Ángel Barrios

Grenade 1882 - Madrid 1964

mercredi 4 juillet 2012 par Claude Worms

Ángel Barrios est l’ un des derniers guitaristes "éclectiques", pour reprendre l’ heureuse expression d’ Eusebio Rioja. Une tradition qui remonte à Julian Arcas, Tomás Damas ou Juan Parga, et qui sera aussi perpétuée, sur le versant flamenco, par Luis Maravilla ou Manuel Cano. Mais son oeuvre dépasse largement le strict cadre de la composition pour guitare...

Ángel Barrios est né au coeur même de la "Granada mora", dans la Calle Real de la Alhambra, qui longe le palais arabe jusqu’ au sud de la citadelle et la Pueta y Torre de Siete Suelos. Son père, Antonio Barrios Tamayo, "El Polinario", tient une boutique - taverne sise sur d’ anciens bains arabes. Surtout, il est peintre et collectionneur, chanteur et guitariste, grand connaisseur du répertoire traditionnel, flamenco ou "proto flamenco", et c’ est lui qui donnera ses premières leçons de guitare au jeune Ángel.

El Polinario, comme l’ autre guitariste grenadin de sa génération, Manuel Jofré (dont la famille appartient à la bonne bourgeoisie rurale de Baza), est l’ héritier d’ une longue tradition qui lui a été transmise par les deux Francisco Rodríguez Murciano : "El Murciano" et son fils, "Malipieri". Né au coeur de l’ Albaicín en 1795, et mort à Grenade en 1848, El Murciano (celui-là même dont Glinka, de passage dans la ville entre 1832 et 1835, tentera vainement de transcrire les variations de Rondeñas, Fandangos et autres Jotas aragonesas) était loin d’ être l’ artiste "brut" qu’ on se plait souvent à décrire, et notait sa musique (malheureusement à peu près totalement perdue). "Malipieri" a donc été à bonne école : il étudie la guitare, le piano et le chant lyrique (d’ où sans doute son surnom), et sera un professeur de piano et de chant, et un artiste fameux. Nous lui devons la transcription et la publication, vers 1879, de la seule pièce rescapée du répertoire de son père : Rondeña d’ après la couverture, Malagueña d’ après la page de garde, et, pour achever d’ embrouiller l’ affaire, quelques mesures d’ introduction évoquant fortement la Soleá - comme le note avec pertinence Norberto Torres. C’ est là sans doute l’ origine d’ une école de guitare flamenca spécifique à Grenade, qui puise son inspiration dans une stylisation de chants populaires anciens, considérés comme plus "authentiques" que les futures évolutions du cante flameco, et qui perdurera avec Manuel Cano, son fils José Manuel Cano, ou encore José Peña.

Les "tertulias" de la taverne d’ El Polinario, animées par les guitares d’ Ángel, de Manuel Jofré et, plus sporadiquement, d’ Andrés Segovia, deviennent rapidement un lieu de ralliement pour les artistes de la "génération 98", puis de l’ avant garde de la "génération 27" : une sorte de micro Montparnasse local, et l’ un des sommets d’ un triangle Paris - Barcelone - Grenade. Nombreux sont les artistes, plasticiens et musiciens, qui séjournent plus ou moins longuement dans le quartier de l’ Alhambra : Rusiñol, Zuloaga, Utrillo, Casas, Myr y Sert, Angeles Ortiz, Regoyos, Palmer, Eugenio d’ Ors, Gomez de la Serna, Pérez de Ayala, Unamuno, García Lorca, Stravinski, Albéniz, Falla ou le musicologue et critique britannique John B. Trend... C’ est ainsi qu’ une partie de la troupe des Ballets russes de Diaghilev, à la suite de représentations données en 1918 au Théâtre Isabelle la Catholique puis à l’ Alhambra ("Schéhérazade"), ira faire la fête à la taverne d’ El Polinario. Sur le plan musical, l’ Alhambra est au coeur des esthétiques nationalistes et orientalistes en vogue à la fin du XIX siècle, et donnera naissance à un courant "alhambriste", illustré notamment par Chapí et Bretón ( une bonne anthologie regroupe des oeuvres de Chapí, Bretón, Carreras et Monasterio : double CD Almaviva DS 0107).

L’ épilogue de cette effervescence sera naturellement le concours de Cante Jondo de 1922. Avec Federico García Lorca et Manuel de Falla, Ángel Barrios en fut d’ abord l’ un des plus ardents propagandistes. Après bien des vicissitudes, il se désolidarisera finalement de l’ entreprise et se brouillera même quelque temps avec Falla : ni lui, ni son père, ni les fères Machado, leurs amis intimes, n’ assisteront aux actes de clôture de l’ événement.

Les années de formation d’ Ángel Barrios ont donc baigné dans cette atmosphère, mais le compositeur est surtout marqué par l’ influence d’ Albéniz, dont il devient l’ ami, et dont les improvisations au piano dans la fameuse taverne le subjuguent.

C’ est sans doute la raison pour laquelle, après de solides études de piano (qui restera son instrument privilégié pour son travail de compositeur) et de violon auprès d’ Antonio Segura, il fonde le Trío Iberia : un trio à cordes pincées (guitare, bandurria et laúd - Barrios, Devalque et Altea) dont le répertoire est surtout constitué de transcriptions d’ oeuvres d’ Albéniz - le compositeur leur dédiera d’ ailleurs le quatrième cahier d’ "Iberia", avec en dédicace "¡Viva Granada !".

Le trio ne tarde pas à connaître le succès à Paris, dès 1905, où il est accueilli par Albéniz. Barrios y rencontre Turina, Granados, Viñes et Raoul Laparra, y retrouve Zuloaga, Rusiñol et Falla, et se produit dans les studios de Rodin et Degas. Après une tournée européenne, il revient à Paris où il complète sa formation musicale auprès de Gedalge essentiellement, et accessoirement de d’ Indy, et commence à composer des oeuvres d’ envergure ("Impresiones Sinfónicas en el Generalife", "Los Telares del Albaicín", "Cantos de mi Tierra"...).

De retour en Espagne (Grenade et Madrid, où il s’ établira définitivement en 1939), il connaît le succès public avec ses oeuvres scéniques sur des textes ou des livrets de García Lorca (le ballet "Preciosa y el viento"), des frères Machado ("La Lola se va a los puertos"), Conrado del Campo ("La Romería","El Avapies", "El hombre más guapo del mundo", "La Máscara"), Muñoz Seca et Pérez Fernández ("Siguiriyas gitanas")... La période la plus productive du compositeur peut donc être située entre 1915 et 1936. Comme pour beaucoup d’ autres artistes, les années de la Guerre Civile et de l’ après guerre marquent une rupture dans son oeuvre. Barrios abandonne progressivement la composition scénique et l’ orchestre pour se replier sur l’ univers plus intime, secret et nostalgique des pièces pour piano, chant et piano, et guitare (il a d’ ailleurs rarement noté ces dernières, qui ont pour la plupart été transcrites par ses élèves, entre 1936 et 1965 - certaines sont cependant bien antérieures).

Portrait d’ Ángel Barrios par Manuel Angeles Ortiz (1895 - 1984)

Catalogue

_ 2 musiques de film

_ 4 oeuvres orchestrales

_ 5 musiques de ballet

_ 14 pièces pour chant et piano

_ 26 oeuvres scéniques, dont "La Lola se va a los puertos" en deux versions (zarzuela et opéra)

_ 32 pièces pour piano, dont :

Danzas gitanas / El Cotorro (Bulerías) / Farruca gitana / Guajiras / Juanele (Garrotín) / Preludio, Soleá y Zapateado / La Zambra / Seguidillas gitanas / Zapateado, o la pena del gitano

_ 58 pièces pour guitare, dont

Apuntes de Serranas / Bulería del Macaco (arrangée et rebaptisée par Manuel Cano, sous le titre "Bulería del Albaicín") / Chuflas gitanas / De Cádiz a La Habana (Guajira) / Fandango antiguo / Farruca gitana / Gitanos por Seguidillas / La Petenera / La Petenera no ha muerto / Nostalgía de Petenera / Petenera y Serrana / Saeta granadina / Una copla de Soleá / Te llevo en el alma (Soleá) / Villancico granadino / Tango zapateado ("Patas locas") / El Pitijolo (Tango andaluz) / La Gamboria (Tango gitano) / Sal y pimienta (Tango gitano)

Museo Ángel Barrios

Claude Worms

Bibliographie

Manuel Orozco Díaz : "Ángel Barrios. Su ciudad, su tiempo" - Editorial Comares / Junta de Andalucía, Grenade, 2000

Galerie sonore

"De Cádiz a La Habana" (Guajira) : guitare : Manuel Cano (arrangement Manuel Cano) - extrait du LP "Motivos andaluces. Semblanzas flamencas" (RCA PL 35213)

"Tango zapateado" : guitare : Gabriel Estarellas - extrait du double CD "Ángel Barrios. Obra completa para guitarra" (Opera Tres 1019/20-ope)

Petenera - extraite de "La Lola se va a los puertos" : chant : María José Montiel / piano : Fernando Turina - extrait du double CD "Ángel Barrios. Obras para piano. Canciones" (Almaviva DS 0124)

"Juanele" (Garrotín) : piano : Miguel Laíz - extrait du double CD "Ángel Barrios ; Obras para piano. Canciones" (Almaviva DS 0124)


"De Cádiz a La Habana"
"Tango zapateado"
Petenera
"Juanele"




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