Père et fils : Perico "el del Lunar" ("padre"/ "hijo")

jeudi 5 août 2021 par Claude Worms

Grâce à la courtoisie de Pedro del Valle Castro, "Perico el del Lunar Hijo", et de notre ami Óscar Herrero, Flamencoweb a le plaisir d’offrir à ses lectrices et lecteurs une composition inédite pour guitare, la zambra "Amina", de Pedro del Valle Pichardo, "Perico el del Lunar Padre". Une excellente occasion de rendre hommage aux deux guitaristes.

1) Pedro de Valle Pichardo, "Perico el del Lunar Padre" (Jerez, 1894 - Madrid, 1964)

Avec Manuel Escacena (à gauche) et Manuel Pavón (à droite)

Le syle de Perico el del Lunar est d’abord influencé par celui de son compatriote Javier Molina. Fernando de Triana, cantaor et mémorialiste, soulignait la parenté entre les styles des deux guitaristes dès 1935, dans son ouvrage "Arte y artistas flamencos". Outre le lieu de naissance et la proximité avec Antonio Chacón – si Javier Molina fut le premier guitariste du cantaor, Perico accompagna quelques-uns de ses derniers cantes enregistrés (neuf faces de 78 tours pour Odeón en 1928) –, les deux guitaristes ont surtout en commun le jeu "a cuerda pelá" et le goût de la concision, similitudes (pour l’ esprit sinon pour la lettre) particulièrement frappantes dans leurs falsetas "por siguiriya" et "por soleá".

Perico el del Lunar s’établit à Madrid dès les années 1920, succède à Ramón Montoya en tant que guitariste attitré d’Antonio Chacón, et devient ainsi l’un des piliers du cercle de ses disciples, dont le quartier général est le tablao Villa Rosa. Mais c’est la réalisation de l’"Antología del Cante Flamenco" (1954) qui lui vaut une notoriété internationale. L’initiative de cette première anthologie est franco-espagnole. Pour initier le projet, Ducretet-Thomson avait dépêché à Madrid le musicologue et producteur Serge Moreux, avec mission d’y engager le guitariste Luis Maravilla, connu en France pour son disque "Alegrías y penas de Andalucía" primé par l’Académie Charles en 1952, qu’il pensait trouver au Villa Rosa. Maravilla étant en tournée, il choisit Perico el del Lunar, renommé pour sa connaissance du cante. Le guitariste travaillait quotidiennement avec la plupart des cantaores qu’il choisit pour l’enregistrement de l’anthologie. Il en élabora également le programme, en attribua les cantes aux interprètes, corrigea leurs versions ou même leur enseigna certains cantes (à Rafael Romero notamment).

A l’exception de Jacinto Almadén, Bernardo el de los Lobitos et Pericón de Cádiz, les cantaores dont les contributions sont les plus importantes, bien que professionnels de longue date, n’avaient que très peu enregistré auparavant : quelques 78 tours pour Pepe "el de la Matrona" (1911) et Antonio "el Chaqueta" (1951) ; les plus jeunes (Roque "Jarrito" Montoya et Rafael Romero) initièrent leur discographie avec l’anthologie. Les séances d’enregistrement au studio Hispavox de Madrid occupèrent huit jours, à raison de six à huit heures quotidiennes – une durée exceptionnelle à l’époque, un disque de flamenco étant ordinairement achevé en une demi-journée. Le producteur prit soin de mettre les artistes "en condition", et d’attendre que surgisse l’inspiration (duende). Quelques cantes sont des premières dans la discographie flamenca : alboreás, cabales, cante de cierre (ou macho) de la caña, liviana, nanas (arrangement original "por tango" de Perico el del Lunar) et romeras – pour plus d’informations sur cette anthologie et sur la biographie de Perico el del Lunar : José Manuel Gamboa, Perico el del Lunar. Un flamenco de Antología, Cordoue, Ediciones de La Posada, 2001.

Le Grand Prix de l’Académie Charles Cros, qui couronna l’anthologie l’année même de sa parution, eut un grand retentissement en Espagne, et provoqua notamment la création à Madrid du tablao "La Zambra", qui allait devenir un véritable conservatoire du flamenco "authentique". Les spectacles y étaient divisés en deux parties : d’abord le "Cuadro flamenco de Cante chico", puis les choses "sérieuses", avec le groupe symptomatiquement baptisé "Cuadro Antología del Flamenco", dont les principaux artistes furent Rosa Durán (danse) ; Juan Varea, Rafael Romero, Pericón de Cádiz et plus épisodiquement Pepe "el Culata" et Bernardo "el de los Lobitos" (chant) ; Perico el del Lunar (secondé jusqu’en 1957 par Niño Pérez). Pour le cante, le cuadro "de Antología" accueillit par la suite le jeune José Menese à partir de 1963, puis Miguel Vargas, Enrique Morente, Chaquetón, Curro de Lucena et Carmen Linares. Après la mort de son père, Pedro el del Lunar "Hijo" lui succéda à la direction du cuadro, auquel il avait été incorporé en 1957, jusqu’à la fermeture de La Zambra en 1975.

La troupe de La Zambra se produisit à diverses reprises aux USA et en Europe, notamment en 1958 aux Pays-Bas et à Bruxelles pour l’Exposition Universelle, à Londres et à Milan en 1960, puis durant six mois au Pavillon Espagnol de l’Exposition Universelle de New York en 1964 avec des invités de prestige (Fernanda et Bernarda de Utrera, Manuel "el Flecha", Matilde Coral, Rafael "el Negro", Luisa Romero). Mais c’est surtout en France que les artistes reçurent un accueil chaleureux. Dès 1954, Pepe de la Matrona, Juan Varea, Rafael Romero, Perico el del Lunar et Andrés Heredia triomphent au Théâtre des Champs-Elysées où ils accompagnent le baile de Vicente Escudero et de Carmencita García. En 1960, la même scène prestigieuse programme avec un égal succès, pendant deux semaines, le cuadro "classique" de La Zambra. Perico el del Lunar enregistre en 1959, pour La Boîte à Musique, trois albums mémorables avec Juan Varea et Rafael Romero : "Deux maîtres du cante grande. Rafael Romero / Juanito Varea" (BAM LD 359, 1959) ; "Maîtres du cante flamenco. Juanito Varea" (BAM LD 360) ; "Maîtres du cante flamenco. Rafael Romero" (BAM LD 361). Pour le même label, il se risqua même à graver les quatre uniques solos de toute sa carrière : "Rosita" (zapateado), "Jerezana" (siguiriya), "Rebecca" (petenera) et "Carolina" ( taranto) ("Perico el del Lunar. Guitariste flamenco" - BAM LD 362, 1959). Ces disques historiques, avec deux autres tout aussi délectables ("Noche flamenca" et "Cante grande d’Andalousie" : Rafael Romero, Pepe de Almería et Elvira del Albaicín – respectivement, BAM LD 332 et LD 336, 1957), ont été intégralement réédités par par El Flamenco Vive en un double CD que nous ne saurions trop vous recommander ("Rafael Romero / Juan Varea / Perico el del Lunar. Grabaciones en París. 1956-1959", 2013).

Gravement malade, Perico el del Lunar cessa définitivement de jouer en 1962, non sans avoir définitivement marqué non seulement l’histoire du toque, mais aussi celle du cante en transmettant l’héritage d’Antonio Chacón à partir de l’anthologie de 1954. Les hommages posthumes, trop peu nombreux, qui lui ont été rendus (IV Certamen de Guitarra Flamenca, Jerez, 25 octobre 1975 ; Peña flamenca "El Mirabrás" de Fernán Nuñez, 27 novembre 1982 ; VIII Bienal de Arte Flamenco de Séville, 1er octobre 1994, etc.) n’ont pas manqué de le souligner.

Galerie sonore

"Jerezana" (siguiriya)
"Carolina" (taranto)

Composition et guitare : Perico el del Lunar

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 1954

2) "Amina" (zambra)

L’œuvre de Perico el del Lunar en tant que guitariste-compositeur est bien connue. On sait moins qu’il fut également un auteur-compositeur prolifique, dont les "chansons flamencas" furent inscrites à leurs répertoires, entre autres, par Juan Varea, Juanito Valderrama, Enrique Orozco, Niño de Talavera et Niño de Álora. Cette activité lui permit d’être admis comme membre de la SGAE (équivalent de la SACEM) en 1935, par l’entremise de Luis Maravilla, lui-même membre depuis 1933. Luis Maravilla fut pionnier en ce domaine, imité ensuite par d’autres guitaristes, tels Ramón Montoya, Salvador Ballesteros et Miguel Borrull Hijo en1934, Niño Ricardo en 1940, Estebán de Sanlúcar et Rafael Nogales en 1942, Paco Aguilera en 1943, Manolo de Badajoz en 1944 et Marion Escudero en 1945 (cf : José Manuel Gamboa, ibid.).

Déposer une œuvre à la SGAE supposait d’en écrire la partition, ce dont était incapable la plupart de ces guitaristes. Ils durent donc faire appel à des co-auteurs (et co-bénéficiaires des droits...), pour la plupart des pianistes qui arrangèrent leurs compositions pour le clavier. Les deux grands spécialistes de ce travail sont sans conteste Genaro Monreal et Enrique Cofiner. Le catalogue de la SGAE compte une soixantaine de titres de Perico el del Lunar, régulièrement co-signés par ces deux experts, mais aussi par Delgado Amagro, Manuel Trujillo, Manuela Villacañas, Luis Maravilla, José Pagán, Ángel Ramírez, Antonio Sorrosa, José Soriano et Manuel Peralta. Parmi ses compositions les plus "flamencas", figurent "El jazmín de tu ventana" (tientos), "A una gitanilla en la tarde vi" (soleá), "Como los rayos del sol" (milonga), "La cruz blanca del barrio" (bulerías), "Consuelo la Granaína" (fandangos), "Tu cara morena" (canción por soleá y fandango) et "De la Isla a Puerto Real" (alegrías) – encore nous limitons-nous aux titres enregistrés par Juan Varea, avec Niño Ricardo ou Paco Aguilera. Toutes sont co-signées par Genaro Monreal, comme trois pièces instrumentales destinées originellement à la danse : "Fiesta (Baile por bulerías)" (1948), "Amina (Zambra para baile)" (1953) et "La caña (Baile)" (1954 –elle fut effectivement dansée par Carmen Amaya). – cf : José Manuel Gamboa, ibid.

Pour reconstituer la version originale pour guitare d’"Amina", nous avons disposé de deux sources issues des archives de Pedro el del Lunar Hijo, qui nous ont été transmises par Óscar Herrero : la partition pour piano de Genaro Monreal, et un enregistrement réalisé par Luis Maravilla pour Odeón en 1942. Ce dernier est certainement le plus proche de la composition de Perico el del Lunar, d’autant que les deux guitaristes étaient amis de longue date. Mais sa copie sur cassette est en très mauvais état, avec des coupures importantes, notamment au début. Pour restituer les parties manquantes, ou très difficilement audibles, nous nous sommes fondé sur la partition de Monreal, en en supprimant les harmonisations typiquement pianistiques et en nous inspirant du "toque a cuerda pelá" de Perico el del Lunar.

Peut-être parce qu’elle fut conçue pour la danse, cette zambra se distingue nettement des standards habituels de ce type de composition : pas de bourdon sur Ré (Niño Ricardo, Sabicas, Mario Escudero, Luis Maravilla, etc.) et un rythme proche de celui des tientos-tangos. Surtout, son originalité réside dans l’alternance des tonalités mineure et majeure, et du modes flamenco homonymes. La version de Luis Maravila est jouée dans les tonalités de La mineur et La majeur et dans le mode flamenco sur La ("por medio"). Nous avons suivi cette option, qui nous semble la plus vraisemblable, alors que la partition de Monreal est écrite en Do mineur, Do majeur et mode flamenco sur Do. Nous remercions Mario Herrero d’avoir accepté d’enregistrer notre tentative de reconstitution pour Flamencoweb.

"Amina" (zambra)

Composition : Pedro del Valle "Perico el del Lunar"

Guitare : Mario Herrero

Transcription (Claude Worms)

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Avec Rafael Romero

3) Pedro del Valle Castro, "Perico el del Lunar Hijo" (Madrid, 1940)

Pedro del Valle Castro, "Pedro el del Lunar Hijo" a consacré sa vie à la transmission de l’œuvre de son père, par ses concerts, ses disques et son enseignement. Très attaché comme lui à l’accompagnement du cante, il n’a jamais cessé de jouer ses falsetas, inlassablement mais à sa manière. Dès la fermeture de La Zambra, il s’implique dans la création du "Café de Silverio", qu’il conçoit sur son modèle. Le projet sera éphémère, mais jouira d’un grand prestige dans le cercle des aficionados grâce au soutiens désintéressés d’Enrique Morente, Carmen Linares, Ramón "el Portugués", José Mercé, Enrique Orozco, Manolo Heras, Juan et Pepe Carmona "Habichuela", etc. Avec Rosa Durán, Rafael Romero et El Chaquetón, il participe au spectacle théâtral "La historia de los Tarantos" (texte d’Alfredo Mañas), qui avait été adapté pour le cinéma en 1963 par Francisco Rovira Beleta.

Surtout, il enregistre abondamment avec des "anciens" de La Zambra : Carmen Linares, Enrique Morente, José Menese, Juan Varea et surtout Rafael Romero, dont il est le guitariste attitré – ce qui ne l’empêche pas d’accompagner de jeunes cantaores "engagés", tels Paco Moyano et Luis Marín (cf. rubrique "Galerie sonore" : "Mi cante por ser sencillo". Paco Moyano / Luis Marín). Particulièrement émouvant, l’album "Lección de Cante Jondo" (RCA, 1973) associe Perico, à titre posthume, et Pedro à Rafael Romero (cf. rubrique "Galerie sonore" : "Lección de Cante Jondo".

Les deux dernières grandes œuvres discographiques de Pedro el del Lunar Hijo sont emblématiques de son humilité, de son dévouement au souvenir de son père et de son art de l’accompagnement :

• Les deux ultimes albums de Rafael Romero, en public au Japon : "Rafael Romero. The Art of the Cante Flamenco" (RCA VDC 1316 et 1386, 1988 et 1989) - on pourra également y écouter les seuls enregistrements en solo de Pedro, por soleá et por petenera (deux versions. Cf. ci-dessous, notre transcription).

• Une "Antología Flamenca" qu’il dirige et accompagne, comme son père l’avait fait en 1954 – 35 séries de cantes et un casting de rêve : María "la Coneja", Maite Maya, Jesús "el Almendro", Luis Caballero, Chano Lobato, Agustín Fernández, Manuel "el Flecha", Paco "el Gasolina", Jesús Heredia, Alfonso "Mijita Hijo", Antonio Ruiz et Talegón de Córdoba (3 Cds Original Futur Sound OFS A-5060, 2002).

Claude Worms

Photo : Paco Manzano

Galerie sonore

Soleá
Petenera

Composition : Perico el del Lunar et Pedro el del Lunar Hijo

Guitare : Pedro el del Lunar Hijo

Petenera. Transcription (Claude Worms)

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"Jerezana" (siguiriya)
"Carolina" (taranto)
Soleá
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