La Malagueña (2ème partie)

lundi 22 novembre 2010 par Claude Worms

4) Quatre maîtres de la Malagueña moderne : La Trini, Enrique el Mellizo, Fosforito, Antonio Chacón

Nous nommerons Malagueñas "modernes" des compositions dont l’ amplitude des périodes mélodiques, et la complexité ornementale, supposent une interprétation en récitatif, ou, à tout le moins, un rubato très marqué. Il est intéressant de noter que la plupart des créateurs de ces nouveaux modèles, plus distanciés du rythme "abandolao" que les précédents, ne sont pas originaires de Málaga (à l’ exception de La Trini - mais son style apparaît nettement influencé par les Cantes de Levante, Taranta, Cartagenera... De même, La Peñaranda nous a légué un cante "por Malagueña", mais elle était native de La Unión, ou peut-ête de Cartagena. Inversement, El Cojo de Málaga sera un spécialiste incontesté, non de la Malagueña, mais des Cantes de Levante...). C’ est que l’ axe côtier, d’ Almería à Cádiz en passant par Málaga, animé par un dynamique trafic maritime, génère dans les ports de commerce un développement rapide des lieux de divertissement, dont les Cafés Cantantes, et des échanges intenses entre les artistes. Málaga devient ainsi l’ une des capitales du cante professionnel, fréquentée assidûment par la plupart des stars de l’ époque. La Malagueña (et les cantes "libres" qui lui sont associés : Taranta, Cartagenera, Murciana, Granaína...) devient vers la fin du XIXème siècle le genre de prédilection du public. L’ émulation entre les spécialistes (par exemple, les "duels" entre Antonio Chacón et Fosforito - ou entre le Café de Silverio et le Café del Burrero, où les deux cantaores officient respectivement) défrayent la chronique et dessinent une nouvelle esthétique, que l’ on pourrait désigner comme un "bel canto flamenco" (ce qui ne va pas sans inquiéter les "puristes" de l’ époque, qui ne manquent pas de prédire, déjà, la mort prochaine du cante "authentique"...) : timbre clair, maîtrise de "jipio" (legato, chant sur le souffle), passages de registre (voix de poitrine / voix de tête) et "rapidez de voz" (virtuosité ornementale - les mélismes). Les programmes et articles de presse exhumés par Eusebio Rioja ("El Café de la Loba" - Málaga, 2005) ou José Luis Navarro García ("Flamenco en cafés cantantes y teatros" - Signatura Ediciones, Séville, 2008) montrent d’ ailleurs que le genre était également cultivé par les artistes lyriques qui partageaient la scène avec les flamencos, accompagnés indifféremment à la guitare ou au piano. Il a aussi donné lieu à une multitude de compositions pour piano, guitare...

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Srta Fernández

Señorita Fernández (piano : ?) : Malagueña - vers 1900

Avant de passer en revue le répertoire de ces quatre créateurs, quelques remarques s’imposent :

_ Pour la chronologie : La Trini, et El Mellizo, sont d’ exacts contemporains de Juan Breva, et les premiers enregistrement de Chacón précèdent d’ une année ceux de Juan Breva (respectivement 1909 et 1910). Nos appellations ("Malagueñas de première génération" et "Malagueñas modernes") ne se réfèrent donc pas à une succession de génération, mais à un degré d’ évolution des Malagueñas "abandoladas" vers les Malagueñas récitatives. Le processus du passage des unes aux autres s’ est produit insensiblement, par ralentissement du tempo et accentuation du rubato : la distinction n’ est véritablement opérante qu’ aux deux pôles extrêmes de la chronologie, et on ne saurait assigner une date (ou même une période clé) précise à l’ apparition du "cante libre", que ce soit pour les Malagueñas, les cantes de Levante, ou la Granaína.

_ Pour la nomenclature : seuls Juan Breva et Antonio Chacón ont personnellement enregistré tout ou partie de leurs propres compositions. Pour ce qui concerne la Trini, El Mellizo et Fosforito, nous ne disposons que d’ enregistrements réalisés par des disciples, ou des contemporains : Paca Aguilera et Sebastián El Pena pour La Trini ; Niño de La Isla, Cayetano Muriel "Niño de Cabra" et Aurelio Sellès pour El Mellizo ; Niño de Cabra et Antonio Grau Dauset pour Fosforito. Si la paternité (ou la maternité) des modèles mélodiques n’ est pas douteuse (les traditions orales sont suffisamment concordantes), leurs profils mélodiques originels exacts sont par contre sans doute définitivement perdus. D’ abord parce que les transmetteurs sont tous des artistes d’ une envergure suffisante pour qu’ on les soupçonne d’ avoir profondément remodelé les cantes de leurs prédécesseurs, en fonction de leur propre style musical, et de leurs spécificités vocales. C’ est ainsi que les (ou la - nous y reviendrons) Malagueñas del Mellizo actuelles sont plus ou moins calquées sur les interprétations d’ Aurelio Sellès, qui s’ avèrent fort différentes de celles de El Niño de La Isla, par exemple. De plus, ces Malagueñas "modernes" ont été, depuis les années 1920, les plus régulièrement inscrites au répertoire des cantaores les plus importants du XXème siècle, et ont donc continué d’ évoluer au cours de trois ou quatre générations successives.

Et, même pour les Malagueñas de Chacón, des incertitudes subsistent. Cinq seulement sont attestées par des enregistrements de leur compositeur. Deux ou trois autres appartenaient à son répertoire. L’ une est connue comme "Malagueña - Granaína" ("A buscar la flor que amaba..."), et a été enregistrée par Manuel Torres et José Cepero, l’ un ou l’ autre pouvant en être l’ auteur (les deux cantaores, comme Chacón, sont de Jerez, et contemporains). Un cante de modèle mélodique similaire, (letra : "Se me apareció la muerte") est attribué par Pepe de la Matrona à un mystérieux Gayarrito, dont on ne sait à peu près rien. Enfin, le même Gayarrito, selon Bernardo el de los Lobitos et Pepe de la Matrona, serait l’ auteur d’ une seconde Malagueña (letra traditionnelle : "Los peces mueran de pena...").

Au total, si la nomenclature établie est commode pour savoir de quoi l’ on parle, elle est par contre historiquement très incertaine (la remarque vaut d’ ailleurs aussi pour la plupart des autres formes, à commencer par les Siguiriyas, Soleares...). On pourrait tout aussi bien établir un classement sous forme de "Malagueña n°1", "n°2"... (en définissant, dans certains cas, des typologies locales sur des critères stylistiques - ambitus... - relativement clairs : par exemple, Soleares de Triana, Jerez, Cádiz ... En complexifiant légèrement, des sous-groupes de dérivés peuvent être opérationnels : par exemple, pour les Soleares de Triana : Soleares de Alcalá, Morón, Córdoba...).

Ajoutons enfin que les querelles byzantines sur fond de chauvinisme local, et la pédanterie de certains flamencologues patentés (rien de tel que de découvrir quelque créateur inconnu pour se forger une réputation d’ érudit...) n’ aident en rien les tentatives de recherche rationnelle.

La Trini

Trinidad Navarro Carrillo "La Trini" (Málaga, 1868 - Antequera, vers 1930) fut la plus grande spécialiste féminine de la Malagueña, et la cantaora la plus populaire de son temps. Elle nous lègue deux Malagueñas (pour nous en tenir aux cantes suffisamment attestés), qui restent actuellement parmi les plus populaires du genre.

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La Trini / El Pena

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La Trini / Paca Aguilera

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La trini / Bernardo el de los Lobitos

Sebastián El Pena (guitare : Joaquín Rodríguez "Hijo del Ciego) : Malagueña de La Trini, version El Pena - 1907

Paca Aguilera (guitare : Salvador Román) : Malagueña de La Trini, version Paca Aguilera - 1907

Bernardo el de los Lobitos (guitare : Luis Maravilla) : Malagueña de La Trini - 1968

Paca Aguilera / La Rubia de Málaga

Enrique Jiménez Fernández "Enrique el Mellizo" (Cádiz, 1848 - Cádiz, 1906) est l’ un des plus grands cantaores de la fin du XIXème siècle, créateur non seulement de Malagueñas, mais aussi de Soleares, de Siguiriyas et, sans doute, de Tientos - Tangos. Il eut une influence certaine sur Fosforito et Antonio Chacón. On lui attribue communément deux Malagueñas, dénommées "corta" et "doble" (ou encore "redoblada"), dont la composition fut influencée, dit-on, par son goût pour le chant liturgique (Lequel ? Grégorien ? Personnellement, je ne suis pas sûr de bien voir le rapport...)

La distinction entre les deux Malagueñas est loin d’ être évidente. Si l’ on se fie aux descriptions, elle résiderait dans l’ allongement ("redoublement") des mélismes ("ayes") entre chaque période du chant ("tercios"), et surtout pour la cadence finale. Si le modèle mélodique est très clairement identifiable (notamment par la modulation intermédiaire vers la tonalité relative mineure - La mineur pour le mode flamenco de Mi), la luxuriance mélismatique plus ou moins prononcée nous semble plutôt dépendre des facultés vocales des interprètes, et de l’ inspiration du moment. Florés el Gaditano soutient que la version originale était structurée sur une succession "corta" / "doble". Il est assez logique de penser que El Mellizo chantait en fait deux versions d’ un même modèle mélodique, d’ abord un simple exposé, puis une interprétation plus virtuose (et donc, il n’ existerait qu’ une Malagueña del Mellizo, susceptible de diverses gloses ornementales).

Récemment, seuls El Chaquetón et Fernando Terremoto ont enregistré une version conforme à la description de Florés el Gaditano. La plupart des cantaores gaditans utilisent en introduction la Granaína chère à Aurelio Sellés : Chano Lobato, Rancapino.... Pericón de Cádiz proposait parfois en introduction un "Prefacio", longue ligne mélodique descendante sur le tétracorde de la cadence flamenca (IVm - IIIM - IIM - IM), pour le coup de caractère nettement "liturgique". Enfin, les cantaores de Jerez ont coutume de commencer par la Malagueña - Granaína de José Cepero, ou Manuel Torres (ou Malegueña del Gayarrito...)

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El Mellizo / Niño de La Isla

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El Mellizo / Niño de Cabra

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El Mellizo / Aurelio Sellés

Niño de La Isla (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña del Mellizo - 1910

Niño de Cabra (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña del Mellizo - 1929

Aurelio Sellés (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña del Mellizo - 1928

El Mellizo / Fosforito

Francisco Lema Ullet "Fosforito" (Cádiz, 1869 - Madrid, 194 ?) est resté dans les annales pour l’ extrême difficulté de ses Malagueñas, qui sont, effectivement, très rarement affrontées par les cantaores actuels. Il fut d’ ailleurs le seul artiste capable de rivaliser, dans ce domaine, avec Antonio Chacón. Comme pour El Mellizo, la différence entre ses deux cantes "por Malagueña" ("corta" / "larga") semble plus une question de virtuosité vocale qu’ une réelle différence de ligne mélodique (par exemple, le "ay" qui précède le premier tercio est théoriquement nettement plus long pour la "larga").

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Fosforito / Manuel Escacena

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Fosforito / Antonio Grau

Manuel Escacena (guitare : Román García) : Malagueña "corta" de Fosforito - 1909

Antonio Grau Dauset (guitare : Enrique el Negrete) : Malagueña "larga" de Fosforito - 1907

Disciple de Silverio Franconetti et d’ Enrique El Mellizo, Antonio Chacón (1869, Jerez - 1929, Madrid) est le cantaor le plus marquant du début du XXème siècle. Outre la transmission du répertoire de Silverio (Caña, Polo, Serrana, Siguiriyas, Soleares...), nous lui devons un grand nombre de compositions et de récréations, notamment pour les Tientos - Tangos, et pour l’ ensemble des "cantes libres" (Granaínas, Cartageneras, Tarantas, Mineras et Malagueñas - ses enregistrements avec Ramón Montoya révolutionnèrent non seulement le cante, mais aussi la palette des transpositions usuelles du mode flamenco, et des harmonisations de la guitare flamenca).

Antonio Chacón

Il a enregistré lui-même à plusieurs reprises, en trois sessions (1909, 1913 et 1927) cinq modèles originaux de Malagueñas, de profils mélodiques aisément identifiables, tous assignés à plusieurs letras devenues traditionnelles :

_ n° 1 : "Que tienes por mi persona..."

_ n° 2 : "¿A qué tanto me consientes ?..."

_ n° 3 : "Que te quise con locura..."

_ n° 4 : "Del convento las campanas..."

_ n°5 : "Viva Madrid que es la Corte..." (dérivée de la Malagueña del Canario)

Deux ou trois autres Malagueñas qu’ il n’ a jamais enregistrées figuraient aussi à son répertoire (cf : ci-dessus, notre introduction).

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Chacón n° 1

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Chacón n° 2

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Chacón n° 3

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Chacón n° 4

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Chacón n° 5

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El Gayarrito n° 1 / La Niña de los Peines

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El Gayarrito n° 2 / Carmen Linares

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Malagueña - Granaína / Manuel Torres

Antonio Chacón (guitare : Juan Gandulla "Habichuela" : Malagueña n° 1 - 1909

Antonio Chacón (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña n° 2 - 1927

Antonio Chacón (guitare : Juan Gandulla "Habichuela") : Malagueña n° 3 - 1909

Antonio Chacón (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña n° 4 - 1927

Antonio Chacón (guitare : Ramón Montoya) : Malagueña n° 5 - 1927

Niña de los Peines (guitare : Manolo de Badajoz) : Malagueña del Gayarrito (n° 1), répertoire de Chacón - 1929

Carmen Linares (guitare : Paco Cortés) : Malagueña del Gayarrito (n° 2), répertoire de CHacón - 1994

Manuel Torres (guitare : Miguel Borrull) : Malagueña - Granaína , répertoire de Chacón - 1929

5) Et ensuite...

Diego El Pijín / Niño de Vélez

On ne compte plus les Malagueñas plus ou moins originales qui sont apparues après la génération de Fosforito et Antonio Chacón. La plupart sont dérivées des modèles précédents, et il est souvent difficile d’ établir une nette distinction entre la véritable création personnelle et la simple variante interprétative. Citons, entre autres les Malagueñas de Concha La Peñaranda (celle-ci très nettement individualisée), El Caribe, El Niño del Huerto, La Rubia de Valencia, La Rubia de Málaga, La Niña de Linares, El Chato de las Ventas, El Personita, Diego El Pijín (ou "El Perote"), El Niño de Vélez, Juan Varea, El Ruso, La Chilanga, El Pitana, El Niño de Tomares, El Calabazino, El Niño de Peñarrubia, Joaquín Tabaco... Les dernières en date sont celles de Diego Clavel, elles aussi nettement originales. Liste non close...

Diego Clavel

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La Peñaranda

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Diego El Pijín

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Niño de Vélez

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Diego Clavel

Pepe de la Matrona (guitare : Manolo el Sevillano) : Malagueña de La Peñaranda - 1976

Diego el Pijín (guitare : Antonio Vargas) : Malagueña de Diego el Pijín - 1959

Niño de Vélez (guitare : Eugenio González) : Malagueña del Niño de Vélez - 1945

Diego Clavel (guitare : Manolo Franco) : Malagueña de Diego Clavel - 2000

Claude Worms


La Trini / El Pena
La Trini / Paca Aguilera
La trini / Bernardo el de los Lobitos
El Mellizo / Niño de La Isla
El Mellizo / Niño de Cabra
El Mellizo / Aurelio Sellés
Fosforito / Manuel Escacena
Fosforito / Antonio Grau
Chacón n° 1
Chacón n° 2
Chacón n° 3
Chacón n° 4
Chacón n° 5
El Gayarrito n° 1 / La Niña de los Peines
Malagueña - Granaína / Manuel Torres
La Peñaranda
Diego El Pijín
Niño de Vélez
Diego Clavel
El Gayarrito n° 2 / Carmen Linares
Srta Fernández




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