Sandra Carrasco & Flamenco Jazz Company : "La luz del entendimiento"

samedi 6 juin 2020 par Claude Worms

Sandra Carrasco, Pedro Ojesto et Flamenco Jazz Company : "La luz del entendimiento" : un CD Sandra Carrasco Music, 2020

"La luz del entendimiento", quatrième album de Sandra Carrasco, s’inscrit dans deux tendances fortes de la production discographique flamenca de ces dernières années : l’hommage anthologique au cante féminin, initiée dès par Carmen Linares dès 1996 ("La mujer en el cante", Mercury) ; le chant associé à un groupe instrumental.

Cette dernière option musicale n’étonnera guère quiconque connaît la formation et la carrière de Sandra Carrasco. Née à Huelva en 1981, elle a appris à chanter, comme beaucoup des artistes "onubenses" de sa génération, par une fréquentation assidue du vaste répertoire des fandangos locaux – une excellente école d’apprentissage vocal, pour la justesse, l’amplitude du registre et la" velocidad de voz" (l’ornementation mélismatique virtuose). Elle pouvait dès lors passer à l’étude du répertoire du cante proprement dit, notamment à l’académie dirigée à Huelva par Árcangel, son premier maître. Ses deux autres mentors seront El Pele, pour la liberté créatrice assise sur une solide connaissance des classiques, et Manolo Sanlúcar, pour la discipline et la réflexion théorique - elle étudie parallèlement le solfège, le piano et la flûte. Elle doit une dernière rencontre décisive à son engagement dans le spectacle "Enamorados anónimos" (2008), une création de type comédie musicale anglo-saxonne sur des standards de la copla, dirigée par Bianca Li pour la chorégraphie et par Javier Limón pour les arrangements musicaux. C’est ce dernier qui l’introduit dans les milieux du jazz et de la world music, et produit son premier disque ("Casa Limón presenta : Sandra Carrasco" - Blue Note Flamenco, 2011) – on y entend par exemple le pianiste Avishai Cohen accompagner des siguiriyas. Sandra Carrasco avait déjà participé l’année précédente à "Mujeres de agua" (Casa Limón / Universal), aux côtés de Aynur, Mariza, Yasmin Levi, Eleftheria Arvanitaki, Concha Buika, La Susi, Estrella Morente, Montse Cortés, Carmen Linares etc. Les deux albums suivants poursuivent dans cette veine de "fusion" haute-couture, non sans quelques inserts plus spécifiquement flamencos. "Océano" (Parlophone, 2014) présente un programme de reprises latino-américaines : bossa-nova, boléro et tango argentin. Fruit d’une longue tournée en Italie, "Travesía" (Sandra Carrasco Music, 2016) rend hommage à Pino Daniele ("Voglio di più"), Harry Belafonte ("Merci Bon Dieu"), Tom Jobim ("Aguas de março"), Peggy Lee et Little Willie John ("Fever") etc., sur des arrangements de Daniel "Melón" Jiménez pour des ensembles instrumentaux polychromes (selon les titres, alliages divers de piano, basse, contrebasse, guitare, percussions, trompette, saxophone, flûte et violon), avec un casting cosmopolite (Richard Bona, Raúl Márquez, José María Cortina, Frank Santuiste, Shangó Delhi, Diego Villegas, Martín Meléndez, Iván Ruíz Machado).

Sandra Carrasco est donc on ne peut mieux préparée à cette nouvelle spécialisation née de la multiplication des petites formations instrumentales de flamenco, celle de vocaliste flamenca de groupe, qui, comme son homologue jazzy, ne requiert pas forcément une voix hors du commun, mais par contre beaucoup de musicalité et de sens du "timing", et une connaissance empathique du langage instrumental des partenaires, qui seule permet de réagir intuitivement à leurs sollicitations. L’osmose est d’autant plus aboutie qu’elle unit une chanteuse habituée à ce type de performance à une groupe instrumental stable formé de musiciens de haut niveau, en l’occurrence le trio Flamenco Jazz Company (cf. « Nikela » - Karonte, 2011), formé par Pedro Ojesto (piano et arrangement), José Miguel Garzón (contrebasse) et Fernando Favier (percussions), auquel s’adjoint ici Jony Giménez (guitare flamenca).

Contrairement à ceux des albums précédents de Sandra Carrasco, le programme de "La luz del entendimiento" ne comporte que des cantes traditionnels renvoyant à leur créatrice et/ou à leur interprète de référence ("Tributo a …"). S’agissant de chant flamenco, ce type d’exercice est toujours problématique, dans la mesure où il est difficile de séparer les compositions proprement dites (les "cantes") de la couleur et du style vocaux de leur interprète – et, subséquemment, des réflexes auditifs induits pour bon nombre d’aficionados. L’écueil est d’abord évité par l’environnement instrumental, en ce qu’il s’émancipe du strict duo chant-guitare. Surtout, l’intelligence et la sensibilité musicale de Sandra Carrasco rendent instantanément chaque modèle mélodique à la fois assignable à telle ou telle cantaora "historique" et radicalement neuf. L’exemple le plus frappant en est sans doute la suite de siguiriyas de Tío José de Paula et Juanichi "el Manijero" dans les interprétations définitives qu’en a données Tía Anica "la Piriñaca" ("Qué desgracia es la mía" - accompagnement en mode flamenco sur Fa#, ou por taranta). Ne disposant ni de la puissance dramatique ni du grain de rocaille de son illustre modèle, Sandra Carrasco utilise musicalement les "recortes" caractéristiques des compositions de Tío José de Paula comme autant d’innervations et d’aspérités des lignes mélodiques, et étend vers les aigus l’ambitus du cante de remate de Juanichi pour obtenir par le découpage et la paraphrase mélodiques la tension dramatique qu’elle ne peut atteindre par la seule dynamique.

La comparaison entre les deux versions de la même cantiña de Rosa "la Papera" ("Cambiaste el oro por plata "), d’abord par Carmen Linares ("Toma ese puñal dorao") puis par Sandra Carrasco en conclusion des alegrías en hommage à la Perla de Cadíz, la fille de Rosa "la Papera", ("El saber de mí"), confirme ces observations. Là encore les remarquables arrangements, cette fois en quatuor instrumental, varient opportunément le décor musical de cantes fortement apparentés. Pour les alegrías, les arrangements, sur la base de motifs d’escobilla et de falsetas traditionnelles, préservent volontairement l’ADN historique du genre. Au contraire, les cantiñas sont construites sur une relecture polyphonique de l’introduction et de l’accompagnement de Vicente Amigo pour l’anthologie de Carmen Linares (cf. ci-dessus), le piano et la guitare échangeant à tour de rôle la ligne mélodique et l’accompagnement en arpèges tandis que la contrebasse, et même parfois les percussions, s’acquittent des contrechants. En processus cumulatif, les parties de chant épousent le même type de construction : deux premiers cantes par Carmen Linares (La Mejorana et Rosa "la Papera") ; premier estribillo en duo note contre note par les deux cantaoras ; troisième cante (Rosario "la del Colorao") par Sandra Carrasco ; quatrième cante (Rosa "la Papera") en duo polyphonique ; cinquième cante (Rosa "la Papera") par Sandra Carrasco et estribillo final en duo note contre note. Logiquement, ces cantiñas ayant été définitivement marquées par les versions de Carmen Linares, invitée pour l’enregistrement, le sous-titre "Tributo a…" attaché à toutes les autres pièces n’apparaît pas ici.

Tous les autres "tributs", que nous vous laisserons découvrir (écoutes répétées recommandées…), sont d’une qualité comparable :

_ tientos (Pastora Pavón "Niña de los Peines"), sur un accompagnement en continuum instrumental qui pourrait valoir pour une composition à part entière.

_ bulerías (Adela "la Chaqueta"), avec pour conclure une adaptation de la ranchera "Cielito lindo" qui pourrait valoir également pour un hommage à Pastora.

_ granainas (Tía Marina Habichuela – la seconde, "Sera por tu mal vivir", également au répertoire de Carmen Linares) chantées de manière particulièrement sobre - et d’autant plus belle -, la guitare et le piano solos alternant pour l’accompagnement et les falsetas.

_ fandangos por soleá (María "la Sabina"). Pour l’accompagnement et les intermèdes instrumentaux, l’alternance de la guitare solo, du piano solo et de brefs duos est soulignée par de forts contrastes de registres entre les graves du clavier (mode flamenco sur Mi) et les aigus de la guitare (mode flamenco sur La, capo 7), qui renforcent l’austère tension du chant.

_ bulerías (La Repompilla de Málaga). On saura gré à Sandra Carrasco de ne pas avoir oublié la sœur cadette de La Repompa. Elle en popularisa avec talent le répertoire, dont on trouvera ici deux cantes emblématiques, "Dinero, dinero…" et "La molinera tiene una llave…".

"La luz del entendimiento" est un titre parfaitement approprié, non seulement aux tientos, mais aussi à l’ensemble des hommages respectueux et créatifs de ce disque. La compréhension, en musique comme ailleurs, n’est possible que par les lumières conjuguées de l’intelligence et de la sensibilité.

Claude Worms

Galerie sonore

"Toma ese puñal dorao" (cantiñas)
"Qué desgracia es la mía" (siguiriyas)

"Toma ese puñal dorao" (cantiñas) - Carmen Linares et Sandra Carrasco (chant) / Pedro Ojesto (piano) / Jony Giménez (guitare) / José Miguel Garzón (contrebasse) / Fernando Favier (percussions)

"Qué desgracia es la mía" (siguiriyas) - Sandra Carrasco (chant) / Pedro Ojesto (piano) / Jony Giménez (guitare) / Fernando Favier (percussions)


"Toma ese puñal dorao" (cantiñas)
"Qué desgracia es la mía" (siguiriyas)




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