José Enrique Morente en concert

XV Festival Flamenco de Toulouse

lundi 11 avril 2016 par Claude Worms

José Enrique Morente / Rubén Campos / José Suárez Ruiz

Instituto Cervantes de Toulouse - 5 avril 2016

Chant : José Enrique Morente

Guitare : Rubén Campos

Cajón : José Suárez Ruiz

Fidèle à leur tradition de découvreurs de jeunes talents (Rocío Márquez, Rocío Bazán, Encarna Anillo...), María Luisa Sotoca Cuesta et Pascal Guyon ont eu l’heureuse idée d’ inviter José Enrique Morente pour la quinzième édition du Festival Flamenco de Toulouse. Il pourra sembler paradoxal de parler de découverte en évoquant un nom aussi justement illustre, mais s’il a fréquemment participé aux concerts de son père et de sa soeur Estrella (à Toulouse il y a deux ans par exemple, dans le cadre de ce même festival), il s’agissait ce 5 avril 2016 du premier récital en France de José Enrique. Disons d’emblée qu’il s’y est fait un prénom, por derecho... et avouons que nous étions légèrement dubitatif à l’annonce de cette programmation - tout le monde peut se tromper, et nous faisons amende honorable.

Le concert débuta par une belle composition por Taranta de Rubén Campos : une "guitarra blanca" à chevilles, et la sonotité à la fois cristalline et dense caractéristique des guitaristes de Grenade, comme peut l’être aussi l’art de ramener périodiquement les enchaînements harmoniques les plus contemporains vers l’ ADN traditionnel de chaque "palo" (ici, par exemple, les "paseos" sur l’accord de D7 de Miguel Borrull ; ou encore une citation de l’arpège de de G7/B en septième position de Ramón Montoya dans une falseta por Granaína). Nous avons découvert un artiste d’une grande et sensible intelligence musicale, qui récidiva au milieu de la soirée avec une Bulería "por medio" parfaite (swing, créativité mélodique...), et qui eut d’autant plus le loisir de s’exprimer que José Enrique Morente eut la courtoisie de lui laisser de larges espaces entre les cantes. La coutume est plutôt de confier à la guitare la charge de l’introduction, et de la cantonner ensuite à l’accompagnement et à quelques clichés de type "llamadas" ou "remates", à la rigueur à une faseta si la série de cantes est longue. Ce ne fut pas le cas ce soir, et nous avons eu le plaisir d’écouter un véritable "mano a mano" chant / guitare, un "dialogue flamenco" pour paraphraser le titre d’un Lp de Curro de Utrera et Manuel Cano (qu’il ne serait d’ailleurs pas superflu de rééditer en CD...). Rubén Campos nous a dit préparer un premier album solo, que nous attendons avec impatience. Ajoutons que la cohérence du dialogue devait beaucoup au jeu de José Suárez Ruiz : un soutien aussi discret qu’efficace, avec les relances qu’il fallait aux moments précis où elles étaient indispensables, et une stabilité de tempo dont on sait qu’elle est la marque des grands percussionnistes, de jazz mais pas seulement (le medio compás binaire inexorable des longues Bulerías du deuxième bis, entre autres).

José Enrique Morente commença son récital tambour battant avec une Caña et une Soleá apolá sur un tempo très enlevé, par lesquelles il démontra immédiatement qu’il était un authentique héritier de la "casa Morente" - mais un héritier actif, bien décidé à ne pas se contenter de vivre de ses rentes musicales, et à créer son propre style sur les fondations familiales. Les "ayeos" à eux seuls, souvent expédiés comme une formalité par trop de cantaores (mais pas par Enrique Morente), étaient un régal : le premier, finement orné, à la tierce suprérieure ; le second dans la tessiture traditionnelle, mais d’ornementation très différente. Suivirent trois Tarantas (introduction et falsetas différentes de celles du solo - merci à Rubén Campos...), dont deux magnifiques recréations des compositions de El Cojo de Málaga / Manuel Vallejo, puis de José Cepero (respectivement : "Tú la joya y yo el joyero..." et "El Quintanar, viva Chinchilla y Bonete..."). Le "temple" por Granaína, avec intervalles disjoints et plongées vertigineuses dans les graves, annonçait un hommage à Enrique Morente. Ce fut en effet le cas, José Enrique évitant cependant subtilement de verser dans une imitation trop littérale, après une première Granaína de José Cepero ("Mi mayor venganza sería...") : Media Granaína et Taranto d’Enrique Morente, sur un texte de García Lorca ("Y de pronto..." - Album "Morente. Lorca") - Rubén Campos reprenant pour l’occasion la transition por Taranto jouée par Miguel Ochando. Pour conclure la première partie du concert, des Fandangos de Huelva aériens, traditionnels mais avec une coda personnelle de José Enrique et des fins de tercios développés mélodiquement à la manière de son père, furent l’occasion d’un autre exercice familial, le recyclage d’une "letra" d’une forme traditionnelle à une autre : ici, une Malagueña de El Mellizo adaptée "por Alosno" ("Era en el mundo envidiable...").

Après le solo de Rubén Campos por Bulería, José Enrique Morente lui emprunta sa guitare pour accompagner lui-même l’une de ses compositions, puis une bouleversante interprétation d’un classique de Joan Manuel Serrat, le "Romance de Curro "El Palmo"". Une longue série de Tientos / Tangos devait conclure le récital : après une très originale introduction de guitare (rythme à l’ancienne, avec le balancement caractéristique des accompagnements de Luis Molina, mais harmonie jazzy), des cantes d’Antonio Chacón et de Pastora Pavón pour les Tientos, suivis de Tangos extremeños - non sans une citation du célèbre estribillo "Tienes la cara..." d’Enrique Morente. L’enthousiasme du public aidant, les trois musiciens nous gratifièrent cependant d’un bon quart d’heure de concert supplémentaire, avec deux bis por Bulería : Bulerías de Jerez a cappella d’abord ; puis une composition de José Enrique, ponctuée de chorus en accords (plutôt que de falsetas proprement dites) de Rubén Campos, et de breaks de José Suárez Ruiz, qui nous donna grande envie que la musique du trio fasse l’objet d’un album.

Trois jeunes et talentueux musiciens, visiblement heureux d’être sur scène et de jouer ensemble : décidément, si le Festival Flamenco de Toulouse n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Claude Worms

Photos : Fabien Ferrer / Festival Flamenco de Toulouse





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