Jerez : XIIIème Festival Flamenco (2009)

vendredi 13 mars 2009 par Manuela Papino

Cet article sera mis à jour périodiquement, au fur et à mesure que nous parviendront les comptes-rendus de nos collaboratrices, Manuela Papino et Maguy Naïmi (voir à la fin de l’ article).

Eva la Yerbabuena fait l’ouverture du Festival de Jerez 2009

Théâtre Villamarta - le 27 février

Baile : Eva Yerbabuena

Corps de ballet : Mercedes de Córdoba, Irene Lozano, Eduardo Guerrero, Fernando Jiménez.

Cante : Enrique el Extremeño, Pepe de Pura, Jeromo Segura.

Guitare : Paco Jarana, Manuel de la Luz.

Percussions : Manuel José Muñoz "el Pájaro", Raúl Dominguez.

Voix off : Isabel Lozano, Alejandro Peña.

Le 27 Février dernier, le Festival de Jerez de la Frontera débutait sa treizième édition avec «  Lluvia » de La Yerbabuena, une première qu’elle commentait ainsi : « Je veux m’immerger dans un profond et silencieux voyage, où la peur n’ oblige pas à fermer les yeux ; sentir les souvenirs jusqu’à me remplir de vie et amasser un plaisir qui, absent d’émotion, puisse se déguster dans ce présent dans lequel je vis. »

Une grande porte occupe le centre de la scène, entourée par un voile de briques qui laissent, parfois, deviner les musiciens. Cette porte symbolise la frontière entre la réalité et le monde de l’imagination. C’est un décor raffiné mais immense, qui envahit toute la mise en scène, nous rappelant le travail habituel des grandes compagnies de flamenco. Le corps de ballet débute avec des registres qui vont, tout au long du spectacle, de la danse contemporaine au ballet espagnol, en passant bien sûr par le flamenco. Le corps de ballet est composé de deux femmes et de deux hommes, qui s’adaptent parfaitement à tous les registres. Ils sont parfois danseurs-acteurs, tout spécialement dans les Tanguillos où ne manquent ni l’humour ni le message. Fidèle à ses thèmes favoris, la solitude, le désamour et la mélancolie, la Yerbabuena ouvre une malle d’où sort un homme au torse nu. Celui-ci l’accompagne derrière un paravent, pour changer de vêtements… Le corps de ballet débute alors une danse de séduction au rythme des Tanguillos, évoquant le jeu des amants dans son univers de fantasmes, délicatement accompagné à la guitare par Paco Jarana, le mari d’Eva…

Durant toute la première partie, le corps de ballet, en une vision contemporaine, accompagne en silence le chant, invitant le public de flamenco- peu habitué à cette esthétique- à entrer dans le rêve. Une tentative de travail au sol s’ ébauche, mais reste cependant, malheureusement, à mi-chemin. On peut y voir l’ admiration de la danseuse pour le travail de Pina Bausch, qui influence clairement sa propre recherche, sans aller cependant jusqu’ à un changement de style. Le travail de la chorégraphe allemande apparaît dans la restitution de l’univers onirique, que la Yerbabuena retrace dans le décor imposant et la multitude d’objets, machine à coudre, chaises…, les nombreux changements de costumes, et l’utilisation, au début et à la fin, de figurants. Onpeut également déceler cette influence dans un duo (ou trio avec une table) très réussi, sur un air de Milonga, moment très suggestif et clair quant au message : solitude du couple et séparation à l’intérieur même de la relation.

Il semble que la Yerbabuena cherche à retrouver l’état du rêveur éveillé. La relation entre la scène et le public est provoquée par de nombreuses sollicitations. Cependant on ne ressent pas la force radicale des émotions qui dérangent et remuent les entrailles. Cela reste un joli spectacle, un film une fois de plus parfaitement réalisé, accompagné d’une musique magnifique. La Soleá de la Yerbabuena, tant attendue, arrive comme une ultime danse, avec bata de cola, noire sur noir, sur un chant d’ Enrique el Extremeño, profond et magnifique.

En ce jour si particulier, Eva avait invité Miguel Poveda, coutumier du fait. Ils terminèrent le spectacle par un duo qui enthousiasma le public, bien qu’ il n’ ait pas grand-chose à voir avec le spectacle, comme une petite touche « glamour » qui semble tant plaire au public de Flamenco. Pourquoi pas… Même si le spectacle est un peu dense, il n’en reste pas moins très joli. Eva danse une Murciana et un Taranto merveilleux, le corps de ballet répond à sa recherche et la musique fait sans aucun doute rêver.

On ne peut que se réjouir que ces figures de la danse flamenca fassent preuve d’ un souci d’ innovation qui les amène à ouvrir de nouveaux chemins et à intégrer peu à peu de nouvelles formes, se risquant, dans un Festival comme celui de Jerez, à proposer au public de nouveaux horizons.

Manuela Papino


Tomasito malgré-lui !

Théâtre Villamarta - 28 février

Guitariste : Juan Diego.

Baile : Ángel Muñoz, Adela Campallo.

Artiste invité : Tomasito.

 Cante : Eva Durán, El Londro.

Guitare acoustique : Jorge Gómez.

Trompette : Enrique Rodríguez.

Percussions : Juan Peña ‘El Chispa’.

Palmas, choeur : Macano, Manuel Soto ‘Bo’.

Chorégraphie : Ángel Muñoz, Adela Campallo.

Musique : Juan Diego, Antonio Soteldo ‘Musiquita’.

“Il existe le toque pour la danse. Mais la danse pour le toque existe-t’ elle ? ». Ainsi s’annonçait le spectacle "Inspiration" de Juan Diego, avec Adela Campallo et Ángel Muñoz. La question allait sonner comme une excuse. "Ici, personne ne commande ; ici c’est la musique qui commande" déclara le guitariste de Jerez Juan Diego. Et, en effet, personne ne commanda..., et on le déplora. Si la musique fut agréable, avec une touche de jazz grâce à la présence du trompettiste Enrique Rodriguez, le spectacle manquait de netteté et de composition. A la fin de chaque intervention, le public était plongé dans l’obscurité, ce qui provoqua rapidement une pesante impression de morcellement, qui n’aida en rien à oublier le manque de fluidité et de netteté du spectacle.

La danse, si ce n’ est la délicatesse flamenca d’ Adela Campallo, ne proposa rien à la hauteur d’un Festival comme Jerez. A peine arrivé sur scène, Ángel Muñoz perdit l’ équilibre, et peina à trouver sa juste place dans le spectacle. Il y eu beaucoup de danse, mais l’ on se souviendra surtout de la Soleá d’ Adela Campallo, qui ne fut pourtant pas non plus inoubliable.

L’ apparition dynamique, drôle et rythmée de Tomasito arriva comme un soulagement à la fin du spectacle. Le public endormi s’ enthousiasma enfin, répondant aux sollicitations de Tomasito qui remplit l’espace scénique de son charisme d’humoriste, faisant du spectacle, enfin, quelque chose d’attirant.

La guitare eut cependant quelques jolis moments, par l’ originalité du style de Juan Diego, que le flamencologue José Manuel Gamboa qualifie d’une des guitares "les plus personnelles et innovantes de l’ illustre terre du "soniquete jerezano" et d’ El Paula (…) ; un jeu mesuré et élégant, intelligent et différent". On remarqua particulièrement – comme pour nous rappeler ce qu’aurait pu être la soirée - les paroles de la Milonga que chantèrent El Londro et Eva Durán.

Ce fut une surprise d’ assister, pour la deuxième soirée du Villamarta, à un spectacle si confus et ennuyeux, qui dérouta les spectateurs, et les priva malheureusement du plaisir d’écouter la musique de Juan Diego.

Manuela Papino


Celia Morales / Rocío Márquez

Palais Villavicencio – 3 mars

1ère partie :

Guitare : Celia Morales

2ème partie

Cante : Rocío Márquez

Guitare : Guillermo Guillén

Percussions : Jorge Pérez

Palmas : Marcos Jiménez, Juan Aguirre

Ce que j’ aimerais dire d’ abord du Festival de Jerez, c’ est qu’il donne une image très positive du flamenco, non seulement par la qualité des spectacles, mais aussi par son organisation.

Ce qui frappe immédiatement, c’ est que tout se passe dans un périmètre réduit de la ville, ce qui favorise une ambiance de convivialité et de joyeuse effervescence, particulièrement palpable aux abords immédiats du Théâtre Villamarta.

Le guide édité par le Festival ne renseigne pas seulement sur les lieux et dates des spectacles. Il comprend aussi un plan du Festival, ce qui évite aux visiteurs comme moi d’ errer par les rues comme une âme en peine, tentant de localiser les différentes scènes.

C’ est une heureuse initiative que d’ organiser un cycle de concerts « intimistes » à 19 heures, au Palais Villavicencio, dans le cadre magnifique des Reales Alcázares. Une petite scène a été montée dans un des salons du Palais, où pourront s’ exprimer quelques jeunes artistes – toutes des femmes, certaines guitaristes, et d’ autres cantaoras.

J’ ai eu ainsi la chance d’ assister aux récitals de la guitariste Celia Morales et de la cantaora Rocío Márquez le 3 mars, et d’ Antonia Jiménez et Tamara Tañé le 4 (voir un prochain article).

Le flamenco, comme dans une certaine mesure le blues et le jazz, est une musique où l’ on a coutume de rendre hommage aux générations antérieures. Non seulement en annonçant, comme le fit Celia Morales : « je vais jouer une Rondeña à Ramón Montoya », ou en signalant à propos de sa seconde composition, une Soleá, qu’ elle s’ inspirait du cante d’ El Mellizo ; mais aussi en partageant la scène avec des artistes d’ une autre génération, comme ce fut le cas le jour suivant de Tamara Tañé, avec Niño Jero.

Celia Morales joua aussi des Alegrías en Mi, gracieuses et très bien structurées, sans abuser de sa vélocité, un Zapateado où elle utlisa toutes les tecniques de la guitare flamenca (picado, arpèges, pulgar…), des Fandangos de Huelva en hommage à Niño Ricardo, et des Bulerías, sa « dernière œuvre achevée ».

Celia nous a offert une musique dense et intense, avec peu de moments de repos (peu de compases d’ attente en rasgueados), mais elle a eu du mal à surmonter la nervosité que provoque souvent le concert en solo. Sa jeunesse et le trac l’ empêchèrent sans doute de s’ exprimer avec aisance, mais ce fut un agréable moment musical que le public applaudit en cette soirée du mardi 3 mars.

La jeune cantaora Rocío Márquez (« Lámpara minera » 2008) lui succéda sur scène, accompagnée par Guillermo Guillén (guitare) Jorge Pérez (percussions) et Marcos Jiménez et Juan Aguirre (palmas).

Le jeu très fin de Guillermo Guillén, en guise d’ introduction , donna le ton. Pas de stridences ni de « cris primitifs » du cante. Régna, dans ce récital, une voix suave, avec une intonation parfaite dans les graves, des appuis précis dans les aiguës, parfaitement modulée, si agréable à l’ oreille que nous avons pu nous régaler, non seulement des mélodies, mais aussi des textes des cantes. On entendait murmurer dans le public : « que c’ est beau » (en allusion à la voix et aux textes) : c’ est que les choix de Rocío témoignèrent de son bon goût. Elle commença par une Malagueña de Chacón et un « cante abandolao de Juan Breva », que suivirent les Fandangos de Frasquito Yerbabuena, et des Bulerías de Manuel Vallejo dans lesquelles Rocío alterna des passages presque murmurés avec des séquences d’ une grande intensité vocale, contrôlant avec précision la respiration, sans césures intempestives. Son programme présenta ensuite des Soleares, ponctuées de silences avec justesse, des Tangos (extremeños, du Sacromonte, et de La Repompa), et des Alegrías de Córdoba et Cantiñas.

Rocío eut aussi bon goût dans le choix de ses partenaires. Ce fut réellement une grande satisfaction de voir réunis sur scène la jeunesse et le talent. Peut-être parce qu’ il n’ y avait pas de sonorisation, et que le salon du Palais est un lieu qui favorise l’ intimité : toujours est-il que, pour une fois, nous avons pu écouter à loisir le moindre détail du chant et de la guitare.

Maguy Naïmi

Rocío Márquez : photo M. Avilés


Compagnie María Pagés : « Autorretrato » (« Autoportrait »)

Théâtre Villamarta – 3 mars

Baile : María Pagés, María Morales, Sonia Fernández, Isabel Rodríguez, Anabel Veloso, José Antonio Jurado, Emilio Herrera, José Barrios, Alberto Ruiz

Cante : Ana Ramón, Israel de La Rosa

Guitare : José Carrillo « Fity », Isaac Muñoz

Violon : David Moñiz

Vers de José Saramago, Antonio Machado, Miguel Hernández, Federico García Lorca

María Pagés, avec sa Compagnie, s’ est produite le 3 mars au Théâtre Villamarta, à 21 heures. Son spectacle « Autorretrato » fut un moment inoubliable, où se mêlaient drôlerie et poésie. Poésie des miroirs disposés sur scène, qui multiplient les silhouettes. Les éclairages soulignent, à la manière du clair-obcur de peintres anciens, quelques parties du corps, accentuant la courbe de bras qui nous semblent interminables, l’ ondulation d’ un corps altier et puissant… Les formes se succèdent : Bulerías, Farruca…, mais le dialogue ente la danse et les instruments (guitare, violon, voix…) est constant.

Ce qui m’ enchanta réellement, ce fut cette alternance entre des moments de pure poésie, et d’ autre franchement humoristiques : María courant sur scène derrière un miroir qui traverse la scène, puis en sort, rattrapant enfin le miroir et retrouvant ainsi son reflet. María regardant le miroir avec surprise, cherchant à voir qui se cache, parce que, derrière, un autre taconeo a répondu au sien.

Une autre idée digne d’ intérêt : des cadres anciens descendant sur la scène. Divers portraits se dessinent dans ces cadres : des portraits de famille, de couples en train de poser. Ils se forment puis s’ effacent, et finalement, María reste seule dans le cadre central.

María Pagés sait parfaitement se faire discrète. Son taconeo devient léger quand il dialogue avec le violon et la guitare, et elle peut même danser sans musique. Sa chorégraphie muette met en valeur les vers d’ un poème de Saramago en portugais. A la poésie de la musique de la Toná (« en el barrio de Triana… »), répond la poésie dite en voix « off » (« Olvidemos las palabras / dejemos que el silencio… »), et, en effet, María Pagés termine seule une danse silencieuse.

Poésie et musique réunies dans la « Nana de la cebolla » de Miguel Hernández. Violon, guitare et chant, accompagnant la danse : la légèreté du taconeo, la fluidité du costume, collent aux vers de ce poème, l’ un des plus bouleversants de la poésie espagnole.

Mais immédiatement, l’ humour revient. Des chœurs se forment, les filles entrent vêtues de kimonos à la japonaise, les gars dansent avec des cannes, se répondent sur un zapateado « por Bulerías » ; les miroirs reviennent, mais María fait irruption avec des castagnettes, façon « Espagne de pacotille » et provoque nos rires. Elle continue avec d’ amusants Tanguillos, évoquant sa vie d’ artiste avec sa Compagnie – des Tanguillos qu’ elle dit (elle ne les chante pas).

Et il y aura encore des Tientos et Tangos, la Tarara « por Rumba », des Alegrías et des Bulerías de Cádiz.

Un spectacle émouvant, drôle et poétique à la fois, que le public du Théâtre Villamarta a acclamé debout.

Maguy Naïmi


Antonia Jiménez / Tamara Tañé

Palais Villavicencio – 4 mars

1ère partie :

Guitare : Antonia Jiménez

Percussions : Jesús Mañero

2ème partie :

Cante : Tamara Tañé

Guitare : Pedro Carrasco « Niño Jero »

Palmas : Samuel Tañé, Alberto Jiménez, Israel de Juanillero

Lors notre entretien du 18 octobre 2008, à Sceaux, où elle s’ était produite avec la Compagnie « En sus trece », Antonia Jiménez m’ avait confié qu’ elle préférait l’ accompagnement, surtout celui de la danse, et qu’ elle n’ avait jamais joué en solo (à lire, dans la section "Portraits et interviews"). Je me suis donc réjouie de la voir figurer au programme des concerts du Palais, comme soliste, et j’ attendais avec impatience que vienne le moment de l’ écouter.

Elle était visiblement très émue, s’ est présentée au public avec un mince filet de voix, et a commencé par des Malagueñas. Le trac l’ empêcha de les jouer comme elle l’aurait voulu, mais, dès le deuxième toque, et avec le renfort de son alter ego Jesús Mañero aux percussions, Antonia Jiménez commença à se détendre, et elle joua parfaitement.

Plus qu’ une simple juxtaposition de deux instruments, il s’ agissait d’ un véritable duo. La complicité entre la guitare d’ Antonia et les différentes percussions de Jesús était évidente. Ce fut un véritable dialogue, un va-et-vient permanent, chacun s’ inspirant de l’ autre et s’ appuyant sur lui.

Antonia commença chaque composition par une belle introduction, une sorte de signature personnelle qui créait le climat, et initiait la conversation avec le percussionniste et le public. Ses Alegrías nous évoquèrent sa terre natale, avec leur balancement, et la coda nous enchanta : la musique s’éloignait progressivement , comme un bateau à l’ horizon. Dans la Farruca, le duo avec la percussion devient plus évident : le rythme est suggéré, et les pauses entre les différentes parties laissent la musique respirer. Les Tangos « sur des airs de Guajira » reposent sur des thèmes pleins d’ humour. Antonia Jiménez joua enfin des Bulerías douces et élégantes, avec une parfaite maîtrise du compás, des accents toujours pertinents qui soulignaient telle ou telle phrase musicale.

Le public applaudit chaleureusement les deux artistes, qui le méritaient amplement.

La deuxième partie du concert était à la charge de Tamara Tañé, qui monta sur scène en compagnie de Pedro Carrasco « Niño Jero » (guitare), et de Samuel Tañé, Alberto Jiménez, et Israel de Juanillero (palmas). Quand elle chante, Tamara répand avec prodigalité sa joie de vivre et son énergie. Elle communique à ses partenaires sa vitalité et sa bonne humeur, qui touchent immédiatement le public.

Elle commença son récital par de joyeuses Alegrías (parmi lesquelles des cantes de la Perla de Cádiz), chantées avec swing. La jeune artiste démontra ensuite sa maîtrise du cante avec des Malagueñas interprétées avec beaucoup de sensibilité. Suivirent des Soleares por Bulería et une « fin de fiesta por Bulería » qui fit se lever le public, soutenue par un Niño Jero très à l’ aise, visiblement heureux de participer à la fête.

Maguy Naïmi


Javier Barón : « Dos voces para un baile » (« Deux voix pour une danse »)

Théâtre Villamarta – 4 mars

Baile : Javier Barón, Juan Diego, Antonio Molina « El Chorro »

Cante : Miguel Ortega, José Valencia

Guitare : Javier Patino, Ricardo Rivera

Javier Barón présentait son spectacle « Dos voces para un baile » au Théâtre Villamarta, le 4 mars à 21 heures. Si, comme María Pagés, l’ artiste voulait conter au public sa vie, les expériences qui l’ ont marqué, tout ce qui lui permit de devenir le grand bailaor que nous connaissons aujourd’ hui, la réalisation scénique du spectacle était par contre totalement différente.

Aucun décor. Fond obscur. Un seule lumière, diffuse, éclairera les protagonistes. Tout est concentré sur la danse, le chant, et la guitare. L’ attention du public est à son maximum, et il le faut, compte tenu de la quantité impressionnante de formes (vingt-huit) qui seront interprétées sur scène.

Les voix de Miguel Ortega et de Ïosé Valencia, sonores et puissantes, associées aux guitares de Javier Patino et de Ricardo Rivera, accompagneront constamment le baile de Javier (« Premio de danza » 2008), et de ses partenaires Juan Diego et Antonio Molina « El Chorro ».

Tous ont présenté au public une véritable anthologie de palos : Serrana, Fandangos, Bulerías, Verdiales, Alegrías, Soleá por Bulería, Farruca, Tangos de Málaga, Soleares, Mirabrás… J’ en passe, mais ce fut une véritable démonstration de « science flamenca », tant de la part des cantaores et des guitaristes que de celle des danseurs.

Une telle densité sonore et visuelle nous laissa sans voix. Un va-et-vient permanent des artistes : voix seule ou accompagnée, guitare soliste ou accompagnatrice, un danseur (Javier) ou plusieurs… Les bailaores font aussi par moments office de palmeros, les groupes se font et se défont, mais avec une constante : la sobriété.

Javier Barón est un « Maîre ès taconeo : il sait le varier, sourd d’ abord, il se fait ensuite plus sec et sonore, tout au long du spectacle ; pour la Farruca, il applique le taconeo aux arpèges de la guitare…

Un grand moment de danse dans le cadre du Théâtre Villamarta de Jerez.

Maguy Naïmi


Un triomphe pour Rocío Molina !

Théâtre Villamarta - 7 mars

Danse : Rocío Molina, Laura Rozalén, Moisés Navarro, David Coria.

Cante : Rosario Guerrero "La Tremendita".

Guitare : Paco Cruz, Rafael Rodríguez "Cabeza".

Percussions : Sergio Martínez.

Palmas : Bobote, Electrico.

Chorégraphie : Rocío Molina.

Scénario : Rocío Molina, David Picazo.

Le 7 mars restera comme l’ une des plus grandes nuits du Festival de Jerez au Villamarta. Avec "Oro viejo", qui fut présenté en avant-première à la Biennale de Séville, Rocío Molina s’est à nouveau produite devant le public andalou.

"Si tu cours derrière le temps, le temps court encore plus vite.

Tu veux l’arrêter ?

Il te laisse sans respiration et ne fais que te vieillir plus encore.

Il faut le prendre en flagrant délit, dans le présent,

Mais le présent est encore à construire.

Nous sommes nés pour ne jamais vieillir, pour ne jamais mourir.

Nous n’avons que la conscience d’être arrivés trop tôt

Et un certain mépris pour le futur, qui déjà nous assure une jolie tranche de vie".

C’est avec une image profonde, volumineuse et délicate à la fois, que s’ouvre "Oro viejo". Rocío Molina danse "Vértigo", debout sur une chaise dans l’ obscurité. Un pasodoble lui succède, dansé par le trio : Moisés Navarro, David Coria et Rocío Molina.

"Oro viejo", basé sur les souvenirs de son enfance, diffuse une tendresse émouvante et le goût des petites choses anciennes, que Rocío offre avec son regard intime et drôle. Elle nous fait le plaisir de réécouter l’enregistrement de "La falsa moneda" d’ Imperio Argentina, qui précède l’indescriptible Guajira qui s’impose comme le clou du spectacle. Accompagnée à la guitare par Rafael Rodríguez "Cabeza", Rocío Molina, de son éventail, dessine les minauderies, la séduction et la coquinerie, avec sa silhouette si étrangement flamenca. Les frappes de pieds se font discrètes et la Guajira s’ emplit de charme et de détails qui la rendent divine. La danse se construit à différents niveaux de discours, comme de légers commentaires subtils, pleins de clins d’œil.

La danseuse revient, après un chant de La Tremendita "por Milonga", avec des Tanguillos très originaux, suivis d’un délicieux moment, dans lequel la danse illustre une chanson enregistrée, "Donde va María", interprétée par Mary Santpere.

Les souvenirs se succèdent, depuis une version au violon de Manuel Alejandro pour l’orchestre symphonique de RTVE, jusqu’aux paroles de Tonás de La Piriñaca, Niño Almadén et Mazaco.

Le spectacle se termine par une Malagueña avec bata de cola,et sans chaussure, et par un Polo qui divise la scène en deux, Laura Rozalén dansant sur le chant de La Tremendita dans le style de l’école sévillane. Rocío Molina lui répond, vêtue comme un homme, avec une danse en hommage au danseur Antonio, proposant des postures et des "remates" qui nous laissent sans voix. Le "Vértigo" initial se conclut en "Tortura", et Rocío Molina prend congé avec une dernière danse, devant une vidéo où l’on peut la voir avec sa grand-mère.

Ce fut une grande nuit du XIIIème Festival de Jerez. Le public, debout, fit une ovation interminable à Rocío Molina, qui reçut l’ hommage tant du public que des professionnels présents dans la salle.

Manuela Papino


“De mis manos”, concert du guitariste José Luis Rodríguez

ßodega de los Apóstoles - 7 mars

Guitare : José Luis Rodríguez

2e guitare : Antonio Detelli

Percussion : Antonio Montiel.

Chant : Juan José Amador,Mercedes Cortés

Technicien son : Rafael Sánchez et Juan Bermúdez

Technicien lumière : Ada Bonadei

Direction artistique : José Luis Rodríguez.

Le Festival de Jerez propose un joli parcours à travers la ville, menant les passionnés jusqu’ aux endroits historiques importants. Le 7 mars, à minuit, la Bodega de Los Apóstoles, hôte de la guitare flamenca, proposait un autre moment inoubliable de cette XIIIème édition : le concert du guitariste de Huelva, José Luis Rodríguez.

Dès que l’ on entre, l’amplitude de l’espace - orné de barriques et ponctué de colonnes - fascine le spectateur, le plongeant dans une ambiance intime, qui devient d’autant plus accueillante que lui est offert un petit verre de Fino avant le spectacle. « De mis manos », est le nom de ce spectacle arrivé à maturité, curieusement subtil, et que l’on pourrait qualifier de « spirituel », par la façon dont la musique amène le spectateur à entrer en lui-même. Les titres de certains thèmes confirment ce chemin, comme la Soleá por Bulería « La morada de los dioses », le Taranto « Decepción » ou l’ Alegría « Liberación ».

José Luis Rodriguez prouve dans ce répertoire que sa réputation, de posséder une main droite unique, n’ est pas usurpée. Sa grande expérience d’accompagnateur de la danse, lui donne un compás parfait et singulier, qui fait de lui un soliste et un compositeur d’exception.

D’autres thèmes plus romantiques ponctuent le concert, comme la Guajira « La niña de mis ojos », contenant toute une gamme d’ atmosphères musicales qui laissera son empreinte dans nos mémoires, ou la Rondeña « Todo lo ocupas tú », qui joue sur la puissance et la subtilité de certaines notes qui semblent irréelles. Mais le thème le plus inoubliable fut, sans aucun doute, un hommage à Niño Miguel, « Miedo a morir » : la technique impressionnante de José Luis Rodriguez, et ses trémolos parfaits, font surgir une émotion rageuse et extrêmement tendre à la fois, illustrant les quelques mots de présentation qui lui servirent à expliquer la douleur que signifie pour lui l’absence du Niño Miguel dans le monde de la guitare.

Le chant, avec la présence de Juan José Amador et de Mercedes Cortés, tient une place très importante, bien que discrète, renforçant par moment la musique et enveloppant la guitare, comme le font également, rythmiquement et harmoniquement, la percussion et la deuxième guitare.

José Luis Rodríguez, ce soir-là, a démontré qu’est arrivé pour lui, en tant que soliste, le moment de mettre son art de compositeur au service de son propre discours musical, et qu’il est digne d’occuper la place de grand guitariste de flamenco qui lui revient. Son jeu est un des plus personnels de la guitare d’aujourd’hui, et ses compositions s’apparentent à un fruit mûr et juteux qu’il ne faut absolument pas perdre.

Manuela Papino


Double hommage à Mario Maya – (Théâtre Lope de Vega de Séville – Théâtre Villamarta de Jerez)

Théâtre Villamarta - 14 mars

Danseuses : Belén Maya, Isabel Bayón, Rafaela Carrasco (Manuela Reyes), Patricia Guerrero, Miriam Sánchez

Danseurs : Ángel Atienza, Manuel Betanzos, Manuel Liñan, Marco Vargas, Juan Manuel Zurano, Diego Llori, Juan Andrés Maya

Guitaristes : José Luis Rodríguez, Juan Requena, Jesús Torres

Chanteurs : Jesús Corbacho, Antonio Campos, Manuel De Paula, Alfredo Tejada

Ce spectacle en hommage à Mario Maya, décédé en septembre 2008, dont la première venait d’être présenté au Lope de Vega, le 11 mars (jour du Gala de la remise des prix Giraldillos de la XV Biennale de flamenco de Séville), a été à nouveau programmé pour la clôture du Festival de Jerez au Théâtre Villamarta, le 14 mars.

Belén Maya, sa fille, la famille et les collaborateurs les plus proches du maestro, soutenus par de nombreuses personnalités du monde artistique, académique et institutionnel, ont travaillé à la réalisation des derniers projets de Mario Maya. La création d’ une «  Fondation Mario Maya » devrait promouvoir une meilleure connaissance de sa vie et de son œuvre : préservation de l’héritage de l’ artiste ; diffusion de sa vision singulière de la communauté gitane ; défense de la dignité au flamenco, qui fut sa préoccupation constante. Cet hommage, sous la responsabilité de sa fille Belén Maya, avait donc valeur de manifeste.

La proposition de Belén Maya fut de réunir différents artistes qui avaient été formés par Mario Maya, et, avec eux, d’illustrer les trois facettes artistiques du maestro : sa capacité à chorégraphier pour le corps de Ballet, sa créativité en tant que compositeur musical, et la plus connue, celle de chorégraphe et créateur d’un style particulier dans la danse masculine.

Les noms des artistes qui participaient à cet hommage suscitèrent d’ emblée la curiosité et l’émotion : d’ une part, Belén Maya, Isabel Bayón, la jeune Patricia Guerrero, Rafaela Carrasco (qui malheureusement n’a pas pu être présente à Jerez, et dont l’absence fut très remarquée), et Miriam Sánchez ; et d’autre part, Manuel Liñan, Ángel Atienza, Manuel Betanzos, Marco Vargas et Juan Manuel Zurano.

« Oliva y naranja », extrait de « Requiem para el fin del milenio » (1994), la première création de Mario Maya en tant que directeur de la « Compañía Andaluza de Danza », débuta le spectacle avec le corps de Ballet, suivi d’ un solo de Belén Maya « por Siguiriyas », splendide à Séville, et grandiose à Jerez.

Commençant sur une falseta profonde du guitariste José Luis Rodríguez, et un chant puissant et douloureux d’ Antonio Campos, la danse de Belén captiva avec émotion et force, mêlée de sensualité et de sa délicatesse légendaire. Rien ne manquait, ni la série de « vueltas quebradas » impressionnantes à l’intérieur de l’escobilla, ni les détails inimitables qu’on lui connaît, ni la musicalité si particulière de ses pieds. Belén a dansé une longue Siguiriya en y prenant plaisir, en proposant une danse émotive, profonde et discursive. Digne, dans sa robe noire, Belén, dans toute sa splendeur, termina la main levée au ciel, avant de la planter sur le sol de la scène.

Tous les tableaux se succédèrent simplement et dans une parfaite coordination : « 5 Toreros » et « 3 sillas » extraits de « Flamenco libre », par le corps de Ballet masculin ; des solos d’ Isabel Bayón et de Manuel Liñan ; les « Cantes de Trilla y Martinete » de « Camelamos naquerar » (1976), célèbre moment dansé à cette occasion par Manuel Betanzos. La grande scène du « Diálogo del Amargo » (2005) fut reprise en duo par Juan Andrés Maya et Diego Llori. « 25 de Julio »… : Juan Andrés Maya interpréta avec brio le « Romance del Amargo », en silence, avec la force des frappes de pieds de « ceux de Grenade », et la majesté de l’allure « des anciens », avant de partager la scène avec Diego Llori, remarquable dans le rôle du cavalier - cheval, comme lors de sa création originale. Ce fut un grand duo qui se poursuivit avec le reste de la compagnie, dansant ensemble le thème divertissant « 1,2,3…fá » (2004) de Mario, en guise d’adieu.

L’ hommage à Mario Maya n’a pas revêtu la tristesse d’un requiem, mais au contraire s’est converti en une ode à la vie, simple et digne.

Mario Maya Fajardo (1937, Cordoue – 2008, Séville) fut également l’accompagnateur de Manolo Caracol et dansa avec Pilar López. Outre le fait d’être un chorégraphe révolutionnaire et un remarquable compositeur, il fut une des principales figures de la danse de son époque.

Manuela Papino





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