8 - 3/4 pour la "Gigue" conclusive.

Julian Bream et Frank Martin

La "Fantaisie sur des rythmes flamencos" a été achevée quelques mois avant le décès de Frank Martin (1973 - création par Paul Badura-Skoda en 1974, dans le cadre des "Semaines internationales de musique de Lucerne"). Elle répond à une commande de Paul Badura-Skoda, auquel était déjà dédié le deuxième Concerto pour piano (1969). Le pianiste avait souhaité une Fantaisie dans l’ "esprit romantique" (cf : ci-dessous), mais n’ avait rien spécifié quant à ses sources d’ inspiration. Nous les devons à la fille du compositeur, Teresa Martin, un temps "bailaora", qui initia son père au flamenco. C’ est ce qu’ indique le sous-titre de l’ oeuvre, "pour piano et danse ad libitum" - Teresa Martin créa d’ ailleurs une chorégraphie pour la première de Lucerne, en compagnie de Paul Badura-Skoda.

La pièce est conçue comme un diptyque (les deux volets sont séparés par un "silence prolongé"), dont chaque partie est elle même divisée en deux "danses" : Rumba lente (molto moderato) et Rumba rapide (vivace) / Soleares (grave) et Petenera (quasi lento).

Paul Badura-Skoda

Comme le titre l’ indique, le compositeur à été extrêmement attentif au respect du "compás" : 3+3+2 pour la Rumba (écrite en 8/8 : noire pointée + noire pointée + noire) et alternance 6/8 - 3/4 (croche = croche) pour la Petenera. Plus surprenante chez un compositeur "classique" est l’ exacte compréhension du compás de la Soleá, écrite en 3/4 : on le vérifiera par exemple à la scansion des octaves (main gauche) aux mesures 205 à 232 : regroupées par quatre, elles dessinent 7 compases marqués systématiquement aux temps 1, 2, 3 (octave de Ré#) ; 7 (octave de Ré#) et 8 (octave de Mi) ; 10 (octave de La#). Plus subtil encore, les accords de la main droite, placés sur le premier temps de chaque mesure, recréent le décalage entre carrure harmonique et accents rythmiques (les accords tombent sur les temps 1, 4, 7 et 10, ce qui correspond en effet au placement des changements d’ accord des falsetas traditionnelles).

Les indications d’ interprétation que donne le compositeur à la fin de son avant-propos (cf : ci-dessous) à propos de la division en hémiole d’ un groupe de 6 croches (3 + 3 ; puis 2 + 2 + 2) démontrent une compréhension très fine de la rythmique flamenca : "Le signe + que j’ introduis ici, signifie un appui rythmique (ou métrique) sans attaque proprement dite (...). Il s’ agit de faire sentir le caractère de la mesure et non pas d’ accentuer la note qui porte ce signe.". Et, en effet, ces "appuis" sont précisément induits par les notes pivots de la mélodie, sans qu’ il soit nécessaire de les surligner rythmiquement : comment mieux exprimer la différence entre accent, au sens habituel du terme, et temps structurel, au sens flamenco du terme ?

"Plus encore que par la complexité et la richesse de ces rythmes, j’ ai été fasciné par l’ esprit mêlé de tragique, de fierté face au destin et de gaîté que cet art exprime". Outre quelques didascalies ("inquiétant", "recitativo con moto"), cet "esprit" du flamenco est surtout suggérée par l’ harmonie, généralement sombre, que viennent éclairer fugitivement quelques traits ascendants ou des mélismes chromatiques resserrés sur quelques notes clés. Cette fois, le compositeur s’ écarte cependant de la lettre flamenca (l’ harmonie de la guitare) tout en en conservant les caractéristiques essentielles : dissonances de seconde mineure et pédales d’ harmonie. Revenons sur les mesures 205 à 232 (début des Soleares). La main droite répète inlassablement la même superposition de deux secondes mineures à intervalle de quarte augmentée : Fa# - Sol et Si# - Do# (à la mesure 212, le Fa# passe de la basse à la voix supérieure, et est détaché du groupe - placé seul sur le troisième temps de la mesure, qui correspondrait pour un guitariste flamenco au douzième temps du deuxième compás). Sous cette pédale immuable, la main gauche joue une basse en octave Ré# - Mi - La#. En dissociant les notes de main droite (les notes non retenues peuvent être considérées comme les résonances des cordes à vide d’ une hypothétique guitare flamenca), on pourrait y déceler (de manière réductrice...) une séquence D#m7 (notes Ré#, Fa#, Do#) - Em#5 (notes Mi, Sol, Si#) - D#m76/A# - deuxième renversement sans fondamentale (notes La#, Fa#, Do#, Si#). Cette hypothèse d’ analyse (il y en a d’ autres) nous situerait dans un balancement I - II - I d’ une sorte de mode flamenco sur Ré# (Ré# - Mi - Ré#), harmonisé non par deux accords majeurs (harmonisation flamenca standard), mais par deux accords mineurs (de quoi donner quelques idées aux adeptes du mode flamenco sur Ré# récemment introduit dans la guitare flamenca contemporaine). Quoi qu’ il en soit, la densité de cette introduction nous situe de plein pied dans l’ univers sonore de la Soleá.

Frank Martin

Mais laissons le dernier mot au compositeur :

"C’ est la fantaisie de mon ami Paul Badura-Skoda qui l’ a poussé à me demander de lui écrire une Fantaisie pour piano. Il aime particulièrement ce genre de pièces chez les classiques et les romantiques parce que la liberté de cette forme permet à l’ auteur de s’ exprimer plus spontanément et plus directement selon sa poussée intérieure que ce n’ est le cas en présence d’ une forme prédéterminée. J’ ai accepté sa demande parce que l’ idée me paraissait tentante d’ écrire une pièce inspirée de l’ ambiance intime, rêveuse et dramatique de certaines oeuvres de l’ époque romantique.

J’ étais attiré depuis plusieurs années par les rythmes riches et complexes de l’ art flamenco, auxquels j’ ai été initié par ma fille Teresa qui s’ est vouée à cet art. Plus encore que par la complexité et la richesse de ces rythmes, j’ ai été fasciné par l’ esprit mêlé de tragique, de fierté face au destin et de gaîté que cet art exprime. Ayant revu, en été 1973, ma fille danser cette danse passionnée avec un groupe flamenco à Majorque, l’ envie me prit d’ écrire quelque chose qu’ elle puisse danser à l’ occasion. Balancé entre ces deux mondes si divers, je ne savais trop où aller, lorsqu’ un jour je trouvai un enchaînement d’ accords qui évoquait assez bien l’ esprit rêveur des romantiques et qui par ailleurs se trouvait immédiatement rythmé en Rumba lente. Ce début d’ un caractère assez particulier entraîna toute la première partie de la Fantaisie. Le rythme s’ accélère progressivement jusqu’ à éclater dans la frénésie d’ une Rumba flamenca. Arrivée à son paroxysme elle s’ arrête brusquement. Après un silence prolongé une autre forme de danse intervient, ce sont des Soleares, qui, comme la plupart des danses flamencas, sont basées sur un rythme obstiné, exposé tout au long du début de la danse. Le terme même de Soleares implique la solitude, une solitude qui est en même temps nostalgie, révolte et acceptation du destin. L’ oeuvre se termine par une autre danse, dite "Petenera", basée également sur un rythme tout-à-fait traditionnel, imperturbable. La "Petenera" est un vieux poème, de caractère épique, qu’ on chante sur ce rythme obstiné, qui sert de trame. Le poème raconte le destin tragique d’ une femme (la Petenera) abandonnée par son amant.

Teresa a créé pour cette oeuvre une chorégraphie qui reflète de très près l’ esprit et l’ atmosphère flamencos, mais qui s’ écarte librement des formes scéniques très exactement fixées et réglées de ce type de danse, tout comme la musique, qui en exprime le caractère et se base sur ses rythmes traditionnels, sans en parler le langage musical.

Cette Fantaisie doit être jouée avec une grande rigueur rythmique, donnant à chaque note sa durée exacte. Mais cette rigueur ne doit aucunement apparaître et l’ exécution doit donner l’ impression d’ une grande liberté expressive.

Le signe +, que j’ introduis ici, signifie un appui rythmique (ou métrique) sans attaque proprement dite (...). Il s’ agit de faire sentir le caractère de la mesure et non pas d’ accentuer la note qui porte ce signe."

Paul Badura-Skoda

Réputé surtout pour ses interprétations au pianoforte d’ oeuvres classiques et du premier romantisme (nous conseillons sans réserve à nos lecteurs curieux sa merveilleuse intégrale des Sonates de Schubert - 3 volumes de 3 CDs chez Arcana - le dernier reste malheureusement introuvable depuis des lustres), Paul Badura-Skoda est aussi un esprit curieux d’ autres styles musicaux, notamment de jazz. Son interprétation est en tout point conforme aux instructions de l’ avant-propos de Frank Martin.

Partition

Extrait : Soleares et Petenera

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Galerie sonore

Paul Badura-Skoda : "Fantaisie sur des rythmes flamencos" de Frank Martin (extrait : Soleares et Petenera) - "Rarities of piano music at Schloss vor Husum. From the 1994 Festival. Live" - un CD Danacord DACOCD 429

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Soleares et Petenera


Soleares et Petenera




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