XXVI Festival Arte Flamenco / Mont-de-Marsan, 2014

2ème partie

mercredi 23 juillet 2014 par Muriel Mairet

Cinq spectacles et concerts de la 26ème édition du Festival Arte Flamenco, vus et commentés par Muriel Mairet. Seconde partie : Encarna Anillo et El Pele / Adela et Rafael Campallo / Selene Muñoz

3 juillet / Café Cantante

Encarna Anillo et El Pele

Chant : Encarna Anillo et Manuel Moreno Maya "El Pele"

Guitares : Andrés Hernández "Pituquete" et Patrocinio Hijo

Percussions : José Moreno

Palmas : Roberto Jaén

Encarna Anillo / Andrés Hernández "Pituquete"

Cuando los ángeles tocan las palmas

Révélée par sa participation au sein de grandes compagnies de danse (Rafaela Carrasco, Farruquito, Andrés Marín, Israel Galván), produite par Miguel Poveda ("Barcas de plata" en 2008), la jeune gaditane Encarna Anillo est aujourd’hui une soliste confirmée. Sa voix chaude et sucrée, ses interprétations sensibles aux mille nuances, nous ravissent sur les Soleares, les Alegrías, les Bulerías... Encarna réalise ici, à nouveau (elle avait déjà été programmée en récital par le Festival de Toulouse en 2011), un rêve inespéré : "J’ai toujours rêvé d’être invitée comme artiste soliste. Partager la scène avec l’une des plus grandes figures du cante flamenco, que j’écoute et admire depuis mon enfance, me touche profondément".

El Pele / Patrocinio Hijo

Quatre palos plus tard, le cantaor gitan El Pele entre en scène. Primé en 2012 du "Giraldillo du moment magique de la Biennale de Séville", il nous plonge dans son monde singulier. La qualité remarquable de son cante aux teintes chaudes et "mauresques", d’un orientalisme prononcé (à rapprocher des techniques du chant traditionnel qawwalî, par exemple celles de Nusrat Fateh Ali Kahn), suspend le temps, entraînant le public dans une apesanteur andalouse où pozos blancos, olivos et tierra roja frissonnent dans l’air. Un cante jondo puro : Soleá, Malagueña, Siguiriya… trouvent ici leur interprète idéal. L’humilité de l’artiste gagne le cœur de la salle, émue aux larmes quand Encarna rejoint son mentor, partageant avec lui le thème « "Su cara viene del Sur".

Le Café Cantante connut ce même torrent d’émotions lors de l’édition 2012, quand Esperanza Fernández chanta "Gelem, Gelem", l’hymne des gitans, accompagnée par Dorantes - un instant exceptionnel, inoubliable. Cette affiche en duo fut un moment charismatique, comptant parmi les meilleures prestations des dernières éditions du festival.


El Londro / Jesús Corbacho

3 juillet / Café Cantante

Adela et Rafael Campallo

"Sangre"

Chorégraphie et danse : Adela et Rafael Campallo

Chant : jesús Corbacho et El Londro

Guitare : David Vargas et Juan Campallo

Percussions : Raúl "Botella"

La sangre tibia

Habitués à se produire ensemble, forts de leurs carrières respectives prestigieuses et de leur zapateado exceptionnel et électrique, Adela et Rafael Campallo provoquent toujours beaucoup d’enthousiasme à chacune de leurs retrouvailles. Le titre évocateur, "Sangre", excite la curiosité du public, à la recherche du lien unique qui existe entre frère et sœur, et de cette complicité parfaite que l’on retrouve chez les couples de grands artistes.

En ouverture, le Tango "Descalzado" est le dialogue entre les deux danseurs - il restera malheureusement le seul. Si le cantede Jesús Corbacho et El Londro porta à l’excellence la Farruca, les Alegrías, la Caña et la Soleá, leur enchaînement fût identique, pour ce qui est du baile, à celui d’un spectacle de tablao. Ce manque de lien entre les différents numéros, et les intentions décousues de chaque chorégraphie, modérèrent l’enthousiasme du public, comme en 2009 lors du spectacle "Puente de Triana". Les deux artistes gagneraient peut-être à travailler leur scénographie avec un artiste extérieur, pour éviter cette sensation de "déjà vu".


4 juillet / Café Cantante

Selene Muñoz

"Alegría de papel"

Danse : Selene Muñoz

Contrebasse : Miguel Rodrigañez

Chant et palmas : Matias López "El Mati"

Palmas : Jesús Mañerú

Papel de regalo

Jeune talent révélé au concours de danse espagnole et de danse flamenca de Madrid en 2013 (prix de la meilleure chorégraphie et prix de la meilleure musique), la jeune majorquine nous présente une Alegria tirée de son spectacle "Madera por metal". Sa beauté plastique et l’esthétisme de sa bata de cola immaculée et clairsemée de petits éventails de papier blanc, ont sublimé une chorégraphie et une mise en scène très inspirées des quatre derniers spectacles d’une jeune "Madone Maestra" mondialement célèbre, dont on aura notamment reconnu le jeu d’éventail et les arabesques cambrées d’une Guajira, le jeu des poignets d’un final, les palmas d’un Jaleo ou l’accompagnement au violoncelle d’un Tango…

L’interprétation appliquée de Selene Muñoz peut donc être tenu pour un hommage à cette maestra, et relance ainsi le débat sur le "copyright" des chorégraphies. En effet, le spectateur peut douter de la légitimité de l’hommage quand le (la, en l’occurrence…) modèle n’en est pas nommée. Entre influence légitime et copie délibérée, il est toujours difficile de trancher.

D’une part, les artistes professionnels se critiquent et s’accusent en cas de copie flagrante, car ils sont conscients de la valeur du travail personnel. Mais, d’autre part, la notion d’héritage est au cœur de l’art flamenco. La critique ne reproche pas à Farruquito de reprendre le zapateado de son grand-père ou de sa mère, car l’héritage familial lui donne toute sa légitimité. De quelle légitimité parle-t-on alors ? Le lien du sang aurait-il seul droit de cité ? On peut avoir envie d’être danseur, mais on ne naît pas avec un zapateado prêt à l’emploi. Pour les danseurs "orphelins", pour tous ceux qui ont suivi de nombreux cours de maestros, c’est l’histoire d’une transmission d’expériences : les cambrés de Merché Esmeralda, l’école de la bata de cola de Milagros Menjibar, le mantón de Matilde Coral… Autant d’expériences que certains artistes transposeront, décomposeront, pour exprimer leur sensibilité et leurs projets chorégraphiques. Familial ou pas, l’héritage existe sous plusieurs formes qui se conjuguent à l’infini.

Même si elle s’inscrii à ce jour dans le courant esthétique de son inspiratrice, (depuis 2011 avec "Womenvers" et "Ritmout"), on peut prédire à Selene le brillant avenir d’une grande bailaora, pour peu qu’ elle nous présente des œuvres plus personnelles, plus risquées - le public pensera alors d’avantage à elle et oubliera la "Madone Maestra".

Muriel Mairet

Photos : Muriel Mairet





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