Desde Jerez : Tía Bolola, Juanillorro et Manuel Valencia

mardi 27 décembre 2016 par Claude Worms

Tía Bolola : "En cá de Tía Bolola" - un CD Flamenco y Universidad (Vol. XL), 2016

Juanillorro : "Plazuela viva" - un CD El Flamenco Vive, 2016

Manuel Valencia : "Entre mis manos" - un CD La Voz del Flamenco, 2016

Partout où le cante s’est transmis continument de génération en génération, et singulièrement au sein des familles gitanes, les femmes ont toujours eu un rôle déterminant dans l’éducation musicale (et pas seulement d’ailleurs) des plus jeunes. Combien pourtant seront restées anonymes, empêchées de mener la carrière professionnelle à laquelle elles avaient droit par leurs familles, leurs maris et les conventions sociales. Et combien de voix irrémédiablement perdues pour nous. Pour nous en tenir à Jerez et aux artistes nées entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle, seules ont enregistré de manière conséquente María de los Dolores Valencia Rodríguez "La Serrana" (1863, Jerez - 1940, Séville), Luisa Ramos Rodríguez "La Pompi" (1883 - 1958, Jerez), Luisa requejo (1893 - 1927, Jerez) et Isabel Ramos Moreno "Isabelita de Jerez" (1895, Jerez - 1942, Zamora) - respectivement en 1909 (pour Odeón), 1929 (pour Parlophon, avec Miguel Borrull), 1929 (pour Gramófono, avec Ramón Montoya) et 1930-1931 (pour Odeón, avec Manolo de Badajoz).

Luisa Requejo / La Serrana

Ana María Blanca Soto "La Piriñaca" (1899 - 1987, Jerez) serait elle aussi sans doute restée inconnue sans l’ "Antología del Cante Flamenco y Gitano" dirigée par Antonio Mairena (Columbia 1960) - elle enregistra ensuite pour une autre anthologie ("Archivo del Cante Flamenco" - Vergara, 1968), puis en compagnie de Tío Borrico et Pedro Peña ("Siempre Jerez" - Polydor, 1971) et enfin sous son nom, accompagnée par Diego Carrasco ("Cuatro veces veinte años" et "Por el aire de Santiago" - RCA, 1977).

Rafaela Montoya Dávila "La Bolola" (1910 - 1984, Jerez) n’eut pas cette chance, bien que Mairena l’ait beaucoup écoutée, et régulièrement fréquenté la venta qu’elle tenait avec son mari, Fernando "Batacazo" à la sortie de Jerez sur l’ancienne route conduisant au Puerto de Santa María. Le gotha flamenco de Jerez y venait prendre quelques leçons de cante antiguo : Aguejetas padre, Tío Borrico, Tío Juane, El Chozas, les Moneos, Domingo Rubichi, La Paquera... Le disque, trop confidentiellement distribué (nous devons notre exemplaire à la courtoisie de notre ami Bastián de Jerez), reproduit des enregistrements privés réalisés au cours d’une de ces soirées "en cá de Tía Bolola", dont n’étaient jusqu’à présent accessibles que deux courts extraits, des bulerías et une bulería por soleá - "Es mi cuerpo una custodia" et "Es señal que le ha dolío" - collection "Testimonios flamencos", CDs 15 et 20, Ediciones Tartessos, 1979.

Un petit filet de voix, mais un art du placement rythmique et de la diction peu commun, au service d’un répertoire qui semble limité, d’après le programme du CD, aux siguiriyas, bulerías por soleá et bulerías. Les cantes pourraient être des vestiges d’un tronc commun à partir duquel auraient divergé les répertoires de Jerez, Utrera et Lebrija - d’où les inflexions vocales qui rappellent le style des Pinini dans les bulerías por soleá, ou encore la letra "No quiero a nadie...", habituellement associée au cante de cierre de Manuel Molina, ici chantée "por cabal", oscillant entre tonalité majeure et mode flamenco homonyme. Dans un style assez comparable à celui de María "La Sabina" (Cádiz est à trente kilomètres de Jerez...) les versions La Bolola sont compactes, avec des tercios très courts et souvent liés, dynamisés par des "ayes" intermédiaires réduits à leur plus simple expression, une seule syllabe incisive (siguiriyas de Tío José de Paula par exemple).

Ce disque témoignage est d’autant plus précieux qu’on y trouvera aussi des cantes d’autres artistes, en solo ou en alternance avec La Bolola : Antonio Mairena, Antonio Benítez, Luis Torres "Joselero", La Paquera et surtout Juan Fernández Navarro "Tío Juane" (1920 - 1995, Jerez) et Juan González Pérez-Gil "El Juanata" (1939, Jerez - 1975, Barcelone). Ces deux derniers voient ainsi leur maigre discographie légèrement augmentée - de martinetes pour le premier (également : "Así canta nuestra tierra. Flamenco en Jerez. Vol. 2" - LP Caja de Ahorros de Jerez, MA-5047, 1985, avec María Soleá, Luis de Pacote et Manuel Morao) ; de malagueñas del Mellizo et del Gayarrito, de bulerías por soleá et de bulerías pour le second. De El Juanata, l’un des rares cantaores de cette époque, avec son aîné El Sernita, à perpétuer à Jerez l’héritage d’Antonio Chacón, on pourra écouter également la réédition d’un LP édité sous son nom, "Cantes de El Juanata", avec Pedro Peña à la guitare (Lp Polydor 2385029, 1971 - réédition CD : collection "Grabaciones históricas", vol. 11, Universal 0601215346527, 1999), et quatre cantes dans l’anthologie "Noche de cante gitano" (CBS, 1972) dont nous venons de publier l’intégrale en Mp3 sur ce site ( Flamencos de Jerez / Noche de cante gitano).

Claude Worms

Galerie sonore

La Bolola : siguiriyas (guitariste non mentionné)

La Bolola : bulerías

Tío Juane : martinetes

El Juanata : malagueña del Mellizo (guitariste non mentionné)

MP3 - 2.9 Mo
Siguiriyas

MP3 - 2.1 Mo
Bulerías

MP3 - 1.6 Mo
Martinetes

MP3 - 2.9 Mo
Malagueña del Mellizo

"Gitanito y de Jerez

de la familia de los Carpios

del barrio de San Miguel" - (Juanilloro)

"Dios mío que alegría

estoy con mi primo Juanilloro

cantando por bulerías" - (Jesús Méndez)

Ce court dialogue qui conclut l’une des bulerías du premier album de Juan Manuel Carpio Heredia "Juanillorro" (1979, Jerez), comme aussi son titre, "Plazuela viva", résume parfaitement son propos : incarner, fièrement mais modestement, les traditions familiales de La Plazuela (los Carpio, los Moneo, los Méndez...), centre flamenco emblématique du barrio San Miguel, et donc de Jerez. Les letras et certains titres dédicaces enfoncent le clou : allusions à Tío Juane et à Agujetas (martinete et tonás), à Francisca Méndez Garrido "Paquera de Jerez" (cantiñas), à Juan Moneo Lara "El Torta" (siguiriyas et "A mi Torta", bulerías), à José Suárez Gallardo "Tío Chalao" (pour une autre bulería), à son père, bailaor duquel il tient son surnom ("A mi pare", siguiriyas)... ce qui n’empêche pas le cantaor de choisir aussi ses modèles à Santiago ("A Tío Borrico", tangos), voire au-delà (Camarón, La Perla de Cádiz et Aurelio Sellés, cantiñas) - être né quelque part n’empêche pas d’être ouvert et curieux.

Il est rare actuellement d’écouter un chant d’un tel naturel, si toutefois cette expression peut avoir un sens concernant un genre musical de la complexité du cante - disons le naturel de qui pratique sa langue musicale maternelle, avec l’accent du quartier - ce qui, évidemment, n’exclut ni le travail ni un long apprentissage. Le livret ne nous dit rien des conditions techniques de l’enregistrement, mais nous penchons pour une sorte de "live" en studio, avec un minimum de prises et de montages, tant est perceptible la spontanéité (maîtrisée) des interprétations. La production est d’ailleurs minimale, avec une guitare, des palmas, une pointe de percussions çà et là (Cepillo), et le violon de Bernardo Parrilla pour la seule coda de la bulería "A mi Torta", qui est aussi le seul titre où interviennent des chœurs (Marcy de Encay et Sandra Rincón, pour une fois justifiés musicalement par l’arrangement en forme de dialogue avec la voix soliste.

Nous ne nous plaindrons pas non plus du grand nombre des bulerías au programme, tant elles sont diverses (tempos, arrangements...) et réussies : "Plazuela viva", en mano a mano entre Juanillorro et Jesús Méndez sur fond de percussions et palmas ; "Fin de fiesta por bulerías", effectivement débridée, avec Enrique el Extremeño et Juan José Amador ; "Bulerías de Juanillorro", a cappella avec palmas, que ne renierait pas Diego Carrasco.

Pour le reste du programme, presque exclusivement jerezano à l’exception des alegrías et d’une cartagenera, les interprétations de Juanilloro sont à la fois orthodoxes et limpides : voix bien placée dans le médium du registre, sans stridences intempestives dans les aigus ; juste ce qu’il faut de pics de puissance, sans jamais forcer la voix, pour habiter avec intensité les lignes mélodiques ; phrasés tellement évidents qu’ils semblent invariablement d’une grande simplicité (et pourtant...). Un sans faute donc : martinete et tonás ("Estancia barrera") ; alegrías avec un bref détour par une cantiña extraite des mirabrás ("Siempre prevaricando") ; taranto de Manuel Torres et cartagenera - et non "tarantos", comme l’indique le sous-titre ("En la mina arrinconao") ; soleares por bulerías avec un cante de cierre de Juaniquí ("Un niño perdío") ; siguiriyas sur un tempo très rapide, justifié puisqu’il s’agit d’un hommage au baile du père de Juanillorro, et le cante de cierre de Manuel Molina, effectivement usuel pour accompagner l’accélération de l’escobilla finale ("A mi pare") ; soleares - Joaquín de la Paula, Juaniquí et Frijones ("Soleá") ; fandangos de Manuel Torres ("Pa que el mundo") ; tangos dans le style de... ("A Tío Borrico").

Soulignons enfin que le jeu fluide, sobre et concis de Juan Manuel Moneo est idéal dans ce contexte, comme celui de Miguel Salado qui le remplace pour les siguiriyas. Nous devons une fois de plus à El Flamenco Vive, donc à David et Alberto Martínez, une production courageuse et indispensable.

Claude Worms

Galerie sonore

"Un niño perdío" (soleares por bulerías) - chant : Juanilloro / guitare : Juan Manuel Moneo / palmas : Luis Manteca, Chicharito, Cachorro, Javi Peña, José Rubichi /percussions : Cepillo / danse : Juan Antonio Tejero

"Bulerías de Juanilloro" - chant : Juanilloro / palmas : Luis Manteca, Chicharrito, Cachorro, Javi Peña, José Rubichi

MP3 - 4.6 Mo
Soleares por bulerías

MP3 - 2.8 Mo
Bulerías

Les grands guitaristes de Jerez sont avant tout des maîtres de l’accompagnement, et donc des orfèvres des falsetas épigrammes et des fameux "detalles" (remates...) qui suffisent largement à signer leur style et à assurer leur postérité. La plupart ayant surtout joué pour leurs compatriotes cantaores, leur répertoire de prédilection est logiquement celui des formes a compás - bulerías, bulerías por soleá, siguiriyas et soleares surtout, subsidiairement tientos, tangos et alegrías... Ce qui peut poser problème pour leurs enregistrements solistes : ne pouvant aligner sur le même disque plusieurs soleares ou siguiriyas (et d’ailleurs pourquoi pas, puisqu’ils ne s’en privent pas pour les bulerías ?), il se voient "contraints" de composer sur des formes "libres" dérivées des fandangos (malagueña, taranta, minera, granaína ou rondeña). Ce n’est pas minimiser leur talent musical que de constater qu’ils s’y révèlent assez mal à l’aise et souvent courts d’inspiration : privés du fil conducteur du compás et des "paseos" traditionnels, ils peinent à donner à ces palos la continuité et la cohérence musicales nécessaires, qui requièrent une science du développement harmonique et de la modulation à laquelle l’art de l’accompagnement ne les a guère formés. Cette situation a cependant changé avec les deux dernières générations de guitaristes de Jerez - citons, entre autres, Manuel Parrilla, Alfredo Lagos, Santiago Lara et Javier Patino.

Si l’on en juge par son premier album, Manuel Valencia n’en est pas encore là. On en retiendra surtout son grand talent d’interprète et d’accompagnateur, que nous avons souvent pu apprécier, notamment avec David Carpio. Sa lecture du toque por siguiriya de Manuel Morao (“Patriarca") est à la fois fidèle et originale : les brèves fulgurances en picado, les alzapúas "à l’ancienne" (technique P / i / P) torrentielles et la sécheresse des "apagados" (brusques coupures de la résonance des cordes) figurent parfaitement la tension et l’âpreté du cante. L’accompagnement de deux belles bulerías por soleá (posthumes ?) de Fernando Terremoto est lui aussi impeccable : Manuel Valencia y tire habilement parti des dissonances de seconde mineure et de la profondeur de basse offertes par le mode "por granaína" et la scordatura (6ème corde en Si) devenue quasiment traditionnelle depuis la siguiriya de Gerardo Nuñez - c’est le cas également pour les falsetas ("Gandinga" : cf. notre transcription ci-dessous).

La bulería "por medio" "Neferet" est une nouvelle démonstration, réussie, de la fertilité inépuisable de la forme lapidaire des falsetas codifiée Moraíto : alternances de motifs dans les aigus (en picado ou en arpèges) et de réponses en marches harmoniques dans les graves, conclues par des remates rythmiquement spectaculaires. La relative apathie harmonique des alegrías ("La fuente vieja" - en La majeur) est heureusement compensée par la variété et le dynamisme du phrasé, même si certaines falsetas mériteraient d’être développées.

Nous voilà donc avec une moitié d’album tout à fait réjouissante. Avouons cependant que nous n’avons guère été convaincu par les quatres autres pièces. La sobre introduction et le trémolo de la minera ("Velo de flor") tournent vite court pour laisser place à un fandango malheureusement limité à un joli thème mélodique dont Manuel Valencia ne semble pas trop savoir quoi faire, sauf à le répéter ou à en exposer la grille harmonique en arpèges. Après une entrée en matière évoquant curieusement une zambra et quelques belles ébauches harmoniques laissées en friche, la rondeña "Entre mis manos" s’enlise elle aussi dans un trémolo languissant dont la ligne mélodique manque de relief, faute d’une dynamique suffisante de l’exécution du mécanisme, du coup submergé par des basses envahissantes. Si l’on en retire les chœurs et une chanson - dispensables - il ne reste plus grand’ chose de la seconde bulería ("Baílame"), et la rumba ("Najando") se limite à une thème inoffensif inlassablement répété (avec basse et violon, ce qui ne change rien à l’affaire), à une tournerie d’arpèges et à une cadence convenue - on attend vainement qu’il se passe quelque chose, ne serait-ce qu’un pont.

Bref, "Entre mis manos" est à notre avis un disque prématuré, et donc inégal faute d’un matériau compositionnel suffisant. Mais Manuel Valencia est audiblement trop musicien pour en rester là, et nous doit un deuxième opus plus abouti. En attendant, réécoutons donc les plages 1, 3, 5 et 6... (cf. ci-dessus)

Claude Worms

Transcription (Claude Worms)

Extrait de "Gandinga" - bulería por soleá)

JPG - 1.5 Mo
"Gandinga" 1

JPG - 1.2 Mo
"Gandinga" 2

MP3 - 486.1 ko
"Gandinga" (falseta)

Galerie sonore

"Patriarca" (siguiriya) - composition : Manuel Morao / Manuel Valencia ; guitare : Manuel Valencia

MP3 - 5.3 Mo
"Patriarca" (siguiriya)


Siguiriyas
Bulerías
Martinetes
Malagueña del Mellizo
Soleares por bulerías
Bulerías
"Patriarca" (siguiriya)
"Gandinga" (falseta)