Les espagnolades d’Offenbach

vendredi 20 août 2021 par Claude Worms

Dans un article antérieur sur les espagnolades françaises (1830 - 1942), nous avions volontairement omis la production de Jacques Offenbach, grand pourvoyeur de danses et d’airs "espagnols", dont la production en la matière nous semblait justifier un article spécifique....

Jacques Offenbach (Cologne, 1819 – Paris, 1880) arrive à Paris, avec une solide formation musicale qu’il doit à son père, en novembre 1833 (il n’obtiendra la nationalité française qu’en 1860). Malgré son jeune âge, il est engagé comme violoncelliste dans l’Orchestre de l’Opéra-Comique, un poste qu’il abandonne rapidement pour tenter une carrière de virtuose, d’abord dans les salons parisiens, puis en tournée en Europe, notamment en Angleterre (1844). Sa renommée lui vaut de jouer avec Anton Rubinstein, Félix Mendelssohn, Joseph Joachim, etc. Mais dès cette époque, c’est au théâtre qu’il entend faire carrière : après avoir mis en musique quelques fables de La Fontaine (1842), il compose en 1843, puis 1846, deux opéras-comiques miniatures (respectivement, Le moine bourru et Meunière et Fermière). Chef de l’orchestre de la Comédie Française en 1850, il compose quelques musiques de scène mais démissionne rapidement, son ambition étant d’être joué à l’Opéra-Comique. A défaut, il parvient à faire représenter en 1853, sans succès, deux pièces en un acte, Le trésor à Mathurin salle Hertz et Pépito au théâtre des Variétés.

Finalement, c’est en dirigeant son propre théâtre qu’il deviendra enfin, avec Florimond Ronger, dit Hervé (le créateur de l’opérette, 1825-1892), l’un des chefs de file de la scène parisienne. En homme d’affaire avisé, il pressent l’essor mondain et touristique du quartier des Champs-Élysées, où Napoléon III inaugure le Palais de l’Industrie en 1855. Juste en face, le théâtre du Carré Marigny est disponible : une modeste salle en bois où Offenbach est autorisé par le préfet de police à programmer, entre autres, des pantomimes et des "scènes comiques et musicales dialoguées à deux ou trois personnages". Les Bouffes-Parisiens sont inaugurés le 5 juillet 1855, avec notamment au programme une "bouffonnerie musicale" intitulée Les deux aveugles — livret de Jules Moineaux (le père de Georges Courteline) et musique d’Offenbach. La pièce, qui comportait un boléro passablement parodique, fut accueilli froidement le jour de la répétition générale, mais fit un triomphe dès le lendemain et resta un an à l’affiche — Napoléon III la fit jouer lors du Congrès de la Paix en 1856. Nous devons à Jean-Christophe Keck, chef d’orchestre, compositeur et éminent spécialiste d’Offenbach, l’exhumation du manuscrit de La Sevillana (pour orchestre) qui figurait au même programme : "Cette délicieuse musique hispanisante nous ramène au soir de l’inauguration du Théâtre des Bouffes-Parisiens, le 5 juillet 1855 en compagnie du minuscule corps de ballet constitué par Mlles Clara et Rosa Price, et Mme Mariquita" — cf. Catalogue Keck. Dix ans plus tôt, l’ouverture de Pépito faisait quelques détours par l’Espagne, du moins telle que la rêvait le public de l’époque. Complétons enfin cette préhistoire de la veine hispanique du compositeur par la Grande scène espagnole, pour violoncelle et orchestre, qu’il avait composée et créée dès 1843.

Grande scène espagnole
La Sevillana (Pas de trois)

Grande scène espagnole (Introduction / Prière / Chant des muletiers / Sérénade / Boléro) : Orquestra do Norte, dir. José Ferreira Lobo ; Yoël Cantori (violoncelle) (2011)

La Sevillana : Orchestrion Sibeloformer, dir. Jean-Christophe Keck (2021)

Pépito (ouverture)
Les deux aveugles

Pépito (ouverture) : Orchestre Radio Lyrique de l’ORTF, dir. Catherine Comet (1975)

Les deux aveugles (boléro) : Orchestre Lyrique de l’ORTF, dir. Marcel Cariven ; Aimé Doniat (baryton) ; Joseph Peyron (ténor) (1971)

Plusieurs facteurs entretiennent le tropisme espagnol d’Offenbach. Il peut d’abord s’expliquer par des liens familiaux. Il a épousé en août 1844 Herminie d’Alcain, fille du général carliste Joseph-Xavier d’Alcain, exilé en France et devenu négociant à Bordeaux (devenue veuve, sa mère, Jeanne-Anais-Céleste Senez, s’est remariée avec Michael George Mitchell en 1835). Le compositeur fréquente régulièrement sa belle-famille espagnole, notamment Manuel Maiz, l’"oncle Manolo", bordelais lui aussi. En 1871, il séjourne longuement à Saint-Sébastien, chez des parents de sa femme, et en profite pour diriger Los brigantes au Théâtre de la Zarzuela de Madrid. (cf. la contribution de Serge Salaün au colloque Offenbach, musicien européen. Cologne et Paris, juin 2019). D’autre part, en directeur de théâtre à l’affut de toutes les modes, il est conscient de l’hispanomania du public français, et singulièrement parisien, qui à partir des années 1830, est entretenue régulièrement par les Expositions Universelles, la littérature, la peinture, la musique et surtout la danse.

Or, Offenbach excellait à composer pour la danse : polkas, valses et galops (issus du quadrille, ils allaient engendrer le "chahut cancan") étaient les numéros les plus attendus de ses productions. S’y ajoutèrent rapidement les danses espagnoles, essentiellement l’inusable boléro, mais parfois aussi la malagueña ("de baile", naturellement), la jota ou la séguedille. Dès 1856, Tromb-Al-Ca-Zar, ou Les criminels dramatiques, dont l’action se situe dans une auberge proche de Saint-Jean de Luz, comporte un boléro créé par Hortense Schneider, qui est un hit immédiat (Couplets de La Gitana).

Trom-Al-Ca-Zar (couplet de La Gitana : boléro)

Tromb-Al-Ca-Zar — Couplets de La Gitana (boléro) : Orchestre de Chambre de la RTBF, dir. Alfred Walter ; Claudine Granger (soprano) (1987)

D’ailleurs, les dialogues des Deux aveugles annonçaient d’emblée ce qui allait suivre : "[…] Entends là-bas / Les manolas / Les boléras / les fandangas" (sic). On ne trouvera donc pas trace de flamenco, "proto" ou non, dans la production hispanisante d’Offenbach. Pour le reste, la couleur locale est assurée par les inévitables cadences andalouses, les vocalises ("tra la la… ") et des rasgueados en onomatopées de sonorité variable selon les protagonistes : " Derin din, derin din…" (sérénade — ensemble, Les deux aveugles) ou "Ding ! ding ! ding …" (boléro — duo Babylas / Ernestine, Monsieur Choufleuri restera chez lui le…, 1861).

Les brigands (malagueña)
Maître Péronilla (malagueña)
Le Pont des Soupirs (Final : jota)

Les brigands — malagueña : Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir. Sir John Eliot Gardiner ; Jean-Luc Viala (ténor) (1989)

Maître Péronilla — malagueña : Chœur de Radio France, Orchestre National de France, dir. Markus Poschner ; Véronique Gens (soprano) (2020)

Le Pont des Soupirs — jota : Théâtre de Paris, mise en scène : Jean-Michel Ribes ; direction musicale : John Burdekin (1987)

C’est que, comme au "grand opéra" français et à l’opéra italien, il trouva également matière à appliquer sa verve satirique à la mode espagnole, non sans ambigüité. Offenbach tenait à démontrer en toutes occasions sa science de la composition et sa maîtrise des styles. Aussi la satire s’applique-t-elle moins à la musique en elle-même qu’aux textes (il y était efficacement secondé par ses librettistes, notamment Ludovic Halévy et Henri Meilhac) ou aux décalages quasi surréalistes entre la partition et son contexte. L’imaginaire romantique de l’Andalousie "porte de l’Orient" est ainsi tourné en ridicule dans le dialogue qui précède la sérénade entonnée par les deux aveugles, Patachon et Giraffier :

Patachon : Un passant ! Vite ma sérénade ! (Giraffier commence un prélude)

Patachon : Comment, vous savez mon boléro ?

Giraffier : C’est le mien.

Patachon : Du tout, c’est le mien, je l’ai rapporté de Séville.

Giraffier : Lesquelles ?

Patachon : Lesquelles quoi ?

Gitaffier : Lesquelles villes ?

Patachon : Séville, quoi !... en Turquie.

Monsieur Choufleuri restera chez lui le... (boléro)

Monsieur Choufleuri restera chez lui le... — boléro : Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, dir. Manuel Rosenthal ; Mady Mesplé (soprano) ; Charles Burles (ténor) (1983)

Monsieur Choufleuri, un bourgeois parvenu, organise à son domicile parisien une soirée musicale propre, espère-t-il, à l’introduire dans la bonne société cultivée : le jeune musicien Babylas compose pour l’occasion un boléro dont le texte renvoie, non sans grivoiserie, à la réputation donjuanesque des espagnols : "Pedro possède une guitare, / Une guitare bien bizarre, / Bing ! bing ! bing ! / Qui jusqu’au fond des familles, / S’en va troubler les jeunes filles, /Ding ! ding ! ding !"

Geneviève de Brabant (boléro)
Le Pont des Soupirs (boléro)

Geneviève de Brabant — boléro : Orchestre Radio Lyrique et Chœurs de la RTF, dir. Marcel Cariven ; Jean Giraudeau (ténor) (1956)

Le Pont des Soupirs — boléro : Orchestre Lyrique de la RTF, dir. Jean Doussard ; Michel Hamel (ténor) (1968)

Les brigands (Ouverture)
Les brigands (couplets de Fiorella : malagueña)
Les brigands (couplets de Gloria Cassis)

Les brigands — ouverture : WDR RundfunkOrchester Köln, dir.Pinchas Steinberg (1982)

Les brigand — couplets de Fiorella (malagueña) : Orchestre inconnu ; Anna Tariol-Baugé (soprano) (Gramophone), 1908

Les brigands — couplets de Gloria Cassis : Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir. Sir John Eliot Gardiner ; Jean-Luc Viala (ténor) (1989)

Dans Geneviève de Brabant (1867), Charles Martel appelle à l’offensive contre les maures "por bolero". A deux reprises, manière italienne et manière espagnole sont ainsi les objets conjoints de la parodie. D’abord avec Le Pont des Soupirs (1861/1868), Venise accueillant généreusement un boléro (C’est un coin tout petit… et une jota. L’intrigue des Brigands (1869/1878), non sans subterfuges acrobatiques, met en scène une ambassade chargée d’escorter la princesse de Grenade, en route vers Mantoue dont elle doit épouser le duc — le deuxième acte est situé "devant une auberge à la frontière entre l’Espagne et l’Italie"… Outre une malagueña, on y entend un boléro (Au chapeau je porte une aigrette… — couplets de Fiorella) et surtout la célèbre tirade de Gloria Cassis (le chambellan de la princesse), détournement ironique mais d’une logique implacable d’un autre cliché attaché à l’image de l’espagnol, l’arrogance : "Y’a des gens qui se disent Espagnols / Et qui n’sont pas du tout Espagnols. / Nous, nous sommes de vrais Espagnols, / Ça nous distingu’ des faux Espagnols" (Couplets des espagnols).

La Périchole (1869), très librement inspirée du Carrosse du Saint-Sacrement de Mérimée, nous rapproche, sinon de l’Espagne, du moins du domaine hispanique. L’action se passe à Lima, mais rien dans la musique n’évoque l’Amérique latine, pas même une brève Marche indienne. Par contre, on y trouve deux pièces pseudo-espagnoles : une "séguedille pour soirée", Le muletier et la jeune personne, dont l’entrain contraste singulièrement avec la situation des deux protagonistes (Périchole, une chanteuse des rues et son amant Piquillo), menacés par le vice-roi ; au troisième acte, un nouveau boléro intitulé Les maris courbaient la tête. Si rien dans sa musique n’évoque l’Espagne, le duo Le conquérant dit à la jeune indienne (Piquillo / Périchole), devint immédiatement populaire grâce à son refrain final : "Il grandira car il est espagnol" — le public le comprit immédiatement comme une charge contre l’impératrice Eugénie, suspecte de favoriser la carrière de ses compatriotes.

La Périchole ("Le muletier dit à la jeune personne : séguedille)
La Périchole ("Les maris courbaient le tête")
La Périchole (‘Le conquérant dit à la jeune indienne’)

La Périchole — "Le muletier dit à la jeune personne" (séguedille) : Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski ; Aude Extremo (mezzo-soprano) ; François Rougier (ténor) (2019)

La Périchole : — "Les maris courbaient la tête" (boléro) : Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dir. Alain Lombard ; Jacques Trigeau (baryton) ; Gérard Friedmann (ténor) (1977)

La Périchole — "Le conquérant dit à la jeune indienne" : Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dir. Alain Lombard ; Régine Crespin (soprano) ; Alain Vanzo (ténor) (1977)

Finalement, seuls deux opéras-comiques d’Offenbach sont situés en Espagne :

• d’une part, Les bavards (1862/1863), sur une adaptation par Charles Nuitter d’un intermède de Cervantes : outre l’ouverture, deux airs pour soprano et mezzo-soprano y ressortissent de l’hispanisme en musique.

Les bavards (ouverture)
Les Bavards (air d’Inès)
Les bavards ("C’est l’Espagne")

Les bavards — ouverture : Brandenburgisches Staatsorchester Frankfurt, dir. Howard Griffiths (2019)

Les bavards — air d’Inès : Münchner Rundfunk Orchester, dir. Laurent Capellone ; Jodie Devos (soprano) (2018)

Les bavards — "C’est l’Espagne" : Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie / Jean-Pierre Haeck ; Karine Deshayes mezzo-soprano) (2019)

• d’autre part Maître Péronilla (1878) : pour l’inspiration espagnole du compositeur, une malagueña (cf. ci-dessus), l’ouverture et la Ballade de la belle Espagnole.

Maître Péronilla (ouverture)
Maître Péronilla (Ballade de la belle Espagnole)

Maître Péronilla — ouverture : Ensemble "Les Folies concertantes", dir. Jean-Christophe Keck (2018)

Maître Péronilla — Ballade de la belle Espagnole : Chœur de Radio France, Orchestre National de France, dir. Markus Poschner ; Véronique Gens (soprano) (2020)

Quittons Offenbach avec un dernier boléro, l’ariette de Fantasia du Voyage dans la lune (1875), d’après Jules Verne, bien loin pourtant de l’Espagne…

Le voyage dans la lune (ariette de Fantasia)

Le voyage dans la lune — Ariette de Fantasia : Münchner Rundfunk Orchester, dir.Laurent Capellone ; Jodie Devos (soprano) (2018)

Claude Worms

Bibliographie

Robert Pourvoyeur : Offenbach. Paris, Éditions du Seuil, collection Solfèges, 1994

Jean-Claude Yon : Offenbach et l’Espagne


Grande scène espagnole
La Sevillana (Pas de trois)
Pépito (ouverture)
Les deux aveugles
Les brigands (malagueña)
Maître Péronilla (malagueña)
Le Pont des Soupirs (Final : jota)
Monsieur Choufleuri restera chez lui le... (boléro)
Geneviève de Brabant (boléro)
Le Pont des Soupirs (boléro)
Les brigands (Ouverture)
Les brigands (couplets de Fiorella : malagueña)
Les brigands (couplets de Gloria Cassis)
Trom-Al-Ca-Zar (couplet de La Gitana : boléro)
La Périchole ("Le muletier dit à la jeune personne : séguedille)
La Périchole ("Les maris courbaient le tête")
La Périchole (‘Le conquérant dit à la jeune indienne’)
Les bavards ("C’est l’Espagne")
Les Bavards (air d’Inès)
Maître Péronilla (ouverture)
Maître Péronilla (Ballade de la belle Espagnole)
Le voyage dans la lune (ariette de Fantasia)
Les bavards (ouverture)




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