Sergio Gómez "el Colorao" : "Graná" / Antonio Gómez "el Turry" : "Borracho de arte"

samedi 2 avril 2022 par Claude Worms

Sergio Gómez "el Colorao" : "Graná" — un CD, autoproduction, 2022.

Antonio Gómez "el Turry" : "Borracho de arte" — un CD, autoproduction, 2021.

Justement renommé pour ses écoles de guitare et de baile, souvent dynastiques, le flamenco granaíno n’en est pas moins riche en cantaore(a)s de grande classe. On pensera naturellement immédiatement à Enrique Morente, pour nous l’un des grands compositeurs contemporains tous genres confondus (et à Estrella, Soleá et Kiki), mais, quel que soit son génie, beaucoup d’autres mériteraient d’être plus universellement reconnus. Pour avoir une première idée de la richesse de la tradition cantaora de Grenade, on pourra se reporter à un précédent article intitulé "Cantaore(a)s granadino(a)s". Les deux dernières générations ont été particulièrement fertiles en artistes de grand talent, dont nous avons fréquemment chroniqué les albums : Antonio Campos, Esther Crisol, Pedro "el Granaíno" ("expatrié" à Séville, il est vrai), Marina Heredia, Gema Caballero, Alicia Morales, Juan Pinilla, Alfredo Tejada, etc. — par ordre alphabétique pour ne froisser personne, et nous en oublions sûrement. Signalons que notre ami José María Velázquez Gaztelu vient de leur consacrer une émission de son indispensable "Nuestro flamenco", sous le titre "Granada en las voces de hoy" (Nuestro flamenco, 29 mars 2022).

Par delà l’identité des patronymes de leurs auteurs, qui n’implique d’ailleurs à notre connaissance aucun lien familial, les derniers albums de Sergio Gómez "el Colorao" (Grenade, 1985) et d’Antonio Gómez "el Turry" (Almuñecar, 1987), intitulés respectivement "Graná" et "Borracho de arte", nous semblent témoigner d’une proximité stylistique qui tient sans doute à un héritage local commun et aux magistères conjugués d’Enrique Morente et de Camarón de La Isla, qui n’excluent d’ailleurs pas d’autres louables influences. Les deux musiciens ont appris le cante par transmission familiale, et singulièrement par leurs pères : Antonio "el Colorao", auteur d’un disque fort recommandable ("Mis raíces" — Fonoruz, 2000) pour Sergio, Ricardo de la Juana (guitariste mais aussi chanteur) pour Antonio "el Turry". Ce dernier possède aussi une formation plus académique de flûtiste. Son père l’accompagnait, en duo avec Rubén Campos, pour une misa flamenca datant de 2016 et chante por martinete le court épilogue de "Borracho de arte", qui s’achève sur ces mots : "¡ Canta, hijo mío canta ! y que no se apague nuestra fragua". Autre point commun : nous chroniquons ici leur deuxième album, après "Como mi sangre" (Fods Records, 2016) pour Sergio "el Colorao" et "Sentir que sueño" (autoproduction, 2019) pour Antonio "el Turry". Enfin, les deux cantaores sont "buenos compadres" : El Turry intervient en tant que flûtiste sur le disque de Sergio, et celui-ci est choriste et palmero sur celui d’Antonio. Certains musiciens ont d’ailleurs collaboré à l’élaboration des deux disques, de sorte qu’ils semblent émaner d’un même collectif de musiciens : Robert Svärd (guitare), Miguel "el Cheyenne" et Benjamín "el Moreno" (chœurs, palmas et percussions), José Cortés "el Indio" (chœurs, palmas), José Cortés "el Pirata" (chœur et bouzouki), etc.

Sergio Gómez "El Colorao" / Antonio Gómez "el Turry"

L’originalité du programme de l’album de Sergio "el Colorao" consiste en son choix délibéré de s’en tenir strictement à des cantes caractristiques du patrimoine flamenco de Grenade, ce que soulignent à la fois quelques récitatifs de Curro Albaicín et son titre, réminiscent des "Sacromonte" (1982) et "Sueña la Alhambra" (2005) d’Enrique Morente — le "bonus track" ("Graná") est une sorte de visite guidée de la ville, por rumba. On pourra schématiquement y distinguer deux catégories : d’une part des compositions basées sur les chants et danses issus du rituel des noces gitanes, tel qu’il est représenté dans les spectacles de "zambra" des caves du Sacromonte ; d’autre part, des cantes proprement dits, emblématiques de la tradition cantaora locale.

• Le premier groupe est au complet, avec une zambra librement inspirée de Carmen Amaya ("Me iré contigo"), les alboreás ("Pa ponérselas en su pelo") la cachucha ("Ven a mí"), la mosca ("La rosa de los rosales"), les fandangos del Albaicín ("Entre la albahaca y los naranjos"), dans des versions différentes de celles de Paco "el del Gas" et de Frasquito Yerbabuena (Tía Marina Habichuela et Concha Carmona) et des tangos "del camino del Monte", d’ailleurs plutôt dans le style de Morenito de Illora ("Tangos de los caminos"). Le traitement musical d’un tel répertoire est toujours problématique, du fait de son caractère répétitif et de la banalité de ses thèmes mélodiques. Sergio "el Colorao" résout d’abord la difficulté par la luxuriance des arrangements instrumentaux et et des chœurs, suffisamment maîtrisée pour qu’elle ne tourne jamais au brouillard sonore . Soulignons de ce point de vue la réussite des alboreás et de la zambra, cette dernière étant colorée façon "orientale" par un ensemble constitué d’un violon arabe (Rabie Yacoubi), d’un kanoun (Youssef El Mezghildi) et d’une darbouka (Mohcen Bakkali). Nous ne pouvons ici citer tous les musiciens mobilisés pour l’enregistrement ; nous nous contenterons de souligner la qualité des contributions des bassistes (Julián Heredia et Manuel Sáez), du contrebassiste (Aaron Jacobs), des pianistes (Sergio Pamies, Jonathan Heredia et Enrique Heredia "el Turco") et des percussionnistes (Miguel "el Cheyenne", Benjamín "el Moreno" et Antonio Gómez). D’autre part, le cantaor a pris soin d’ajouter des mélodies de son crû aux originaux et de les adapter à divers compases (jaleo : alboreás et cachucha ; tanguillo : mosca, etc.).

• Au nombre des cantes "autochtones", figurent naturellement une granaína, avec de belles parties de guitare par Miguel Ochando, (version Niño de las Almendras — "Virgencita de las Angustias") et des soleares de Triana ("A Juanillo "el Gitano") telles que transmises et adaptées par Manuel Celestino "Cobitos" (jerezano de naissance mais granaíno d’adoption), Juanillo "el Gitano", Niño de Jun et Antonio "el Colorao" — dans le disque susmentionné, ce dernier avait déjà rendu hommage à Juanillo "el Gitano", por soleá également. On saura gré à Sergio "el Colorao" de leur avoir ajouté trois pièces nettement moins fréquentées : une version magnifiquement introvertie, en strict duo chant/guitare, d’un fandango d’Enrique Morente ("En contar los eslabones"), un pregón del Albaicín sur un ostinato instrumental qui met bien en valeur son motif incantatoire ("Isabeles") et une reprise de l’adaptation par Pepe Albaicín de la "Baladilla de los tres ríos" de Federico García Lorca, pour laquelle il remplace l’excès de pathos habituel par une retenue vocale du meilleur goût.

Claude Worms

Galerie sonore

"En contar los eslabones" (fandango)
"Isabeles" (pregón)

"En contar los eslabones" (fandango de Enrique Morente)

"Isabeles" (pregón del Albaicín)

García Lorca est aussi mis en musique par Antonio "el Turry" dès la première pièce de "Borracho de arte" — en l’espèce "Arbolé, arbolé", des bulerías originales dont la séduction mélodique doit sans doute beaucoup au passé de flûtiste du cantaor-compositeur, comme d’ailleurs l’élégance de ses paraphrases des modèles mélodiques traditionnels. C’est bien là ce qui sauve les hommages à Camarón qui jalonnent l’album, et qui renvoient globalement à la manière de la dernière période discographique du cantaor "mythique", de l’insignifiance des copier-coller que nous inflige périodiquement la plupart de ses clônes : "Borracho de arte" (tangos — curieusement, le dernier cante adapte por tango une letra habituellement attachée à une soleá d’Agustín Talega : "Deja que pasen tres días..."), "Viva Camarón" (bulerías — citation de "Te tengo que ver llorar..." et introduction de guitare façon Paco de Lucía, par Jesús del Rosario, incluses), "Antonio" (bulerías, avec un dernier cante particulièrement réussi rythmiquement, en concaténation serrée de tercios gigognes) et "Eres eterno", des sevillanas sur un duo guitare/basse groovy à souhait entre Kilino Jiménez et Nathanaël Borja (pour la troisième, une citation de la musique composée par Camarón pour le "Romance de la luna" de García Lorca).

Nous leur préférons cependant le reste du programme qui, par des choix de tessitures plus raisonnables, évite la tension vocale dans l’extrême aigu qui marque trop uniment la veine camaronienne et permet à Antonio "el Turry" de déployer des nuances expressives et une fluidité mélodique plus riches. C’est le cas notamment de la farruca ("Territorio colorao"), de couleur latino-américaine par son harmonisation et un bref chorus de piano jazzy (José de Josele), dont les volutes ornementales se déploient avec ampleur sur fond de compás imperturbable, sans rubato. Et plus encore d’une vidalita ("La soledad de mis horas") : l’heureuse alliance d’un timbre légèrement voilé et d’un style vocal inspiré de Pepe Marchena y atteint une intensité émotionnelle d’autant plus prenante qu’elle reste dans la sobre suggestion (première partie ad lib. ; seconde a tempo, délicatement sertie d’un arrangement de cordes signé Robert Svärd). Les soleares ("Soleá de Graná") et les siguiriyas ("La que bien camelo") puisent dans le legs de la chaîne de transmission décrite ci-dessus à propos de l’album de Sergio "el Colorao", avec plus de diversité pour les soleares, dans une remarquable interprétation : Antonio Silva "el Portugués", José Lorente et La Andonda — pour les siguiriyas : Manuel Molina/Manuel Torres, El Viejo de La Isla et Digo "el Lebrijano". La granaína de rigueur, improprement titrée "media", comme souvent, ("Gitana del Sacromonte") reprend la version de Manuel Vallejo (vocalise finale prudemment allégée quant à son ambitus). Enfin, les fandangos de Alosno ("El duende se hace de noche") évoquent le répertoire de Paco Toronjo, avec en introduction une idée astucieuse : chœur a cappella sur percussions pour le classique "Antes de llegar a tu puerta mi caballo se paró...", dont le dernier tercio est chanté par le soliste à l’octave supérieure, comme c’est l’usage pour un autre classique, "Calle Real".

Jesús del Rosario est tout aussi "borracho de arte" qu’Antonio "el Turry", à tel point qu’on pourrait considérer l’album comme une coproduction du cantaor et du guitariste. Pour vous en convaincre, il vous suffira d’écouter ses parties de guitare, falsetas et accompagnement, pour les siguiriyas (mode flamenco sur Do# et sixième corde en Do#, nous a-t-il semblé). Tout le reste est à l’avenant, et ses contrechants parviennent même à maintenir l’intérêt musical d’estribillos en chœur dont la répétition inutile pourrait s’avérer lassante. Peut-être lui devons-nous aussi un improbable mais fructueux axe Almuñecar/Caño Roto : figurent en effet au casting de l’album quelques musiciens de dynasties flamencas de ce quartier madrilène, entre autres Lucky Losada (percussions) ou Kilino Jiménez (guitare sur les sevillanas).

Claude Worms

Galerie sonore

"Soleá de Graná" (soleares de Triana)
"La soledad de mis horas" (vidalita)

"Soleá de Graná" (soleares de Triana)

"La soledad de mis horas" (vidalita)


"En contar los eslabones" (fandango)
"Isabeles" (pregón)
"Soleá de Graná" (soleares de Triana)
"La soledad de mis horas" (vidalita)




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