Trois jours à Cerbère (11, 12 et 13 juillet 2013)

vendredi 16 août 2013 par Claude Worms

A quatre kilomètres de la frontière espagnole, Cerbère est une oasis de sérénité qui contraste avec la frénésie estivale de ses voisines, Collioure et Banyuls. C’ est là que Concha Vargas, Inés Bacán et Pedro Soler ont animé, du 8 au 13 juillet 2013, le premier stage flamenco de Cerbère, dont nous espérons qu’ il se pérennisera.

Le lieu, insolite, choisi pour le stage par l’ association "No man’s land" est un superbe hôtel construit entre 1928 et 1932 par l’ architecte Léon Baille, dans le style "paquebot" qui faisait fureur à l’ époque. Désaffecté depuis longtemps mais en cours de restauration, l’ hôtel Belvédère du Rayon Vert était conçu pour accueillir les voyageurs pendant les longues opérations de transbordement provoquées par le légendaire différentiel d’ écartement des rails entre les réseaux ferrés espagnol et français. On n’ avait pas lésiné : restaurant de luxe, salle de spectacle et de bal, court de tennis sur la terrasse : bref, tous les espaces nécessaires pour les cours, les soirées "bodega", le concert des stagiaires et celui des maîtres.

On prétend même qu’ un voyageur andalou désargenté acquitta sa note en peignant des fresques, dont on peut encore voir quelques jolis vestiges, sur les murs de l’ hôtel. Pendant ce temps, les ouvrières peinaient de longues heures à transférer à la main les cargaisons de fruits et légumes des wagons espagnols aux wagons français. Si vous passez dans la région, ne manquez pas de visiter le cimetière de Port-bou, ville où Walter Benjamin se suicida à 48 ans, le 26 septembre 1940, pour échapper aux nazis et à leurs acolytes de Vichy parce que la police franquiste lui interdisait le passage en Espagne. Le dépouillement du mémorial conçu par Dani Karavan est particulièrement beau et émouvant.

Concha Vargas mène ses cours à un rythme d’ enfer, avec une intuition et un savoir faire pédagogique d’ une rare efficacité : au programme, Bulería pour le premier niveau et Siguiriya pour les élèves avancées. Elle alterne chorégraphies de groupe et interventions solistes. Pas de guitariste, sauf pour accompagner la démonstration de fin de stage, mais le professeur suffit sans problème à accompagner les stagiaires, tour à tour aux palmas et / ou au chant. Pour la mise en place du final des Bulerías, Concha change systématiquement le cante ("La Tana y la Juana", un estribillo emprunté à Diego Carrasco...), de manière à ce que les danseuses ne s’ habituent pas à prendre des repères sur le texte ou les inflexions mélodiques. Quand la fatigue physique risque de se faire sentir, on s’ assied autour d’ une table pour travailler les accents et les contretemps aux palmas, toujours sur le cante, là encore varié (des chansons de Federico García Lorca : "Anda Jaleo", "Los cuatro muleros"...).

Plutôt que de courir après une longue chorégraphie plus ou moins mal mémorisée et exécutée, Concha préfère concentrer le travail sur quelques courtes séquences (marquage d’ une letra, bref taconeo...), pour lesquelles elle se montre par contre d’ une exigence inflexible, traquant le moindre décalage rythmique, la moindre erreur de placement du buste, ou de mouvement des bras ou des mains. Rien de pire en effet que les stages qui ne servent qu’ à préparer un spectacle démontrant la science du professeur, et où la quantité de choses à apprendre est telle qu’ en définitive on n’ apprend rien. Ici, la prestation finale des stagiaires sera une sorte de rapport d’ étape, effectivement parfaitement maîtrisé par toutes les élèves, quel que soit leur niveau initial. Le tout dans la connivence et la bonne humeur, mais sans concession. Chapeau !

Pedro Soler pratique un autre style de pédagogie, moins extraverti, tout en écoute et en disponibilité : travail des techniques de main droite spécifiques (essentiellement rasgueados et techniques de pouce) appliquées à l’ apprentissage des compases fondamentaux ou à des falsetas traditionnelles pour le premier niveau ; Soleá por Bulería et Taranta pour les élèves avancés. Pour ce groupe, qui comporte (ce qui est rare) autant de filles - dont deux sont aussi inscrites au cours de danse - que de garçons, Pedro fera donc travailler d’ une part la rigueur rythmique (pour le spectacle de fin de stage, une Soleá por Bulería en groupe), et d’ autre part le son, le phrasé et l’ intentionnalité musicale.

Pour cet aspect du cours, sur une de ces introductions personnelles "allusives" dont il a le secret, puis sur deux falsetas "por Taranta" inspirées de Niño Ricardo, il déploie des trésors de patience, d’ abord pour que tous les stagiaires mémorisent la musique (transmission orale oblige), ensuite et surtout pour affiner et personnaliser l’ interprétation de chacun, en fonction des aptitudes techniques, du tempérament... La leçon, primordiale pour le flamenco, est que la musique doit transmettre un "je ne sais quoi" (Jankélévitch), indicible certes, mais qui doit être reçu par chaque auditeur.

Notre présence, pourtant fort discrète, semblant perturber les élèves d’ Inés Bacán, nous ne pouvons malheureusement rien écrire sur son cours. En compensation, la cantaora a eu la courtoisie d’ accepter de s’ entretenir avec nous. Version bilingue...

FW : Avais-tu un programme précis pour ce stage de chant ?

Inés Bacán : Non. Je voulais commencer par la Bulería bien que ce soit difficile, car elle aide à comprendre ce qu’ est le compás. Ensuite je voulais aborder, pour les avancés, la Soleá , la Siguiriya…

FW : Quand tu écoutes les élèves qu’est-ce qui t’ importe le plus, qu’ ils chantent a compás, ou l’ exactitude de la mélodie ?

Inés : Les deux choses sont intimement liées. Je leur donne le texte, car cela aide, mais, bien sûr, cela prend du temps. Il faut être patient. Je donne des cours chez moi à Utrera, et tous les élèves ne sont pas pareils. Les japonais n’ ont aucun problème de compás, ils le connaissent déjà. Ces jeunes (en allusion à ses stagiaires de Cerbère) sont débutantes.

FW : Il n’ y a pas de guitariste pour accompagner tes cours. Tu penses que ça aiderait ?

Inés : Ca m’ est égal. Moi je marque le compás en frappant sur la table parce que j’ ai toujours fait ainsi. Bien sûr la guitare aide parfois, parce que le jeu à la guitare est plus mathématique. Ici, nous leur expliquons de deux manières. Mon fils est venu l’ autre jour et a expliqué aux stagiaires où je chantais (allusion aux accords sur lesquels elle chante). Et c’ est la même chose pour la danse et pour la guitare. Quand tu joues tu peux expliquer mathématiquement comment on doit procéder. Maintenant, que je donne des cours, je prends le temps de la réflexion et je me dis… « et bien dis-donc, ça… ça tombe ici, et ça… là »…mais c’ est sûr, un guitariste explique cela beaucoup mieux.

La danse s’ apprend, la guitare aussi, pour le chant c’ est plus difficile. Une danseuse apprend les pas qu’ elle doit exécuter, un guitariste mémorise les falsetas qu’ il va jouer… Mais un chanteur n’ interprète jamais un chant deux fois de la même manière… Quand je me dispose à chanter, je ne pense jamais au texte que je vais faire. J’ écoute la guitare… et grâce à Dieu qui me guide dans le choix de mes vers… quand je m’ en vais… je ne me rappelle pas ce que j’ ai chanté. Mais ce sont tout de même des années de travail, parce que je sais quand je dois chanter et quand je dois laisser la place à la guitare.

FW : Le guitariste influence-t-il ta façon de chanter ?

Inés : Oui. Antonio Moya est un des guitaristes avec lequel je m’ identifie le plus, car il jouait avec nous quand mon frère était en vie. Il empruntait beaucoup de choses à Pedro (Pedro Bacán, guitariste et frère d’ Inés) quand il jouait pour moi. Mais je peux chanter avec n’ importe qui. Moi maintenant, j’ ai beaucoup d’expérience, et celle-ci donne la maîtrise de soi… le temps aussi te rend plus sûre de toi. Je suis beaucoup plus sûre de moi quand je chante, et si jamais le guitariste… et bien je fais avec… je me fais mes palmas et je me passe de lui…

FW : Donnes-tu des conseils de technique vocale dans tes cours ?

Inés : Ce que j’ ai appris par l’ expérience. Pour chanter il faut ouvrir la bouche de cette façon ou d’ une autre… la voix sort mieux… tu réalises mieux les mélismes… la technique est importante aussi… Savoir comment prendre de l’ air, respirer… par exemple sur le « o » et le « a » tu peux inspirer. Je m’ étudie moi-même, ça m’ aide pour les cours, et c’ est effectivement ce que je fais… Je reprends de l’ air sur certaines voyelles, sur certaines consonnes fortes… Maintenant, je dois m’ étudier moi même !

FW : Quand tu chantes un texte, t’ arrive-t’ il de changer des mots ?

Inés : Non , ce sont les mêmes mots, mais je change la mélodie. Le flamenco évolue par lui-même. S’ ils veulent faire de la fusion, qu’ils la fassent ! Mais ce n’ est pas indispensable, car si tu regardes bien les différents chanteurs… Manuel Torres chantait ainsi, Tomás Pavón, d’ une autre façon, la Niña de los Peines d’ une autre encore… C’ est de l’ évolution, non ?

J’ ai mes chants et ma façon personnelle de les chanter. Je me rappelle ma grand-mère, Mari Peña… C’ est parce que j’ ai ça dans la tête depuis que je suis toute petite. Si je chante les chants de ma mère ou de ma tante, je les chante comme elles les chantaient. Les Bulerías de ma tante Mari Peña… ça, c’ est le plus difficile. Elles sont pratiquement impossibles à restituer. Le chant de ma tante est très doux et en même temps très difficile, mais si tu interprètes les chants de ma tante tu dois les chanter exactement comme ils sont, sinon ça n’ a aucune valeur. Ma grand-mère était plus « cantaora » que ma tante, parce qu’ elle connaissait plus de chants et avait plus de voix. Ma tante chantait "por Soleá", "por Fandango", "por Bulería", pas plus, mais elle avait une façon de chanter si personnelle ! Ca avait l’ air tout simple, mais… bien placer la mélodie, les mots, le compás, le final !… Les chants sont tous difficiles, mais ma tante chantait d’ une façon si spéciale… c’ est trop ! Ma tante, c’ était une timide, mais si tu faisais bien attention et que tu écoutais bien son chant, c’ était du grand art… ! Je chante beaucoup de choses de ma grand-mère et de mon père, mais c’ est plus facile que le chant de ma tante Mari Peña. Et pourtant mon père était un extraordinaire chanteur de Soleá.

¿Tenías un programa determinado para las clases ?

No. Quería empezar con la Bulería que es lo más difícil de cantar, pero ayuda a comprender lo que es el compás. Y luego para los más avanzados seguir con la Soleá, la Siguiriya…

¿Cuando escuchas a los alumnos qué te importa más : qué canten a compás o que la melodía sea exacta ?

Las dos cosas tienen que venir unidas. Les pongo las letras. Ayudan, pero claro, eso va poquito a poco. Hay que tener mucha paciencia. Doy muchas clases en mi casa en Utrera. Todos los alumnos no vienen iguales. Los japoneses no tienen problemas de compás. Ya lo conocen. Esas niñas están empezando… (se refiere a las alumnas de Cerbère).

No tienes guitarrista para dar las clases. ¿Te podría ayudar ?

Me da igual. Yo pongo el compás (marcándolo a golpes en la mesa) porque estoy acostumbrada a cantar así. ¡Hombre ! algunas veces ayuda porque el toque es más matemático. Se les explica aquí lo uno y lo otro… mi hijo vino el otro día y les explicó a las niñas por dónde cantaba yo (se refiere a los acordes). Es lo mismo en el baile y el toque. Cuando sales a tocar puedes explicar más matemáticamente cómo se tienen que hacer las cosas. Con el baile igual. Ahora que estoy dando clases, me paro yo sola a decir : pues mira, esto cae aquí, lo otro cae aquí… Pero vamos, siempre un guitarrista lo explica mejor.

El baile se aprende, la guitarra también. Para el cante es mucho más dificil.

Una bailaora se aprende los pasos que va a hacer. Igual un guitarrista se sabe de memoria las falsetas que va a tocar. Pero un cantaor no repite nunca un cante igual…

Yo voy a cantar… Yo nunca pienso en la letra que voy a cantar. Yo voy escuchando la guitarra… y gracias a Dios que me va guiando en cada letra… Y cuando me voy no me acuerdo de lo que he cantado. ¡Hombre ! esto es trabajo de muchos años porque yo sé cuando tengo que cantar y cuando tengo que dejar de cantar en la guitarra…

¿Influye mucho el guitarrista en tu manera de cantar ?

Sí. Antonio Moya es uno de los guitarristas con los que me siento más identificada cuando canto. Porque el venía con nosotros cuando vivía mi hermano. Siempre cogía muchas cosas de Pedro cuando me tocaba a mí.

Pero yo puedo cantar con cualquiera. Yo ya… La experiencia te da mucha más maestría, ¿no ?… y la seguridad en sí misma… también el tiempo… Entonces yo me siento segura cantando y sé lo que hago. Entonces si cualquier guitarrista…, también se aguanta, yo me hago así mis palmas y paso del guitarrista.

¿Cuando das clases, das algunos consejos de técnica vocal ?

Lo que la experiencia me enseñó. Para cantar, hay que abrir la boca bién de tal ó cual manera…, que sale mucho más la voz, modulas mejor… La técnica es importante. También aprender a tomar aire… por ejemplo con la « o », o la « a », inspiras. Yo ya me estoy estudiando porque doy clases, y efectivamente es lo que hago. Yo tomo aire con algunas vocales cómo son la « a » y « o », algunas consonantes fuertes… ¡Ya tengo que estudiarme yo sola !

¿Cuando cantas una letra, cambias a veces algunas palabras ?

Son las mismas palabras pero yo cambio la melodía. El flamenco evoluciona por sí mismo. Si quieren hacer « fusión », pues que la hagan. Pero no es necesaria porque cuando te planteas a cantaores diferentes… Mira, Manuel Torres cantaba de una manera, Tomás Pavón cantaba de otra, la Niña de los Peines de otra… ¿Entonces eso es evolución, no ?

Yo tengo mis cantes, tengo una manera personal de cantar. También me acuerdo de mi abuela, de María Peña… Eso me viene porque yo tengo ese sonido aquí en la cabeza desde pequeña. Si canto los cantes de mi madre ó de mi tía, los hago como ellas los hacían. El cante de mi tía María Peña por Bulería… ése es el más dificil de todos. El cante de mi tía es muy dulce, y a la vez muy dificil, casi imposible de repetir. Pero si haces el cante de mi tía, lo tienes que cantar exactamente como es, sino no tiene valor. Mi abuela era más cantaora que mi tía, porque sabía más cantes, tenía más voz. Mi tía cantaba por Soleá, por Fandango o por Bulería nada más, pero tenía una manera de cantar tan personal !… Parecía simple pero la colocación de la melodía, de la letra, el compás, los finales…. Los cantes son todos difíciles Pero mi tía cantaba de una manera tan especial… es demasiado. Mi tía era la tímida, pero si te fiabas en su cante y la escuchabas, era arte.

Yo canto algunas cosas de mi abuela y de mi padre, y son mucho más fáciles que los cantes de mi tía María Peña. Y mira que mi padre era un cantaor extraordinario por Soleá.

Propos recueillis par Claude Delmas et Claude Worms pour flamencoweb

Transcription et traduction de Maguy Naïmi

La concert de fin de stage s’ avéra aussi varié que réjouissant et chaleureux : outre les démonstrations que nous avons déjà évoquées, beaucoup d’ élèves ont eu à coeur de présenter des pièces qu’ ils avaient préparées par eux même, flamencas ou non : une Farruca (danse), une Soleá (solo de guitare), quelques compositions de guitare classique, des chansons d’ Atahualpa Yupanqui et de Federico García Lorca, sans oublier force Sevillanas et Rumbas.

Nous nous souviendrons du concert des maîtres, avec le renfort de Rafael Romero (chant), José Vargas (guitare) et Lorenzo Ruiz (danse et chant), comme d’ un moment de convivialité quasiment familiale (malgré la forte affluence), avec ses instants d’ improvisation et ses failles, qui ne laissèrent que mieux passer l’ émotion. Nous en retiendrons particulièrement les Soleares de Alcalá de Rafael Romero, les deux bailes de Concha Vargas (Soleares et Siguiriyas), la longue introduction "por Granaína" de Pedro Soler (un quasi solo), et les Siguiriyas d’ Inés Bacán, dont un extraordinaire cante de Tomás el Nitri. La soirée se termina en apothéose avec une bouleversante Nana a capella d’ Inés. Elle y fit preuve d’ une technique vocale très sûre, avec un ambitus élargi vers les aigus inédit chez elle, qu’ elle atteint de plus avec des portamentos d’ une souplesse et d’ une justesse étonnantes. Elle travaille actuellement avec Pedro un nouveau répertoire (Serrana, Bambera, Granaína...) : l’ enregistrement à venir devrait valoir le détour.

Laissons pour conclure la parole à l’ essentiel, c’ est à dire au point de vue des stagiaires. Cinq d’ entre eux (en fait, surtout d’ entre elles...) ont eu la gentillesse de répondre longuement à nos questions. Nous les en remercions ici chaleureusement. Nous les avons surtout interrogés sur la manière dont ce stage s’ insérait dans leur parcours flamenco, avant et après :

Béatrice et Ingrid – danse, niveau avancées

Béatrice : Je participe à des stages depuis des années, mais je dois dire qu’ ici, nous sommes privilégiées auprès de ces grands artistes qui sont extrêmement généreux pour transmettre leur art. Par les temps qui courent, c’ est rare. Vous avez de ces stages qui brassent énormément de monde, mais il n’ y a pas d’ âme. Je suis à la recherche de gens authentiques… J’ ai fait différents stages avec Pedro, à Perpignan, à Porvendres, à Banyuls…C’ est toujours un climat particulier, où l’ on se sent immergée.

Ingrid : Une ambiance un peu familiale aussi… Là, je viens d’ Espagne, où j’ ai participé à deux stages. Je suis de Hambourg, où je pratique la danse flamenca chaque semaine.

Béatrice : De métier, je suis danseuse classique, mais ce sont deux disciplines qui ne s’ accordent pas du tout. Pour la danse classique, tout est, disons, « en l’ air », alors que pour la danse flamenca, tout est « dans la terre ».

Ingrid : Le physique compte moins aussi. On peut être ronde, âgée…, chacun peut danser avec sa personnalité. Nous travaillons la Siguiriya, pas une chorégraphie entière, juste le début, avec le marquage du cante. Beaucoup de choses à concilier : le compás, les pas, les « braceos »…, tout ça pour exprimer un sentiment intérieur qu’ il faut essayer de transmettre.

Béatrice : Nous avons aussi passé beaucoup de temps à travailler les palmas, assises autour d’ une table, pour les accents, les contretemps… C’ est une bonne manière de ne pas trop intellectualiser le compás, de travailler sur le ressenti. Concha travaille aussi beaucoup sur l’ énergie, ce qui est assez rare. Par cette énergie qu’ elle nous communique, par le tempo à respecter, on est tout de suite « dedans », sans avoir le temps de réfléchir.

Ingrid  : Je suis allée aussi au cours des débutantes, et pour la Bulería, Concha a commencé aussi par les palmas. Peu de professeurs suivent cette démarche. Ensuite, percevoir la respiration des pas ou des « braceos » est beaucoup plus naturel. Elle opère aussi par blocs, jusqu’ à une « parada ». Du coup, on apprend peu mais bien. Tout est parfaitement intégré (le spectacle de fin de stage en fit en effet la démonstration : que ce soit pour les Bulerías – niveau débutantes, ou la Siguiriya – niveau avancées, toutes les stagiaires étaient remarquablement en place – NDI).

Béatrice : … si bien que quand le guitariste est venu pour le spectacle, il n’ y a pas eu de problème, nous savions précisément où nous en étions.

Ingrid : Certains professeurs travaillent d’ abord sans musique, car ils considèrent que la technique est primordiale. D’ autres procèdent à l’ inverse. En Allemagne, beaucoup d’ élèves sont perdues si elles n’ ont pas la musique à laquelle elles sont habituées. Concha a la musique dans la tête, mais pour nous qui ne sommes pas nées en Andalousie…J’ ai été aidée par le hasard : pour le dernier stage auquel j’ ai participé en Espagne, la Siguiriya était aussi au programme. Pour la coordination entre les pieds et les bras, avec un peu d’ expérience, on sait en fonction des pas quels seront les mouvements des bras… Mais pas toujours : je demande souvent au professeur.

Annie – danse, niveau avancées, Laetitia – danse, niveau débutantes et guitare, niveau avancées, et Christophe – guitare, niveau avancés, nous rejoignent.

Tous : Un créneau horaire était prévu chaque fin de journée pour un travail en commun entre les trois ateliers. Mais nous n’ avons finalement jamais eu le temps, et c’ est dommage. Il y a peu d’ élèves pour le chant. C’ est tentant, mais le cante est vraiment une discipline particulière.

Christophe : En plus, dans le cas d’ Inés, le style est vraiment très ancré la tradition locale. Par exemple, ses Granaínas n’ ont rien à voir avec les interprétations « standard »…

Laetitia : Je suis professeur de guitare classique. Je me suis inscrite aux cours de danse et de guitare, d’ abord par plaisir, mais évidemment aussi parce que les deux disciplines se complètent, chacune aidant à la compréhension de l’ autre. Pendant les cours, j’ écris à peu près intégralement ce que Pedro nous enseigne – pas le rythme évidemment pour la Taranta. En fait, pour moi, c’ est plus rapide que de revenir ensuite aux enregistrements pour travailler Il est vrai qu’ au départ, je suis allée vers le flamenco pour pratiquer une autre approche de l’ enseignement de la guitare, par transmission orale. Mais finalement, je suis revenue à ce qui m’ était le plus naturel… L’ avantage, c’ est que pour les questions d’ interprétation, de son…, j’ ai tout de même l’ enregistrement dans l’ oreille. J’ ai trouvé le cours de Pedro très abordable, ce qui n’ est pas toujours le cas avec d’ autres guitaristes flamencos, et parfait pour acquérir de bonnes bases.

Christophe : En fait, je suis tombé dans le flamenco par hasard. Je travaillais dans le laboratoire de biologie marine de Paris VI à Banyuls, et je suis allé faire les vendanges chez Pedro. J’ ai adoré le bonhomme, et c’ est lui qui m’ a proposé de me mettre à la guitare flamenca. Jusque là, je pratiquais plutôt la guitare manouche. J’ ai toujours été attiré par les musiques tsiganes. Quand j’ étais enfant, des manouches jouaient dans mon quartier, ensuite, pour ma génération, il y a eu Manitas de Plata...

S’ il y a quelque chose que Pedro sait faire, c’ est bien de faire sonner une guitare. Il a l’ art de faire respirer les notes, et de les disitller. Je l’ ai vu faire répéter un quart d’ heure à un élève une basse à vide, pour l’ introduction d’ une Granaína, jusqu’ à ce qu’ elle signifie quelque chose musicalement. Il peut être exigeant, et même dur, mais jamais méprisant ni même désobligeant.

Ingrid : Les bons artistes ne sont pas forcément de bons pédagogues, ni l’ inverse. Les deux à la fois, c’ est idéal.

Annie : J’ ai un long parcours… J’ ai 65 ans, et j’ ai commencé à danser à 27 ans, avec La Joselito. J’ ai travaillé longtemps avec elle. A 80 ans, elle avait encore une énergie et une puissance incroyables. J’ ai appris beaucoup aussi avec Isabel Soler, la sœur de Pedro. En fait, encore enfant, j’ ai eu d’ abord le coup de foudre pour Joselito, dont je voyais des films à la télévision avec mes parents. Il chantait très bien, même si j’ ai su ensuite que le flamenco était tout autre chose. Beaucoup plus tard, j’ allais chaque semaine à un cours, ici, dans la montagne : deux bus, le train… trois heures de voyage, et je rentrais le soir. Il y avait une dizaine d’ élèves au début, mais à la fin de l’ année, j’ étais toute seule. Ensuite, je suis allée beaucoup en Espagne, pour suivre les cours de Matilde Coral, La Yerbabuena, Monolo Marín Marín… Mais les niveaux n’ ont rien à voir : intermédiaire là-bas, c’ est très avancé ici !

Ingrid : J’ étais persuadée que le flamenco ne s’ apprend pas, que c’ est réservé aux andalous. J’ ai séjourné quelques mois en Espagne où j’ ai appris les Sevillanas, puis, à Salamanque, les danses traditionnelles de la région, ce qui est très différent du flamenco. Quand je suis rentrée chez moi à Hambourg, comme je ne voulais pas oublier les Sevillanas, j’ ai cherché un cours, et j’ ai été très surprise de découvrir qu’ il y en avait beaucoup. Tout a commencé comme ça.

Béatrice : Ma première rencontre avec le flamenco… J’ avais 12 ans, et j’ ai vu danser des gitans sur les berges du Guadalquivir… un flash ! Puis plus rien jusqu’ à ma rencontre avec Antonio Gadés, et là, je me suis dit que je devais m’ y mettre. J’ ai commencé par apprendre la langue, parce que si l’ on ne parle pas espagnol, ce n’ est même pas la peine… Mais ça demande beaucoup d’ efforts. Il faut vraiment y aller, vraiment avoir envie. C’ étaient des démarches épouvantables. C’ est vrai que l’ on pouvait faire dix heures de train à la recherche d’ un cours. Oui, c’ est la passion, quoi… et puis on s’ accroche. C’ est difficile, parce que par-delà la danse et la musique, c’ est toute une culture qu’ il faut intégrer. Il faut être curieux, ne pas avoir peur de rencontrer beaucoup de personnes pour savoir ce que l’ on cherche soi-même par rapport au flamenco.

Voilà, on est dedans, et on laisse tomber toute autre activité parce que l’ on a fait un choix. Pour ma part, j’ étais danseuse classique. J’ ai enseigné longtemps, jusqu’ au moment où les deux disciplines sont devenues incompatibles. Et puis, on peut danser flamenco hors d’ âge, comme La Joselito. Pour ne pas oublier ce que j’ apprends, j’ ai monté une association. J’ y suis professeur (c’ est un bien grand mot…), et ça me permet de conserver mes propres savoirs, égoïstement.

Annie : J’ ai fait la même chose. Pendant divers stages, j’ ai rencontré une danseuse, un guitariste et un chanteur, qui apprenaient eux - aussi. Nous avons monté un groupe, et nous avons présenté des spectacles pendant trois ou quatre ans sur le département, pour les touristes. C’ était un bon exercice, et un plaisir Le problème est qu’ ils sont devenus professionnels. Nous nous sommes séparés, car je n’ en avais ni la possibilité (j’ avais d’ autres activités), ni non plus l’ envie. Pendant quelques années, j’ ai cessé de travailler, puis j’ ai repris les stages. Il y a cinq ans, j’ ai monté une association et une école de flamenco dans mon village, où je transmets ce que je sais.

Tous : Le flamenco est avant tout une culture, et la pratique de la langue est fondamentale…

Ingrid : J’ ai commencé à apprendre l’ espagnol à Hambourg, mais je me suis aperçue que passé un certain niveau, et pour la danse aussi, il fallait aller sur place, et pratiquer sur le tas. Ce qui m’ a consolé, c’ est que lors d’ un stage à Cordoue, une élève espagnole, originaire du nord, ne comprenait pas non plus les « letras ».

Maguy Naïmi revient sur le stage d’ Inés. Les cinq participants à notre entretien sont persuadés que le cante est « une autre planète ». Annie et Ingrid ont chanté dans des chorales, mais…

Ingrid : On ne peut pas chanter un cante comme une chanson. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais les mélismes… A Hambourg, nous avons parfois des stages de chant, mais c’ est plutôt pour connaître les cantes que pour les pratiquer. J’ ai des difficultés de registre aussi, alors que pour le chant choral, je n’ ai pas de problème. J’ ai aussi entendu souvent que les chanteurs classiques qui avaient essayé le cante flamenco n’ y arrivaient pas non plus.

Laetitia : Pour la guitare, c’ est différent, car la main gauche est identique. C’ est juste une question de main droite, et de son évidemment.

Ingrid : Pour le chant flamenco aussi, le son est primordial. Il y a quelques années, j’ ai fait le stage de chant avec Inés Bacán, parce qu’ il n’ y avait pas de danse. Une chanteuse lyrique y participait, parce qu’ elle voulait connaître cette technique. La voix flamenca est beaucoup plus naturelle, la gorge plus ouverte…

Et le reste de l’ année, que devient la pratique du flamenco... ?

Laetitia : En cours d’ année, j’ ai un stage de danse par mois à Rennes, mais pas de guitare flamenca. Question de temps surtout : j’ ai mon travail, il faut que j’ entretienne ma technique de guitare classique, et la guitare flamenca demande tout de même un travail spécifique de main droite. Je profite donc des vacances…

Christophe : Dans la région parisienne, j’ accompagnais des cours de danse à la faculté d’ Orsay.. J’ ai le bonheur d’ accompagner Josefa, même si elle ne chante pas vraiment flamenco. Nous avons monté un spectacle autour de García Lorca et Atahualpa Yupanqui. Depuis que j’ ai enfin retrouvé la mer - j’ habite La Rochelle, c’ est plus difficile, mais Bordeaux n’ est pas loin…

Ingrid : J’ ai toujours pris des cours une ou deux fois par semaine, et maintenant que suis à la retraite, je suis passée à trois cours hebdomadaires. J’ ai aussi loué un petit studio pour m’ entraîner seule, et je pratique presque tous les jours. La Peña que je fréquente est menée par des gens peu nombreux, mais très engagés. La professeur de danse est mariée à un guitariste, ce qui aide aussi. Tous les deux mois, nous faisons venir des artistes espagnols pour des stages. Par exemple, Manolo Marín est venu trois années de suite. Si l’ on ose, on peut aussi se produire sur la scène de la Peña…

Annie : L’ inconvénient, quand on ne peut pas travailler avec un professeur, et moins encore avec un guitariste et un chanteur, c’ est que l’ on doit recourir à des Cds, et là, on est carrément à côté de la plaque. On fonctionne même à l’ envers, parce qu’ on danse sur la musique, alors qu’ en flamenco, c’ est la danse qui… mène la danse. On prend de très mauvaises habitudes. Il m’ arrive de travailler sur des « Sólo compás », mais la chorégraphie est forcément figée. Et sur des disques de chant, qui de plus ne sont pas forcément adaptés à la danse, je suis là à écouter le cante… ; ça ne suffit pas, il manque les rélexes spontanés des appels… Du coup, quand j’ ai le bonheur de danser avec un guitariste, je n’ arrive pas à m’ imposer… C’ est ce qui m’ est arrivé hier (Annie fait allusion au spectacle des stagiaires). Je n’ ai pas réussi à faire comprendre à Pedro que je voulais terminer la Farruca « por Rumba », d’ autant plus qu’ il s’ attendait sûrement à un Tanguillo, plus habituel dans ce contexte.

Laetitia : La guitare flamenca m’ a aidée pour l’ interprétation de la musique espagnole classique. L’ effet a été radical. J’ ai eu une autre vision de ce répertoire, et notamment des accentuations qui du coup m’ ont paru d’ une évidence que je ne cernais pas auparavant. J’ utilise également ce que j’ ai appris en flamenco pour des créations originales, en duo avec un musicien qui joue des percussions et des marimbas. Nous avons aussi mis a compás des poèmes de Federico García Lorca. Je ne sais pas si les puristes seraient d’ accord, mais il nous a semblé important de partager avec le public, à la fois cette poésie et la culture rythmique du flamenco, que je trouve fabuleuse.

Diaporama (Claude et Michèle Delmas)

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Propos recueillis par Maguy Naïmi et Claude Worms

Photos : Claude Delmas


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