Ogíjares : XXXVIII Festival Nacional de Cante Flamenco

Manuel Cuevas : "Diario sonoro" (Leganés)

dimanche 27 août 2017 par Nicolas Villodre , Claude Worms

Ogíjares (Granada) : Antonia Contreras / José de la Tomasa / Jesús Méndez / Pedro el Granaíno - 2 septembre 2017.

Leganés (Madrid), Teatro Egaleo : Manuel Cuevas ("Diario sonoro") - 16 août 2017.

XXXVIII Festival Nacional de Cante Flamenco

Ogíjares (Granada) – 2 septembre 2017

Commençons pour une fois par applaudir l’organisation du trente-huitième Festival Nacional de Cante Flamenco de Los Ogíjares : la soirée commença presque à l’heure dite (non sans quelques dispensables discours protocolaires qui retardèrent d’autant le début du concert, mais c’est l’une des lois du genre) ; les sièges (numérotés, merci !) n’étaient point trop inconfortables (détail trivial mais important pour qui s’apprête à y rester assis quatre ou cinq heures d’affilée) et offraient une bonne visibilité vers la scène ; la sonorisation et le dispositif scénique étaient pour une fois décents.

José de La Tomasa - Photo : GeeBee

Continuons par une ovation pour le public : respectueux, attentif et souvent connaisseur, et donc capable d’encourager les artistes à bon escient. Dans ces conditions, les cantaore(a)s ne manquèrent pas de donner le meilleur d’eux-mêmes, ce qui encouragea leurs alter-ego guitaristes à être à la hauteur – une "spirale vertueuse" qui assura constamment une qualité musicale de haut niveau, d’autant que chaque tocaor connaissait parfaitement le style de sa ou de son partenaire , et que celui-ci (ou celle-ci) ne manquait pas une occasion de mettre le toque en valeur. Pour faire court, disons que Juan Ramón Caro (avec Antonia Contreras), Manuel Valencia (avec Jesús Méndez), Jorge Gómez (avec José de La Tomasa) et Patrocinio Hijo (avec Pedro el Granaíno) ont chacun eu à cœur de nous offrir de mémorables mini-concerts dans le concert, qui plus est dans des styles radicalement différents mais tous également délectables. Nous dirons la même chose des quatre cantaores, à commencer par José de La Tomasa dans une émouvante évocation de temps révolus (tarantos, soleares, fandangos et siguiriyas).

Antonia Contreras - Photo : Álvaro Cabrera / Málaga en Flamenco

Antonia Contreras (que décidément nous ne quittons plus ces temps-ci) ouvrit la soirée et surpassa nos attentes. Beaucoup plus à l’aise qu’à Cómpeta quelques jours plus tôt, elle ajouta aux soleares et aux tangos de son récent disque "La voz vivida" (avec les quelques cantes "bonus" indissociables du live) - et aux fandangos qui clôturaient son récital de Cómpeta - des peteneras (Pastora Pavón), et deux magnifiques anthologies : de cantes de Málaga (jabera, verdial de La Jimena, jabegote et rondeña à faire pâlir d’envie Juan Villodres) et de cantes a cappella (pregón de Macandé, cantes de trilla, toná et debla).

Jesús Méndez - Photo : Nuria GD

Après des alegrías dans les règles de l’art gaditan (rigueur du phrasé, sobriété et démonstrations de puissance juste aux moments opportuns), Jesús Méndez centra son récital sur les classiques du répertoire jerezano : bulerías por soleá et siguiriyas (Manuel Molina version Manuel Torres / Tío José de Paula / Diego el Lebrijano) parfaites d’aisance et d’engagement (la seule référence qui nous vient à l’esprit serait El Sernita) ; et bulerías explosives "de la casa" (La Paquera). Remate attendu por fandangos, sur le devant de la scène et sans micro, dont une version idéale d’une composition de Manuel Torres.

Pedro el Granaíno - Photo : Paco LObato

Dresser une liste exhaustive des cantes interprétés par Pedro el Granaíno serait inutile, tant le cantaor les remodèle immanquablement selon ses propres appétences esthétiques – imaginez une synthèse unique et éminemment personnelle du style vocal de Camarón (il est l’un des rares cantaores qui peut assumer ce genre d’influence sans tomber dans la caricature) et du style musical d’Enrique Morente, qu’il paraphrase souvent mais ne cite jamais de manière réductrice : "Nana del caballo grande" (Camarón - en duo avec le piano de Cristian de Moret) ; une très longue série de soleares (de celles que nous sommes sûrs de ne plus entendre de si tôt – dont un sommet, sa version d’une composition de Frijones) ; tientos (en trio avec Cristian de Moret et Patrocinio Hijo) ; bulerías ; et fandangos, là encore sans micro. La nuit se terminant théoriquement sur ces fandangos et le public n’étant visiblement pas décidé à quitter le "Recinto ferial" si prématurément (il n’était guère que 3h30 du matin…), Pedro el Granaíno revint sur scène pour deux longs bis qui auraient sans doute coûté ses cordes vocales à un cantaor normalement constitué : deux siguiriyas (dont une rare et superbe composition d’Enrique el Mellizo, exhumée par Enrique Morente dès son premier enregistrement pour Hispavox en 1967) et une suite de tangos. ¡Grande !

Le Festival Nacional de Cante Flamenco de Los Ogíjares a lieu traditionnellement le premier week-end de septembre. Si êtes l’année prochaine dans la région de Grenade début septembre, ne le manquez sous aucun prétexte.

Claude Worms


Manuel Cuevas à Leganés (Théâtre Egaleo) : "Diario sonoro"

Dans le cadre des festivités aoûtiennes de Leganés, localité de la zone B madrilène – le mot "zone", faut-il le rappeler, désignait jadis à Paname les quartiers déshérités ou ceux des fortifs ; la lettre "B", comme banlieue, correspond à la deuxième classe du réseau ferroviaire, selon le découpage administratif du grand Madrid, condamnant les bannis à la double peine : la carissime tarification et la correspondance obligée avec un bus en maraude ou avec la ligne circulaire MetroSur. Le soir de la déroute de l’équipe catalane face au Real drivé par un certain double Z – autant dire que l’événement footballistique concurrençait déloyalement toutes les autres manifestations programmées en Espagne – nous avons assisté au spectacle "Diario sonoro", du cantaor ursanonense Manuel Cuevas, créé à Séville le 4 janvier 2016 (Fundación Cajasol). Le récital avait lieu à ciel ouvert, au théâtre Egaleo qui se réfère explicitement au modèle hellénistique avec une disposition des gradins également circulaire.

Accompagné de musiciens professionnels (David "Chupete" aux percussions et Alejandro Benavides au piano électrique) et de deux pimpantes palmeras, à l’occasion choristes, provenant de Séville et des environs, en permanence soutenu par son "écuyer" – c’est ainsi qu’il nous a été présenté – l’excellent tocaor pacense Francis(co) Pinto, Cuevas a déployé un large éventail, allant du chant profond à la chansonnette, en passant par la chanson d’auteur et la variété. Par cet éclectisme, il a sans doute souhaité faire partager à l’auditoire ses goûts personnels en matière de chant, différentes formes musicales ayant marqué son enfance mais également élargir le domaine de son art – on a eu tendance, d’après lui, à le ranger un peu vite dans la catégorie des saetistes après sa prestation remarquée dans la cathédrale de Séville en présence du roi Philippe VI. L’affiche originelle du spectacle produit l’an dernier avec l’aide de son pianiste-arrangeur, était illustrée par la photo en noir et blanc d’un garçonnet. Au cours de la soirée, on entendra à trois reprises la voix off d’un adolescent rapportant impressions musicales et souvenirs.

Avant de remporter en 2002 la lampe de mineur à la Union, à l’en croire – et il n’y a aucune raison d’en douter – Manuel Cuevas avait donc longuement biberonné aux sources du cante, aux disques d’Antonio Mairena, de Manuel Vallejo, de la Niña de los Peines mais également à ceux de Silvio Fernández et de Pepe Suero. Cohabitent donc, sans trop se heurter – le lien ou liant s’effectuant par fondus-enchaînés sonores – de longs passages de catalyse (au sens où l’entendait Barthes à propos du récit) ou de temps faibles (pour ne pas dire morts) et des noyaux durs, des structures rythmiques, de toute évidence ou d’éternité pour les aficionados et les affranchis et des thèmes, que tout un chacun (vous et moi) reconnaîtront, les premières notes égrenées.

Ainsi, au programme minimum imposé avec les palos réglementaires pouvant justifier (et encore !) l’appellation d’origine contrôlée flamenco, s’ajoute un brin ou bonus de musiquette internationale importée des Amériques. Aux siguiriyas et aux bulerías por soleá succèdent des guajiras, une zambra maison, des cantes "abandolaos" (dont une rondeña), des tangos, une milonga, des fandangos (dont ceux créés par El Gloria et El Carbonerillo), une chanson de Luis Eduardo Aute arrangée por bulería, "Díme" de Lole y Manuel, le boléro du compositeur de "Quizás, quizás, quizás", le cubain Osvaldo Farrés ("Toda una vida" (1943), que popularisa Antonio Machín), et le "Rezaré" vulgarisé par Silvio Fernández, transposant à Triana le "Stand By Me” (1961) de Ben E. King, Jerry Leiber et Mike Stoller, lui-même démarqué d’un gospel écrit par... le révérend Charles Albert Tindley en 1905.

Nicolas Villodre





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