Interview de Guillermo Guillén pendant le Festival Flamenco de Toulouse

lundi 4 juillet 2011 par Manuela Papino

Guillermo Guillén nous reçoit une heure avant le récital qu’ il donnera avec Rocío Márquez à l’ Espace Croix Baragnon, dans le cadre du Festival Flamenco de Toulouse 2011.

Guillermo, tu es un jeune guitariste de flamenco, on ne te connaît pas encore très bien... Peux - tu te présenter à nos lecteurs ?

Guillermo Guillén : - Je m’ appelle Guilhem Tarroux, je suis originaire de Lyon, j’ ai 30 ans et je vis à Séville depuis cinq ans sous le nom artistique de Guillermo Guillén.

Comment as - tu rencontré le flamenco ?

GG : - Par hasard. Mes parents n’ ont rien à voir ni avec l’ Espagne, ni avec le flamenco. Mais mon père est très mélomane, et un jour j’ ai eu entre les mains un disque de cante flamenco.

Lequel ?

GG : - Pepe de la Matrona. La collection de Mario Bois « Cantaores grandes del flamenco ». Ça a été une révélation, je me suis dit : « C ’est ça que je veux faire ! ».

Jouais - tu déjà de la guitare ?

GG : - Oui, mais pas sérieusement. Je n’ avais pas pris de cours. Je me souviens de ce moment - là, j’ avais à peu près 19 ans. J’ ai écouté ce disque, c’ était une Petenera, et j’ ai commencé à essayer de retrouver les notes de cette Petenera. Et je me disais : « Qu’ est-ce que c’ est que cette histoire… »

Tu n’ avais donc jamais pris de cours de guitare...

GG : - Non. Je jouais de temps en temps des chansons, des choses comme ça…

Comment es - tu arrivé à la Fundación Cristina Hereen ?

GG : - Ça s’ est fait de fil en aiguille. A Lyon, j’ ai commencé à prendre des cours avec plusieurs personnes, de danse puis de guitare, chant également, je faisais un peu de tout. A partir de là j ’ai commencé à aller en vacances tous les ans en Andalousie, à Grenade, à Jerez, à Séville… La Fundación Cristina Hereen est la structure la plus importante et la mieux organisée à l’ heure actuelle en Espagne pour étudier le flamenco, et surtout l’ accompagnement du chant.

Combien de temps y es - tu resté ?

GG : - Deux ans.

Comment les cours se passent - ils à la Fundación ?

GG : - Les études se divisent en plusieurs disciplines. Pour les guitaristes, il y a la guitare, la technique de la guitare, l’ accompagnement du chant, de la danse, et puis des cours communs à tous, sur l’ histoire du flamenco, des différents styles de chant, et sur la théorie. Et ça, tous les jours, de 9h du matin à 14h : cinq heures de cours du lundi au vendredi.

Qu’ as - tu fait en sortant de la Fundación ?

GG : - Là - bas, j’ ai rencontré Rocío [Márquez], et nous avons commencé à travailler ensemble. Au début, je pensais rester un an ou deux et revenir en France pour continuer ma vie d’ avant… Mais finalement, ça ne s’ est pas passé comme ça ! Nous avons commencé à travailler, elle s’ est présentée au concours de la Unión, et après avoir remporté la Lámpara Minera, nous avons eu beaucoup de travail. Tout s’ est enchaîné très rapidement.

C’ est un peu un conte de fée, cette histoire !

GG : - Oui !

Certains commencent en bas de l’ échelle, travaillent beaucoup et n’ arrivent pas forcément. D’ autres viennent de familles flamencas... Et pour toi, qui commence très tard, le chemin s’ ouvre facilement... Serais - tu très doué ? Comment vois - tu ça ?

GG : - Je crois que j’ ai surtout eu beaucoup de chance ! Enfin la chance, ça ne suffit pas, il faut aussi se créer des opportunités. Mais j’ ai eu la chance de rencontrer Rocío et beaucoup de gens à Séville qui m’ ont beaucoup aidé, qui m’ ont beaucoup appris, et qui m’ ont mis sur de bons rails.

A part à la Fundación, as - tu pris des cours ailleurs ?

GG : - J’ ai pris des cours particuliers un peu avec tout le monde à Séville. Je suis resté longtemps avec Juan del Gastor. Il m’ a appris toute la « saveur » du style de son oncle, et l’ accompagnement du chant ; l’ écoute du chant. Et beaucoup d’ autres choses. Dernièrement, j’ ai travaillé à l’ école d’ Esperanza Fernández, dans ses cours de chant, ce qui m’ a permis de rencontrer des gens intéressants.

De Juan del Gastor, tu as gardé le toque de Morón ?

GG : - Non, je crois que j’ ai plutôt gardé son esprit d’accompagnateur. A l’ heure actuelle, à moins d’ être de Morón de la Frontera et descendant de Diego, cette façon de jouer n’ est pas très crédible. Donc, j’ ai plutôt essayé de m’ imprégner de sa façon de penser l’ histoire.

Tu n’ as pas encore sorti de disque ?

GG : - Non, mais j’ ai participé à plusieurs projets, pour des chanteurs en général.

Des disques de la Fundación, mais aussi d’ autres projets ?

GG : - Avec Rocío, nous avons fait le DVD sorti en 2009. Nous avons aussi enregistré un DVD avec le festival de la Unión. J’ ai participé à un CD avec un chanteur, Inigo Ruiz. Il est de Logroño et a fait un travail très intéressant sur Miguel Hernández. En ce moment, je suis en train d’ enregistrer avec un autre chanteur, Paco Mejías, de Séville. De temps en temps on m’ appelle…

Le conte de fée continue…

GG : - Oui ! Et tant que ça continue, je continue aussi !

Ça veut dire que si ça ne continue pas, tu imagines faire autre chose ?

GG : - Je n’ aurai peut-être pas le choix. Mais mon projet pour un futur proche, c’ est de changer de ville et d’ aller à Barcelone, pour aller étudier à l’ Ecole de Musique Supérieure de Catalogne, avec Rafael et Juan Manuel Cañizares. Je me sens dans une période où j’ ai besoin d’étudier à nouveau, et de trouver une nouvelle énergie motrice parce que je me sens un peu « fatigué de moi-même ». En ne prenant plus de cours, à un moment on commence à tourner en rond, à faire toujours les mêmes choses. J’ ai besoin que quelqu’ un m’ aide à enfoncer une nouvelle porte.

Pourquoi eux ? Pourquoi cette école ?

GG : - Pour plusieurs raisons, ça me semble la meilleure alternative : d’ abord, comme guitaristes et comme professeurs, ce sont des gens exceptionnels. Ensuite, Barcelone est plus près de la France, ce qui me permettra de me rapprocher un peu de ma famille. Et puis, l’ école a l’ énorme avantage d’ être plus ouverte sur la musique en général. En étudiant là, même dans le département « flamenco », j’ aurai l’ opportunité de partager avec des musiciens de tous horizons, classique, jazz, ou autres. J’ ai besoin de ça à l’ heure actuelle, de m’ alimenter d’ autres styles de musique.

Quand tu dis vouloir aussi te rapprocher de ta famille, ça veut dire que tu n’ imagines pas forcément faire une carrière en Espagne ? Ça peut être en France de la même façon ?

GG : - Je ne compte pas revenir en France spécialement, mais je n’ ai pas non plus pour l’instant d’ idée précise. La formation à Barcelone dure quatre ans, donc dans quatre ans, on verra ce qu’ il se passera…

Si demain tu avais une scène à toi, qui inviterais - tu pour jouer avec toi ? Quel format choisirais - tu ?

GG : - Ah ça, c’ est compliqué ! Ça dépend du budget !

Imaginons que tu aies de la chance comme d’ habitude : budget illimité…

GG : - J’ inviterai Rocío [Márquez] déjà, ça c’ est sûr. Je lui dois bien ça ! Je ne sais pas, il y a tellement de gens, qui sont tellement biens, qu’ il faudrait que j’ y réfléchisse.

Ça serait plutôt du chant, de la guitare, de la danse ?

GG :- Ça serait plutôt axé sur le chant, évidemment. C’ est ce que je préfère faire, accompagner le chant. Le problème, c’ est qu’ ayant commencé la guitare assez tard, j’ ai une sorte de retard sur l’ apprentissage de l’ instrument. J’ ai donc essayé de miser sur ce qui me paraissait le plus naturel pour moi, c’ est - à - dire accompagner le chant.

Ça veut dire que pour l’instant, tu ne rêves pas d’ être soliste ?

GG : - J’ aimerais bien aussi, mais il faut être un peu réaliste. C’ est aussi pour ça que j’ ai besoin d’ aller étudier à nouveau.

C’ est plutôt un aboutissement de carrière logique pour un guitariste, de devenir soliste après être passé par le circuit de l’ accompagnement ?

GG : - Je pense que c’ est un choix par rapport à tes capacités et à tes possibilités, mais il y a aussi des gens que ça n’ intéresse pas tout simplement. Il y a des solistes qui ne sont pas du tout intéressés par l’ accompagnement du chant ou de la danse, mais il y a aussi l’ inverse. Et moi, j’ aimerais bien faire un peu de tout.

Tu composes aussi ?

GG : - Oui, j’ essaie. Les falsetas, au moins celles que je dois enregistrer, je les compose moi-même ; ça ne se fait pas de voler celles des amis ! Et puis, si on a l’ opportunité d’ enregistrer, il vaut mieux essayer de faire valoir ce qu’ on fait soi-même. La composition est un processus difficile. C’ est un peu ingrat, parce que ça demande vraiment beaucoup de temps et d’ énergie. Mais par contre, quand on a fait un petit quelque chose, même de cinq secondes, c’ est encourageant, on se dit : « c’est moi qui l’ ai fait ! ». Et que ça te plaise à toi, au bout du compte, c’ est ce qui importe.

Quand tu composes, c’ est toujours du flamenco traditionnel, ou bien es - tu aussi tenté par du flamenco - jazz ou de la fusion ?

GG :- Ça m’ intéresse et ça m’ interpelle, mais le problème de la fusion, c’ est que théoriquement il faudrait dominer les deux genres qu’ on veut fusionner, ce qui souvent n’ est pas le cas. Ça devient plutôt des juxtapositions. Et donc si je voulais faire ça, il faudrait par exemple que j’ étudie le jazz. Mais ça m’ intéresserait bien !

De plus en plus, les étrangers commencent à avoir une place dans le milieu professionnel flamenco reconnu. On peut citer des noms dans la Biennale par exemple. Paradoxalement, en France, les programmateurs préfèrent en majorité les espagnols, même lorsqu’ on a des étrangers qui vivent depuis de nombreuses années là - bas, comme si la nationalité était une garantie. Qu ’ en penses - tu ? L’ as - tu déjà ressenti ?

GG : - Oui, je me suis déjà fait la réflexion. Je trouve que c’ est compréhensible, parce que le flamenco est tellement typiquement andalou. C’ est normal qu’ on attende ça d’ un andalou. Mais c’ est en train de changer, il y a de plus en plus d’ étrangers, et moi, en cinq ans, j’ ai vu une véritable évolution. Quand je suis arrivé à Séville, il n’ y avait pas tant d’ étrangers que ça. Mais maintenant, il y en a beaucoup et ce sont des gens vraiment compétents, qui apportent en plus une autre vision de la musique et du flamenco. Ça fait avancer tout le monde. Je pense que c’ est juste une question de temps, pour que les programmateurs se rendent compte que les étrangers font un flamenco tout aussi valable. Alors ils cesseront d’ avoir peur…

Qu’ est - ce qui distingue l’ ancienne génération de la nouvelle en flamenco ? Je veux dire, des générations d’ artistes vivants…

GG : - La grosse différence que je vois, c’ est que les anciens le vivaient comme leur culture, et non pas comme leur moyen de subsistance. C’ étaient des professionnels puisqu’ ils montaient sur scène, et gagnaient de l’ argent, mais la plupart avait tout de même un autre travail. C’ était une autre façon de voir le flamenco, surtout comme un moyen d’ expression, comme ça devrait être, une expression artistique. Nous, nous sommes un peu conditionnés par le fait de devoir travailler. Et puis, il y a beaucoup d’ artistes, donc il y a une compétition. Le « compañerismo », aujourd’ hui, est différent : il y a une véritable compétition entre tous.

D’ autre côté, on a l’ impression de plus d’ ouverture aussi. C’ est peu t- être paradoxal, mais on a parfois au contraire l’ impression que certains jeunes sont plus solidaires. Es t- ce qu’ il y a des clans, des familles, dans le flamenco ? Tu ne ressens pas ça ?

GG : - Non… J’ imagine qu’ il y a un peu de tout, qu’ il y a des gens qui s’ entendent bien et qui arrivent à monter des projets intéressants…

Parfois on a l’ impression, chez certains jeunes artistes, qu’ il y a un peu plus d’ éthique, ou une certaine conscience de la réalité du marché. Une autre conscience des contrats… C’ est réel, êtes - vous mieux préparés aujourd’hui ?

GG : - Peut - être. Mais ça dépend à quel niveau tu peux jouer. La plupart des artistes qui ont l’ occasion d’ aller à l’ étranger se rendent compte de comment ça marche réellement. Mais en Andalousie, dans le circuit des peñas ou des festivals, certains artistes se disent « je vais chanter et puis voilà ! ». Nous les jeunes, nous devrions faire l’ effort d’ apprendre un peu de management, comme nous devrions faire l’ effort d’ avoir une formation basique de technicien du son, par exemple. Ça ne se fait pas encore, mais ça devrait.

Il y a pourtant déjà des artistes de flamenco qui quittent leur production et qui veulent tout faire eux-mêmes… Parfois, on voit que c’ est encore flottant lorsqu’ on en parle avec les organisateurs de spectacles. Ça questionne. Les productions seraient - elles à ce point incompétentes ? Est - ce qu ’un artiste a le temps de tout faire ?

GG : - Je comprends… Personnellement, je n’ ai pas eu de mauvaise expérience, mais il y a tout un tas de légendes urbaines qui circulent à ce sujet. Il y a des gens qui ont le pouvoir, qui se partagent la majorité des contrats, et qui en profitent. Donc, je comprends tout à fait que des artistes qui ont les moyens et le courage de le faire, choisissent cette option qui me semble bonne. C’ est mieux que de déléguer et de faire confiance à des gens à qui on ne devrait peut-être pas se fier…

Es - tu un peu au courant du système des subventions dans le flamenco ? Mises - tu là-dessus ?

GG : - Non, mais c’ est vrai qu’ on voit souvent les mêmes un peu partout. Je pense que c’ est aussi à cause du contexte économique actuel. Les programmateurs ne veulent pas se risquer à présenter des artistes avec qui ils ne sont pas sûrs de remplir une salle. Je ne sais pas comment ça va évoluer…

C’ est problématique pour les jeunes qui débutent et qui on besoin d’ opportunités pour construire leur carrière...

GG : - Oui, c’ est sûr. Il faut arriver à mettre un doigt dans la machine…

Changeons de sujet… Quelles sont tes références musicales ?

GG : - J’ écoute à peu près tout le monde. Au moins pour savoir ce qui se fait. Mes références… ça dépend pour quoi ! Pour l’ accompagnement du chant, à l’ heure actuelle, pour moi ce serait Manolo Franco et Manuel Silveria. Ce serait les meilleurs. Et Miguel Ángel Cortés.

Et si tu écoutais un disque, là, tout de suite...

GG : - Ça ne serait pas du flamenco ! [Il rit]. Je suis dans une phase… hum… un peu en overdose.

Si tu sortais un disque très prochainement, enregistrerais - tu plutôt du flamenco traditionnel. Ou bien, ne mettrais - tu pas de limite ?

GG : - Pour un premier travail, je pense qu’ il vaut mieux faire quelque chose d’ un peu traditionnel, qui respecte les règles. Parce que sinon, ça serait peut - être une façon de s’ « empêcher » de pouvoir plaire aux aficionados, sans pour autant pouvoir entrer dans un autre univers musical. Le premier disque devrait être formaliste…

Artistes invités sur ton disque ?

GG : - Beaucoup ! Rocío sûrement. Un autre ami aussi, qui s’ appelle Raúl Mico. J’ aime beaucoup sa façon de chanter, et c’ est aussi quelqu’ un de bien.

Je l’ ai entendu dans un festival d’ été à Córdoba. Il chantait avant Mayte Martín et José de la Tomasa, entre autres. Ce n’ était pas évident. Et il a été vraiment bien. Dans mon souvenir, il a un timbre proche de celui de Camarón, n’ est - ce pas ?

GG : - Oui, mais ça n l’ empêche pas beaucoup de personnalité ; et heureusement, parce que sinon il serait tombé dans la comparaison fatale.

Sur ce disque, inviterais - tu aussi ceux qui ont été tes professeurs ? Juan del Gastor pourrait - il être ton invité ?

GG : - Ah oui ! De plus, j’ aime bien les disques de guitare sur le concept de ceux de Juan Habichuela, c’ es t- à - dire avec pratiquement que des collaborations. Des gens avec qui il a travaillé tout au long de sa carrière, avec qui il s’ est bien entendu. C’ est une sorte de récompense pour tout le monde, c’ est l’ occasion de partager à nouveau. Et le partage, c’ est bien !

Et l’ on vient d’ apprendre la bonne nouvelle, un mois après cette interview : Guillermo Guillén vient d’ être admis à l’EMSC de Barcelone. Le conte de fée continue... ¡Enhorabuena !

Propos recueillis par Manuela Papino

Photos : Fabien Ferrer www.festival-flamenco-toulouse.fr





Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | visites : 8727916

Site réalisé avec SPIP 1.9.1 + ALTERNATIVES

RSSfr

Mesure d'audience ROI statistique webanalytics par WebAnalytics