"La nuit espagnole" au Petit Palais

Flamenco, avant-garde et culture populaire - 1865 / 1936

lundi 21 juillet 2008 par Claude Worms

Exposition au Petit Palais, du 5 juillet au 31 août 2008

Co-organisation : Musée des Beaux Arts de Paris / Sociedad Estatal por la Acción Cultural Exterior / Museo Reina Sofía de Madrid

Tous les jours, sauf lundi et jours fériés, de 10h à 18h (nocturnes le jeudi jusqu’ à 20h)

Avenue Winston Churchill / 75008 / Paris

Tél : 01.53.43.40.00

Dans un récent livre très documenté intitulé "... y Carmen se fue a París" (1), Gerhard Steingress applique les méthodes de Pierre Bourdieu, en particulier le concept de "champs artistique" (dérivé de celui de "champs littéraire") à l’ étude du "pré - flamenco". Il y démontre qu’ une part importante du répertoire flamenco avait été créée dans un milieu professionnel cosmopolite, et souvent au-delà des frontières de l’ Andalousie et même de l’ Espagne. Il avait ébauché cette thèse passablement iconoclaste, mais parfaitement étayée, dès 1988, par une étude sur "la aparición del cante flamenco en el teatro jerezano del siglo XIX" (in "Dos siglos de flamenco - actas de la Conferencia Internacional Jerez 21- 25 de Junio 1988" : Fundación Andaluza de Flamenco, Jerez, 1989). Son "étude sur la construction artistique du genre flamenco" (sous-titre de l’ ouvrage) couvre la période 1833 / 1865. L’ exposition du Petit Palais en est l’ exacte suite chronologique, puisqu’ elle a pour cadre les années 1865 / 1936 :

_ 1865 : Edouard Manet voyage en Espagne pour y étudier la peinture de ses maîtres espagnols ; Silverio Franconnetti, de retour d’ Amérique du sud, pose les bases du cante flamenco tel que nous le connaissons (cf : dans la rubrique "articles de fond", notre étude : "Séville, une histoire du cante") ; la liaison ferroviaire Paris - Andalousie, via Madrid, ne tardera pas à être achevée.

_ 1936 : Décès de la danseuse Antonia Mercé "La Argentina", et début de la Guerre Civile...

Nous ne saurions mieux résumer le propos de cette exposition que ne le fait Gaëlle Rio dans son excellent prologue (elle signe aussi les panneaux documentaires de chaque salle, synthétiques mais précis, qui replacent rigoureusement les oeuvres dans leur contexte, et ne tombent jamais, pour l’ histoire du flamenco, dans les affabulations mythologiques qui sévissent encore trop souvent). Nous le reproduirons donc intégralement :

"Le flamenco, en tant que symbole de la culture espagnole, est mis à l’ honneur dans cette exposition. S’ exprimant par le chant, la guitare, et la danse, il permet d’ appréhender un vaste univers culturel, défini comme "espagnol", en un processus d’ élaboration amorcé au milieu du XIXème siècle. Il est alors un puissant vecteur de modernité.

Cette manifestation souhaite souligner ici les relations entre cet art populaire qu’ est le flamenco et les avant-gardes artistiques de 1865 à 1936.

Selon le compositeur russe Igor Stravinsky, pour qui il est "le plus élitiste de tous les arts populaires", le flamenco devient, au début du XXème siècle, le point de rencontre d’ intérêts multiples. D’ une part, les artistes avant-gardistes - Picasso, Man Ray, Miró, Gontcharova, Picabia - utilisent les motifs flamencos comme support à une expérimentation formelle. D’ autre part, les médias populaires tels que la caricature, la publicité et le cinéma contribuent à la construction d’ un imaginaire espagnol ambivalent, s’ articulant autour des thèmes de la fête, de la beauté, de l’ identité nationale, mais aussi de la nuit, de l’ excès, de la misère et de la mort.

A mi-chemin entre ces deux cultures, certains danseurs - La Argentina et Vicente Escudero, notamment - associent dans leurs spectacles, de renommée internationale, les racines populaires de la musique et de la danse flamencas aux modernités des avant-gardes."

La scénographie s’ articule autour de treize thèmes qui développent ce propos, selon une trame chronologique et quelques chemins de traverse : "Le goût français pour l’ art espagnol" / "La diffusion d’ un art populaire" / "L’ Espagnole dans la publicité" / "L’ expression de la danseuse" / "Flamenco et modernité" / "La guitare" / "Man Ray et Picabia" / "Les avant-gardes artistiques" / "L’ Espagne éternelle et l’ espagnolade" / "Le cante jondo" - autour du concours de Grenade de 1922 / "Les ballets russes" / "La Argentina" - Antonia Mercé Luque / "Vicente Escudero" - Vicente Escudero Uribe.

Notre incompétence en la matière nous dissuade de risquer quelques commentaires sur l’ intérêt pictural de l’ exposition. La liste des artistes est d’ ailleurs par elle-même éloquente : 150 oeuvres (peintures, dessins, sculptures, affiches, photographies, films et costumes) de quelques 60 artistes : dans l’ ordre des salles, Courbet, Manet, Degas, Casas, López Mézquita, Rusiñol, Sargent, Anglada Camarasa, Canals, Iturrino González, Sorolla, Van Dongen, Marius de Zayas, Gris, Man Ray, Miró, Robert et Sonia Delaunay, Gargallo, Laurens, Blanchard, Romero de Torres, García Lorca, Durbán Bielsa, González Ragel, Ángeles Ortiz, Gontcharova, Weston, Vicente Escudero (on oublie souvent qu’il ne fut pas seulement un danseur de génie)...

Nous insisterons donc plutôt sur l’ intérêt documentaire de l’ exposition, pour les amateurs de flamenco :

_ On trouvera d’ abord une foule d’ informations sur les "cafés cantantes" (le thème de nombreuses peintures).

_ Les curieux pourront voir de près la fameuse "Leona", guitare de Ramón Montoya (viuda de Ramirez, 1916 - collection Zayas), et l’ affiche originale du concours de 1922.

_ Les amateurs de baile pourront s’ attarder dans les salles consacrées à La Argentina (photos des années 1930, et deux costumes de scène, l’ un pour le "Fandango de candil"), et à Vicente Escudero (photos, portrait par Van Dongen, et dessins de Vicente Escudero).

_ Les amateurs de guitare s’ intéresseront aux toiles et dessins de Marius de Zayas : "Sans titre", en fait la main droite de Manolo de Huelva (une leçon de bon positionnement pour le rasgueado...), et deux "portraits" de Ramón Montoya (un dessin au fusain et une toile nettement plus avant-gardiste).

Surtout, les films qui accompagnent l’ exposition méritent le détour :

_ "Carmencita", de Thomas Alva Edison (1894)

_ "Danse espagnole de la Feria Sevillano" (sic), d’ Auguste et Louis Lumière, pour l’ Exposition Universelle de Paris (1900). Pas de son naturellement... : compte tenu de la chorégraphie, on peut parier sans risque pour une Sevillana.

_ "Carmen Amaya en Martingala", de Fernando Mignoni. Des Alegrías extraites du film "La copla andaluza" (1940)

_ "Antonia Mercé, La Argentina", d’ Arnold Meckel, José Mercé, et Monique Paravicini. Une série de danse des plus pittoresques : "Lulú-Fado", Garrotín, "Danza Ibérica", Tango "Tachito", Alegrías "La Corrida", et l’ artiste en train d’ étudier sur le terrain une danse régionale (La Charrada).

_ "Bailes primitivos flamencos masculinos", de Vicente Escudero (1955). Une fabuleuse démonstration : Alegrías, Zapateado (sans guitare), "Romance al Molino" (une sorte de Farruca, dansée sur une chanson folklorique, au rythme des ailes d’ un moulin qui apparaît derrière l’ artiste), "Sevilla", d’ Isaac Albéniz, en duo avec Carmita García.

_ Enfin, le visiteur quittera l’ exposition avec "La Argentinita" (Encarnación López Júlvez), de Marius de Zayas (1938). Un document extraordinaire, tant par son programme (Bulerías, Sevillanas - en duo avec Pilar Lopez, Tanguillos - chantés et dansés par La Argentinita, Alegrías, Siguiriya, et Caña - chantée et dansée par La Argentinita), que par sa réalisation (une sobriété qui préfigure le "Flamenco" de Carlos Saura, et de superbes ralentis sur les Tanguillos et les Alegrías). Reste une dernière surprise : le guitariste du film est le légendaire Manolo de Huelva, dont on connaît pourtant l’ extrême réticence à se produire en public (cf : notre article dans la série "Les fondateurs de la guitare flamenca soliste"). Ses mains sont souvent filmées en gros plans : techniques de rasgueado et de picado en alternance index / annulaire (et non index / majeur) pour les Bulerías ; extrême précision de la main gauche sur la Siguiriya (diverses falsetas dont un trémolo)... Pour les Alegrías, il joue d’ ailleurs une bonne partie des falsetas du disque Gramófono AE 4588, transcrites dans notre article cité ci-dessus. Il est regrettable que ces documents n’ aient pas été édités en Dvd à l’ occasion de l’ exposition (problème de droits ? )

Les amateurs de cinéma apprécieront aussi la restauration du documentaire "Esencia de verbena" (Ernesto Giménez Caballero - 1930), sans rapport direct avec le flamenco, mais succulente chronique du Madrid populaire de cette époque. Et certains (comme moi...) découvriront celle du court-métrage "L’ étoile de mer", de Man Ray (1928), une évocation d’ un poème de Robert Desnos, avec quelques références hispaniques (la "Maja desnuda" de Goya, et une vendeuse de journaux à la gestuelle très taurine - les pages des journaux en guise de muleta). La musique du film est en forme de triptyque : un "cuplé" (peut-être par Conchita Piquer, mais je n’ en jurerais pas) et une Saeta, encadrés par des chansons réalistes françaises des années 1920.

Le musée propose aussi un parcours d’ initiation pour les enfants, et des "performances" par le chorégraphe Dominique Rebaud, la compagnie Camargo, Claude Barthélémy, et Manuel Delgado.

Aucun amateur de flamenco ne saurait manquer cette exposition. Et vous ne regretterez pas non plus l’ achat du catalogue...

(1)

Gerhard Steingress : "... y Carmen se fue a París" : Editorial Almuzara, 2006.

On pourra aussi trouver les grandes lignes de cet ouvrage, et d’ autres articles sur la même problématique, dans :

Gerhard Steingress : "Flamenco postmoderno : entre tradición y heterodoxia" : Signatura Ediciones, 2007

Claude Worms

Galerie

Gustave Courbet : La signora Adela Guerrero, danseuse espagnole, 1851 / Huile sur toile - Mussées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Martín Ramón Durbán Bielsa : Café concierto, 1939 / Huile sur toile - Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid

Sonia Delaunay : Chanteur flamenco, 1916 / Huile sur toile - Fundacão Calouste Gulbenkian - Lisbonne

Joan Miró : Spanish dancer, 1927 / Huile sur toile - The Israel Museum Collection, Jérusalem

Julio Romero de Torres : Cante hondo, 1923-1924 / Huile et tempera sur toile - Museo Julio Romero de Torres, Cordoue

Kees Van Dongen : Affiche Vicente Escudero / Litthographie - Collection Julio Fraile, Valladolid

Vicente Escudero : Dibujo bailador con giro de brazos, 1928 / Crayon sur papier - collection Julio Fraile, Valladolid





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