Sabicas : la trilogie ABC (1965-1968)

"Sabicas. El Rey del Flamenco" - ABC S 526,...

mercredi 18 mars 2020 par Claude Worms

"Sabicas. El Rey del Flamenco" - ABC S 526, 1965

"Sabicas. Flamenco Fever" - ABC S 587, 1967

"Sabicas. Artistry in Flamenco" - ABC S 614, 1968

Après avoir enregistré pour Decca, Keynote, Elektra et Montilla, Sabicas signe ses deux premiers disques pour ABC en 1958 : "Sabicas. Gypsie Flamenco" et "The day of the bullfight", que vous trouverez également dans cette rubrique. Au cours des dix années suivantes, le label édite six autres albums du guitariste, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de continuer à œuvrer pour Decca et d’ajouter Columbia, MGM et United Artists à sa collection, avant de passer à RCA en 1969 (trois albums cette année-là…) et Polydor en 1970 (quatre albums entre 1970 et 1972, inaugurés par une rencontre avec le guitariste de rock Joe Beck, "Sabicas. Rock encounter with Joe Bec". L’entrée de Sabicas dans le catalogue ABC lui permet de bénéficier de la production de Creed Taylor (1965), puis de Bob Thiele (1967 et 1968), les directeurs successifs du label Impulse !. L’année même de la publication de "Flamenco Fever, Bob Thiele produit le hit mondial de Louis Armstrong, "What a wonderful world", et des albums de Ray Charles, B.B. King, John Lee Hooker, Sonny Rollins, John Coltrane etc. Nous leur devons sans doute la qualité sonore et la rigueur des programmes de ces disques, sans commune mesure avec celles des précédents, quasiment sans re-recordings inutiles ni gadgets "typiques". Dans de telles conditions, Sabicas donne le meilleur de son répertoire. Seul "El Rey del Flamenco" a fait l’objet de quelques rééditions ultérieures – à notre connaissance, la dernière, par Movieplay, date de 1976).

Précédés par "The fabulous Sabicas. Solo Flamenco" (1959), "Sabicas. Soul of Flamenco" (1960) et "Flamenco reflections" (1963), les trois disques que nous vous proposons sont les trois derniers du guitariste produits par ABC, et forment à notre avis la trilogie majeure de sa discographie, une sorte de "Mundo y formas de la guitarra flamenca" précédant de quelques années celle de Manolo Sanlúcar (1971-1973). Avec dix-sept palos, auxquels s’ajoute un arrangement du zorongo et de "Los cuatros muleros" ("Guadalquivir"), et même s’il ne s’agit pas d’un projet délibéré comme celui de Manolo Sanlúcar, les trois albums ont valeur d’anthologie : alegrías, bulerías, campanilleros, colombiana, fandangos, farruca, granaína, guajira, malagueña, minera, rondeña, serrana, siguiriya, soleá, taranta, tiento et zapateado. Surtout, certains font l’objet de plusieurs compositions, sans redites significatives pour les falsetas : deux pièces (alegrías, fandangos, granaína, malagueña, siguiriya et tiento), voire trois (soleá). Les écouter successivement permet de prendre la mesure de la créativité du compositeur.

NB : les remarques qui suivent ne tiennent pas compte de la position du capodastre - il s’agit donc d’accords, de tonalités et de modes "fictifs".

Les soleares de 1965 et 1967 ne contiennent que des falsetas devenues des classiques, avec notamment des innovations rythmiques qui feront date : la substitution de mesures à 6/8 aux mesures à 3/4 et l’introduction du compás de la siguiriya dans les six premiers temps de celui de la soleá. Celle de 1968 est composée en mode flamenco sur La (por medio), sans tendre pour autant à la bulería por soleá. C’est d’ailleurs par la diversité des modes et des tonalités que Sabicas parvient à renouveler totalement son vocabulaire pour un même palo, en deux ou trois ans :

_ alegrías : "Ole mi Cádiz" (1965) commence en Mi mineur, avant de moduler au majeur homonyme (2’16). Pour "Recuerdo a Patiño" (1967), Paco de Lucía se souviendra de la leçon. "Claveles del Puerto" est en La majeur, avec de courtes modulations au mineur homonymes et au mode flamenco sur la dominante (sur Mi, por arriba).

_ les deux tientos affichent un penchant marqué pour la zambra granaína, mais Sabicas évite les redites en passant du mode flamenco sur Mi (1965) au mode flamenco sur La (1967).

_ même constatation pour les fandangos : por arriba (1965), pour une lecture originale des falsetas fondatrices de Niño Ricardo ; por medio (1967). Ce dernier mode était encore à l’époque très peu usité pour les fandangos pour guitare soliste. Là encore, Paco de Lucía suivra de près cet exemple. ("Fiesta en Moguer", 1969). Remarquons aussi que Sabicas s’abstient de recourir à l’expédient usuel qui consiste à terminer brillamment, accelerando, "por Huelva" - c’est le cas également pour la malagueña "La Trinidad" (1965), sans coda de type verdial, bien qu’il y maintienne constamment des mesures sous-jacentes à 3/4 ou 6/8, dans la lignée de Ramón Montoya.

_ cette malagueña, de facture traditionnelle, contraste fortement avec "Aires de Marbella" (1968). D’abord parce qu’elle consiste en une série de variations sur les "malagueñas de baile" telles que les composaient les guitaristes d’inspiration andalouse du XIXe siècle ; surtout parce que la première partie est en mode flamenco sur La (cas unique dans la discographie flamenca), avant de moduler, non sans brusquerie, au mode traditionnel por arriba (1’54, après une suspension sur le Sol#, sixième corde) sur une paraphrase de la chanson "Cuando salí de Marbella", enregistrée entre autres par le ténor Miguel Fleta.

_ les siguiriyas font l’objet du même type d’expérimentation Si "Sentimiento gitano" (1965) est classiquement composée por medio, celle de 1967 est en mode flamenco sur Ré : il s’agit là d’une nouveauté absolue (et d’un chef d’œuvre pour la figuration musicale de l’affect du genre) qui ne trouvera de suite que très récemment, notamment avec Miguel Ángel Cortés. Bien que conçue dans son mode traditionnel, por arriba, on peut associer à ces deux pièces la serrana (1968), tant sa tension évoque une "siguiriya por arriba", notamment par le parti que tire le guitariste des falsetas de Niño Ricardo en septième position.

Les autres "toques libres" seront tous des maîtres étalons pour les générations postérieures - non seulement les deux magnifiques granaínas (1967 et 1968) et la taranta (1968), mais surtout la rondeña (1965) et la minera (1967). Pour la guitare flamenca soliste, ces deux derniers palos n’avaient pas évolué depuis les enregistrements de Ramón Montoya (1936). Sabicas est le premier compositeur à en développer le vocabulaire harmonique, avec l’avenir que l’on sait : à partir de Manolo Sanlúcar et Paco de Lucía, ils deviendront des fondamentaux du répertoire de tous les jeunes guitaristes, et les modes por minera et por rondeña alimenteront des compositions por tango ou por bulería. Les deux dernières tarantas de Sabicas remontaient à 1960 (album "Flamenco Fantasy. Sabicas" - MGM) et 1961 (deuxième face du concerto orchestré et Federico Moreno Torroba, intitulée "Recital a la guitarra" – Hispavox ). Huit ans plus tard, il a eu le temps de composer un matériel totalement inédit, qui fera date.

Deux pièces peuvent être rapprochées par leur tonalité (Ré mineur) et un usage virtuose des harmoniques : le zapateado (1965) et la guajira (1967). La partie centrale, adagio, du zapateado correspond à une phase traditionnelle du baile nommée "Las campanas" - d’où les harmoniques. Sabicas reprend cette technique dans la guajira, cette fois jouée simultanément sur les deux cordes aigües par le pouce. Cette "Guajira melódica" se signale de surcroît par ses modulations à la tonalité homonyme majeure et au mode flamenco relatif (sur La). C’est ce même usage des modulations qui lui permet de composer des variations sur les campanilleros ("Clavel sevillano", 1968 – La mineur et brèves modulations au mode flamenco homonyme et au mode flamenco sur Mi), et, après le zorongo por arriba puis por medio, sur "Los cuatro muleros" en Do, La et Mi majeurs ("Guadalquivir", 1965).

Après une virulente introduction en alzapúa en guitare solo, sa marque de fabrique por bulería, l’entrée d’une seconde guitare en re-recording permet à Sabicas de donner une nouvelle couleur sonore à quelques-unes de ses falsetas emblématiques ("Jardín sevillano", 1967). Enfin, avec là encore de discrets surlignages d’une seconde guitare, la farruca ("Los caireles", 1968) est une transposition en Ré mineur d’une composition de même titre en Mi mineur (album "Guitars of passion", MGM, 1961) : comment faire du neuf avec du vieux…

Claude Worms

NB : pour la plupart des informations factuelles de nos archives sonores sur la discographie états-unienne de Sabicas, nous sommes redevables à l’ouvrage indispensables de José Manuel Gamboa, "La correspondencia de Sabicas, nuestro tío de América. Su obra toque x toque" (Madrid, El Flamenco Vive, 2013).

De nombreuses compositions de Sabicas (solfège, tablature et CD) ont été publiées aux éditions Affédis par Alain Faucher, et aux éditions Combre et Play Music par nous-même.

Programmes des disques

Guadalquivir
Ole mi Cádiz
Cielo de Granada
Duende flamenco
La Trinidad
Zapateado en Re
Aires de Puerto Real
Sentimiento gitano
Embrujo de Huelva

"Sabicas. El Rey del Flamenco" : "Guadalquivir" / "Ole mi Cádiz" (alegrías) / "Cielo de Granada" (tiento) / "Duende flamenco" (rondeña) / "La Trinidad" (malagueña) / "Zapateado en Re" / "Aires de Puerto Real" (soleá) / "SEntimiento gitano" (siguiriya) / "Embrujo de Huelva" (fandango)

Claveles del Puerto
Llanto a Linares
Embrujo gaditano
Cielo granadino
Jardin sevillano
Seguidilla en Re
El Conquero
Paseo de los Tristes
Guajira melódica

"Sabicas. Flamenco fever" : "Claveles del Puerto" (alegrías) / "Llanto a Linares" (minera) / "Embrujo gaditano" (soleá) / "Cielo granadino" (tiento) / "Jardin sevillano" (bulerías) / "Seguidilla en Re" (siguiriya) / "El Conquero" (fandango) / "Paseo de los Tristes" (granaína) / "Guajira melódica"

Canto a Linares
Barrio de Santiago
Aires de Marbella
Los caireles
Mosaico flamenco
Campiña cordobesa
Clavel sevillano
Plaza de los Aljibes

"Sabicas. Artistry in flamenco" : "Canto a Linares" (taranta) / "Barrio de Santiago" (soleá) / "Aires de Marbella" (malagueñas) / "Los caireles" (farruca) / "Mosaico flamenco" (colombiana) / "Campiña cordobesa" (serrana) / "Clavel sevillano" (campanilleros) / "Plaza de los Aljibes" (granaína)


Guadalquivir
Ole mi Cádiz
Cielo de Granada
Duende flamenco
La Trinidad
Zapateado en Re
Aires de Puerto Real
Sentimiento gitano
Embrujo de Huelva
Claveles del Puerto
Llanto a Linares
Embrujo gaditano
Cielo granadino
Jardin sevillano
Seguidilla en Re
El Conquero
Paseo de los Tristes
Guajira melódica
Canto a Linares
Barrio de Santiago
Aires de Marbella
Los caireles
Mosaico flamenco
Campiña cordobesa
Clavel sevillano
Plaza de los Aljibes




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