Jesús Méndez : "Añoranza"

Manuel Márquez "el Zapatero" : "De Villanueva es"

mardi 23 octobre 2012 par Claude Worms

"Añoranza" : 1 CD Carta Blanca MP 003 - 2012

"De Villanueva es" : 1 CD Pasarela CDP 1/850 - 2001

Quatre ans après son premier enregistrement ("Jerez sin fronteras"), Jesús Méndez signe avec "Añoranza" un deuxième grand album de cante. Ce qui frappe à la première écoute, c’ est à l’ évidence la qualité vocale du chant : aisance du soutien mélodique, et superbe timbre naturel de ténor, brillant, d’ une grande plénitude.

Encore faut-il savoir utiliser cet instrument idéal pour faire de la musique, ce que l’ artiste réussit de bout en bout, sans jamais céder à la tentation de "surchanter" (ce qu’ il pourrait pourtant se permettre techniquement sans la moindre difficulté). Depuis la disparition prématurée de Fernando Terremoto, Jesús Méndez nous semble être le seul cantaor de Jerez capable d’ assumer la tradition cantaora locale dans toutes ses dimensions, d’ Antonio Chacón à La Paquera, de José Cepero à El Borrico, ou de Manuel Torres à El Sernita.

Tous les cantes du programme sont interprétés avec le même respect et la même sobriété : une ornementation minimaliste, qui se contente de souligner quelques notes clés, mais des lignes mélodiques d’ un relief saisissant, comme éclairées de l’ intérieur par la subtilité du phrasé, des micros césures qui les découpent en périodes limpides (la Jabera, les Fandangos…), et des messa di voce ("soufflets") qui assurent la cohérence globale de chaque "letra" et la dynamise (les Siguiriyas, la Malagueña…). Cette approche de la tradition nous semble d’ ailleurs partagée par Manuel Parrilla, qui revisite certaines falsetas classiques de son oncle en les présentant dans un écrin rythmique novateur, sans pour autant en modifier les lignes mélodiques (écoutez, par exemple, l’ introduction des Tangos). C’ est sans doute la raison pour laquelle leurs deux duos (Tangos / Taranto y Jabera) nous touchent particulièrement – ce qui ne signifie pas que les autres guitaristes, Antonio Rey, Manuel Valencia, Miguel Salado et Diego del Morao, déméritent le moins du monde.

On aura compris que le programme est une suite d’ hommages à quelques grands noms du cante jérézan : des hommages marqués du sceau d’ un tempérament artistique unique, et non de plates imitations. On pourra passer rapidement sur la Canción por Bulería qui ouvre l’ album, joliment troussée par Jesús Méndez et Antonio Rey, mais pas inoubliable – sans doute l’ inévitable ticket d’ entrée donnant droit à enregistrer. La suite suffit largement à faire notre bonheur :

Malagueña d’ Antonio Chacón ("Del convento las campanas…").

Tangos, avec une entrée façon Paquera, mais aussi dans la veine d’ El Borrico.

Une série de Siguiriyas (Manuel Molina version Manuel Torres / El Marruro / Cabal del Fillo ) en hommage à El Sernita, et dignes de son dédicataire – ce qui n’ est pas peu dire.

Soleares de Charamusco, décidément très mode actuellement. Rappelons qu’ il s’ agit de l’ une des nombreuses Soleares de Triana, ni plus ni moins digne d’ intérêt que les autres. Malheureusement, la mode semble aussi impliquer que l’ on répète inlassablement son modèle mélodique, au demeurant assez rigide et donc peu susceptible de variations, en se bornant à changer les letras. Avouons que nous aurions préféré une série de diverses Soleares de Triana, quelle que soit par ailleurs la qualité indéniable de l’ interprétation.

Taranto y Jabera, deux cantes emblématiques d’ El Chocolate, sévillan d’ adoption mais jérézan de naissance. La Jabera était aussi le cante "abandolao" préféré d’ un autre cantaor de Jerez fort injustement oublié, Fernando Gálvez – "trop" de voix ( ?) sans doute…

Des Bulerías en "mano a mano" avec El Torta, et quelques références à La Paquera.

Une Zambra sauvée de la banalité par la sobriété du chant, et de l’ accompagnement de Migel Ángel López "Lenon" au piano.

Deux Fandangos : "temple" et premier cante dans le style de La Paquera, suivis d’ une version extraordinaire du cante de Manuel Torres ("En el nido la cogí…").

Enfin un Romance a capella, dans la tradition de Los Puertos, sur l’ un des modèles mélodiques que nous a transmis José "El Negro" ("Cuatrocientos son los míos").

Jesús Méndez peut revendiquer dignement l’ héritage d’ El Sernita, l’ un des grands cantaores de l’ histoire du flamenco. On sait que ce dernier resta longtemps ignoré de ses concitoyens, et qu’ il n’ eut droit qu’ à quelques hommages posthumes : trop de limpidité vocale, trop de dignité dans l’ exercice de son art, trop « estudioso » - traduction : trop musicien. Jesús Méndez partage ces qualités, ou ces défauts pour une certaine « afición » locale. Espérons qu’ elle a évolué depuis l’ époque d’ El Sernita, et gagné en ouverture d’ esprit, et d’ oreille…

Une "nouveauté" plus toute fraîche, parue en 2001…, mais une nouveauté pour moi. Le CD ayant été distribué très parcimonieusement et sporadiquement par le label Pasarela, je l’ ai pisté pendant dix ans , avant de le débusquer finalement à Séville en septembre dernier, lors de notre séjour pour la Biennale – la précieuse galette s’ était égarée dans les rayonnages du magasin "Flamenco y más" (vous en trouverez les coordonnées dans notre rubrique "Liens utiles").

Manuel Márquez Barrera "Márquez el Zapatero" est né à Villanueva del Ariscal, près de Séville, en 1930. Il n’ a jamais été cantaor professionnel, préférant exercer sa profession de cordonnier (d’ où son surnom). Etabli longtemps à Triana, il y a recueilli l’ héritage des maîtres du cante local, Niño Segundo, Manuel Oliver, Emilio Abadia, Domingo el Alfarero, Cinco Reales, Teoro, Joaquín et Antonio Ballesteros, Manolito el Pintor, El Arenero, et surtout El Sordillo, sa référence artistique. C’ est dire qu’ il connaît parfaitement le répertoire traditionnel de Triana, en particulier une gamme très étendue de Soleares, mais aussi de Tonás et de Fandangos (mais paradoxalement, semble-t’ il, pas de Tangos ni de Bulerías). Il a très peu enregistré : mis à part cet indispensable CD, il n’ a participé qu’ à une anthologie intitulée "La Triana de El Zurraque. Cantes de Triana", en compagnie d’ El Arenero, de Manuel León "El Teta", et du guitariste José Luis Postigo (LP Hispavox 130 209, 1982 – réédition en CD disponible).

Le programme de l’ enregistrement montre que le répertoire de Márquez "el Zapatero" s’ étend bien au-delà du strict cadre trianero : on y trouvera naturellement deux remarquables séries de Soleares ("de Triana" et "Apolás") et des Tonás ; mais aussi des Soleares por Bulería ; des Siguiriyas de Jerez (Manuel Torres / Joaquín La Cherna et Paco la Luz – toutes, il est vrai, comme d’ ailleurs les Soleares por Bulería, au répertoire de la famille Pavón – Tomás et Pastora) ; des Fandangos de Triana, mais aussi de Jerez (José Cepero) ; des Malagueñas (Antonio Chacón et El Mellizo) ; des Peteneras ; une Milonga et même des Campanilleros folkloriques.

Márquez "El Zapatero" exerce son art comme vraisemblablement son métier, en artisan patient et scrupuleux, amoureux du bel ouvrage. Son chant d’ une grande limpidité mélodique, sans effets spectaculaires - comme celui de tous les cantaores de Triana - décourage le commentaire par son apparente simplicité. Il suffit d’ écouter… José Luis Postigo, qui connaît parfaitement ce style, l’ accompagne exactement comme il convient.

Avec un peu de chance, il reste peut-être encore quelques exemplaires de "De Villanueva es" à "Flamenco y más". Dans ce cas, précipitez-vous.

Claude Worms

Galerie sonore

Jesús Méndez : Taranto y Jabera - guitare : Manuel Parrilla

"Márquez el Zapatero" : Tonás


Taranto y Jabera
Tonás




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