vendredi 5 juin 2026 par Claude Worms
Cette nouvelle édition du festival Arte Flamenco entend "marquer un moment particulier : elle ouvre un chemin vers la célébration du centenaire de la Génération de 27, mouvement culturel et artistique majeur de l’Espagne du XXe siècle, dont l’influence sur l’histoire et la reconnaissance du flamenco fut déterminante." (éditorial du dossier de presse). La deuxième livraison des Cahiers du Festival Arte Flamenco dirigés par Serge Airoldi consacre en effet plusieurs articles à Federico García Lorca, et, tout aussi logiquement, la programmation est placée sous le signe du "jondo", auquel elle associe inévitablement le "duende"...
Affiche : Jean-Michel Alberola
... Pour notre part, malgré quelques décennies de fréquentation du flamenco et de studieuses lectures, nous ne sommes toujours pas parvenu à comprendre précisément la signification musicale, ou même esthétique, de ces deux termes. Mais peu importe, puisqu’ils ont inspiré à Lionel Niedzwiecki (directeur du festival) et à Patrick Bellito, Domingo González et Fernando Rodríguez Campomanes (comité de programmation) une nouvelle cuvée qui s’annonce aussi somptueuse, variée et originale que les trois précédentes que nous leur devons déjà.
Les spectacles de danse présentés au Pôle sont tous indispensables et offrent un panorama quasi complet de toutes les tendances de la chorégraphie flamenca contemporaine. A commencer par Llámame Lorca de Manuel Linán, évidemment emblématique de la thématique du festival 2026 et sujet idéal pour un chorégraphe-bailaor déjà signataire des magnifiques ¡ Viva ! et Muerta de amor. Contrairement aux habituels spectacles lorquiens, celui-ci n’est pas basé sur une œuvre spécifique du poète-dramaturge-musicien. Il s’agit d’un portrait symbolique des multiples facettes d’un génie protéiforme, un défi que Manuel Linán est de taille à affronter (30 juin). Mercedes Ruiz clôturera le cycle avec son Romancero del baile flamenco, dont le titre paraphrase celui du Romancero gitano. Ce sera sans doute la seule référence du spectacle à Lorca, son propos étant de rendre hommage à la tradition du baile et à quelques un(e)s de ses maîtresses et de ses maîtres (4 juillet). Entretemps, nous aurons vu, et sans doute admiré, Babel, Torre Viva de David Coria (1er juillet) et Alter Ego, de Paula Comitre et Alfonso Losa (2 juillet). David Coria poursuit avec Babel une série d’œuvres aussi rigoureuses que militantes (cf. ¡ Fandango ! et Los bailes robados), ce qui ne les empêche pas d’être plastiquement et musicalement passionnantes. La virtuosité comme le contraste des styles de Paula Comitre et d’Alfonso Losa devraient rendre au mieux le mythe platonicien de l’androgyne — comme nous n’avons pas encore vu cette pièce, nous hasardons ici à nos risques et périls une interprétation du titre. La symbolique du Magnificat de María Moreno (3 juillet) nous était restée obscure à Nîmes, mais sa fougue et son engagement scénique ont tout pour séduire les amateurs de "baile visceral". Ces spectacles seront aussi des régals musicaux, avec entre autres : Antonio Campos, José Fermín Fernández et Robi Swärd (Llámame Lorca) ; Juan M. Jiménez et Juanfe Pérez (Babel, Torre Viva) ; Sandra Carrasco, Ismael "el Bola" et Fran Vinuesa (Alter Ego) ; Miguel Lavi et Raúl Cantizano (Magnificat) ; Santiago Lara (Romancero del baile flamenco). Sans oublier une mention spéciale pour David Lagos, que nous aurons le privilège d’écouter deux fois : vraisemblablement en mode Hodierno avec David Coria et en mode Mi retoque al cante jerezano avec Mercedes Ruiz.
Nous retrouverons quelques-uns de ces musiciens au théâtre Le Molière, qui accueille chaque année des concerts de cante et de guitare : Ismael "el Bola" en première partie d’une évocation des tablaos des années 1960-1970 (30 juin) ; Antonio Campos et Jesús Fermín Fernández pour célébrer la tradition flamenca de l’Albaicín et du Sacromonte de Grenade (1er juillet). Les deux rencontres au sommet qui suivront sont des événements à ne manquer sous aucun prétexte. Le 2 juillet, un mano a mano entre la bailaora Patricia Guerrero et le guitariste Alejandro Hurtado, éminent interprète du répertoire andalou, classique et flamenco, et passionnant compositeur — cf., ses trois récents enregistrements : Alejandro Hurtado interpreta a Ramón Montoya y Manolo de Huelva. Maestros del Arte Clásico Flamenco, Tamiz et El primer llanto. Le lendemain (3 juillet), un trio de maestros (pour une fois, le terme n’est pas usurpé) sévillans : Segundo Falcón, Manolo Franco et Paco Jarana. Trop rarement invité en France, Segundo Falcón perpétue la grande lignée des cantaores encyclopédiques que nous devons à la capitale andalouse, tels Manuel Vallejo, Luis Caballero, Naranjito de Triana, Calixto Sánchez, Paco Taranto, etc. Le dialogue entre le classicisme apollinien de Manolo Franco et les harmonisations expressionnistes de Paco Jarana (accompagnateur habituel du cantaor — cf. Un segundo de cante, 2002) devraient nous valoir quelques duos d’anthologie.
Les spectacles gratuits de la Scène du Village ne failliront pas à une double tradition dorénavant bien établie. D’une part, la visite annuelle de flamencos extremeños, avec notamment Esther Merino, que nous nous réjouissons de retrouver, et Miguel de Tena (30 juin et 1er jullet). D’autre part, une programmation centrée sur des rencontres entre artistes français et espagnols qui prouvent, s’il en est encore besoin, que le flamenco ignore les frontières. Le cycle commence précisément avec le "Flamenco sin fronteras" du bailaor Lucas "el Luco" accompagné par Mariano Campallo, Emilio Cortés, Juan Cantarote et Juan Manuel Cortés (1er juillet). Suivront trois autres délectables spectacles de danse : "Mirada", de Céline Daussan, avec Luisa Muñoz, Emilio Cortés et Esteban Murillo (2 juillet) ; "Raw", de Irene Morales, avec Al Blanco, José Fermín Fernández et une création électronique signée Anthonius (2 juillet) ; "Tanza", de Lori "la Armenia", avec Cristo Cortés, Ismael de Begoña et Miguel Lavi (4 juillet). La soirée du 3 juillet nous réserve deux belles surprises, que nous avons hâte de découvrir : le jeune cantaor montois Nicky García, entouré de Samuelito, Helena Cueto et Juan Manuel Cortés ; le groupe Quairo, qui, comme jadis Radio Tarifa, métisse flamenco et musiques maghrébines, turques et balkaniques (avec instruments idoines, dont le oud et la clarinette turque). Enfin, comme l’année dernière, le festival s’achèvera sur un électro-dance-floor — DJ Lisa del Cristo, Ibhamuza, L.HKLéon... et Cristo Cortés, que nous n’attendions pas si iconoclaste compagnie.
Comme toujours, les activités culturelles et pédagogiques seront particulièrement copieuses : quatre conférences, quatre films documentaires, une exposition photographique et des stages et masterclasses :
• conférences au Café Music : Carolane Sánchez, "Flamenco entre tradition et modernité" (30 juin) ; Jean-François Carcelén et Antonio Campos, "Poesía jonda : de Federico García Lorca à la nouvelle poésie flamenca" (2 juillet) ; Juan Diego Martín Cabeza : "Jondo" (3 juillet) ; Georges Didi-Huberman, "El pequeño reloj" (4 juillet).
• films documentaires au cinéma Le Grand Club : Henri Belin, "EA ! Un mantra andalou" (30 juin) ; Roser Corella : "Red Carnation" (1er juillet) ; Santi Aguado et Reuben Atlas : "Farruquito, une dynastie du flamenco" (2 juillet) ; Carlos Saura, "Beyond Flamenco" (4 juillet).
• exposition photographique de Léo Geoffrion au Pôle (du 30 juin au 4 juillet).
• stages de toutes disciplines par des professeurs de la Fondation Cristina Heeren (Juan José Ortega, Beatriz Rivero, Manuel Romero, Pedro Barragán et Patricia Lozano) et deux masterclasses de Manuel Liñán (1er juillet) et Mercedes Ruiz (3 juillet).
• le festival Arte Flamenco inaugurera cette année son Prix Confluences, qui sera remis le 1er juillet à l’artiste récompensé.
Hâtez-vous de réserver vos places au Pôle et au Molière, il ne doit plus en rester beaucoup. Ou, traduit en dialecte Ketama : yapuka...
Claude Worms
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