Séville : XVI Biennale de Flamenco

Du 15 septembre au 9 octobre 2010

mardi 21 septembre 2010 par Claude Worms

Première époque : les 17 et 18 septembre

La fréquentation assidue de la Biennale de Flamenco de Séville est un sport d’ endurance. Si l’ expérience (ou son renouvellement) est évidemment recommandable, elle requiert, comme le marathon ou les sports d’ hiver, quelques séances préalables de remise en forme. La multiplicité et la dispersion des lieux de spectacle impliquent une fine stratégie et une connaissance du terrain hors de portée du « guiri » (= non autochtone) néophyte. Les concerts se succèdent chaque jour à grande vitesse (parfois un premier à 19h, puis toujours deux simultanément à 21h, et un dernier à 23h ou 23h30), ce qui ne laisse au mieux qu’ une courte demi-heure pour les transferts. Ajoutez une signalisation erratique et une toponymie non exempte de quelques innocentes taquineries (c’ est ainsi que le Teatro Central, par exemple, s’ avère franchement périphérique…) : joindre au programme un plan de la ville situant précisément les salles, accompagné de quelques renseignement utiles sur les transports idoines, ne serait pas totalement superflu. Heureusement, et malgré les habituels imbroglios au moment de retirer les précieux sésames, la cordialité toute sévillane chargée de l’ accueil de la presse adoucit grandement l’ épreuve initiatique.

Notre grand âge nous incitant à une certaine prudence, Maguy Naïmi et moi même avons sagement décidé de limiter notre performance à deux week-end (les 18 et 19 septembre, et 1 et 2 octobre). Nous tenons à saluer comme il convient l’ intrépide dévouement de Manuela Papino, qui couvrira seule la quasi totalité des spectacles de la dernière semaine.

La Biennale est plus une vitrine destinée à assurer la promotion nationale et internationale d’ artistes reconnus, qu’ un festival fertiles en découvertes. Si les créations sont nombreuses, la liste des « créateurs » se renouvelle plutôt lentement au fil des éditions. L’ ouverture par Miguel Poveda et la clôture par Paco de Lucía reflètent fidèlement la ligne directrice d’ une programmation plus propre à rassurer le public quant à la qualité professionnelle des spectacles, qu’ à aiguiser sa curiosité. On notera cependant, pour cette année, une présence plus marquée du cante et de la guitare (sept concerts pour cette dernière), ce qui n’ est pas fait pour nous déplaire.

« Así se cantaba y asÍ cantan »

17 septembre / 21h / Théâtre Lope de Vega

1ère partie :

Chant : José Menese

Guitare : Antonio Carrión

2ème partie :

Chant : Manuel Agujetas

Guitare : Antonio Soto

« Así cantan » : la deuxième partie du titre est pleinement justifiée, tant il est vrai qu’ après quatre décennies de carrière, José Menese et Manuel Agujetas restent des cantores d’ actualité. Ce qui nous laisse dubitatif quant à la première affirmation, « Así se cantaba » (« Ainsi chantait-on »). Dans un lointain passé, un âge d’ or révolu… ? S’ il faut entendre par là que les deux artistes compteraient parmi les tenants d’ une sorte de tradition collective anonyme, rien de plus absurde, tant leur qualité première est précisément l’ absolue singularité de leur style. Jamais personne n’ a chanté, ni ne chantera comme eux (ce qui, naturellement, n’ implique aucun jugement de valeur). Quant à l’ idée que ce récital vaudrait surtout comme une leçon, ou de transmission de patrimoine, à l’ usage des jeunes générations (c’ est ainsi que la presse locale présentait unanimement l’ événement), elle nous semble singulièrement réductrice, et faire bon marché du plaisir et de l’ émotion que transmettent les deux cantaores, ici et maintenant. Il est vrai qu’ ils se prêtèrent eux même au jeu, et à la métaphore du chef d’ œuvre en péril, Agujetas exhibant complaisamment une légère claudication, et Menese un bras en écharpe (qu’ il oublia d’ ailleurs dès que les choses sérieuses commencèrent…). Mais nul n’ était contraint d’ être dupe.

La voix est certes un instrument fragile, et les chanteurs, quel que soit le genre dans lequel ils officient, disposent en général d’ une longévité professionnelle limitée. Mais, contrairement à leurs collègues lyriques, les flamencos ne sont contraints par aucune partition préalable qu’ il s’ agirait de respecter à la lettre. Les patrons mélodiques des cantes les plus importants se limitent à quelques notes de passage obligées, tout l’ art de leurs interprètes tenant à la pertinence et à la cohérence des parcours et des transitions entre ces notes.

Nous avons lu à satiété que Menese et Agujetas, comme la plupart des chanteurs de leur génération, n’ avaient aucune technique vocale. Il nous semble un peu paradoxal de prétendre que des chanteurs puissent chanter (la redondance est volontaire), qui plus est pendant plus de quarante ans, sans technique… S’ il est exact que la plupart des jeunes cantaores actuels ont bénéficié d’ un apprentissage technique préalable, il n’ est pas moins vrai que tout interprète d’ une musique savante populaire de tradition orale (dont le flamenco) apprend simultanément (et, essentiellement, corporellement) les formes du répertoire, leurs modalités interprétatives avec les variantes locales et / ou historiques, et les techniques qui leurs sont liées. D’ où la rigueur, mais aussi et surtout la plasticité, des partitions intérieures dont ils disposent ; et donc, finalement, la singularité de leurs interprétations, susceptibles en outre d’ être adaptées aux aléas du moment. Le style de Menese est ainsi réputé redevable à celui de Mairena.pour les Soleares, les Siguiriyas et les Tonás. Mais la solennité tragique qu’ il leurs a imprimée n’ appartient qu’ à lui, et à plus forte raison le même traitement appliqué à des cantes traditionnellement plus légers, tels la Farruca, la Mariana, les Tientos, le Garrotín ou les Tangos de El Piyayo (pour ces derniers, mieux vaudrait d’ ailleurs chercher ses sources du côté du tablao madrilène « La Zambra », et singulièrement de Rafael Romero ; ce qui est d’ ailleurs aussi le cas pour Miguel Vargas, son compatriote de La Puebla de Cazalla). De même, Agujetas el Viejo a sans doute légué à son fils Manuel tout ou partie de son répertoire, mais assurément pas sa manière (ou plutôt ses manières, car son style a beaucoup évolué) de l’ habiter. : il suffit de comparer leurs enregistrements pour le vérifier. Le concert donné au théâtre Lope de Vega fut donc une affaire de mémoire partagée par les deux artistes et leur public (ou, au moins, une partie de ce dernier) : remémoration des formes, et de la manière, chaque fois indissolublement identique et différente, dont les deux cantaores les ont remises inlassablement sur l’ ouvrage au cours d’ innombrables concerts et enregistrements,

Ce fut évident pour les Granaínas, la Farruca, les Marianas et les Tientos de Menese. La marque de fabrique du cantaor est le caractère solennel qu’ il leur a imprimé, auquel nous faisions allusion ci-dessus. Or,il n’ a plus actuellement les ressources vocales nécessaires pour en dessiner d’ un seul trait les amples arcs mélodiques, qu ‘ il a donc été contraint de sectionner en brefs motifs mélodiques centrés sur les notes clés, et ponctués de silences. Pourtant, rien n’ a été perdu en termes de cohérence musicale, et donc d’ expression : c’ est que la prégnance du modèle est demeurée intacte dans la mémoire du cantaor comme dans celle du public, et, aussi, dans celle du guitariste Antonio Carrión dont l’ accompagnement maintenait en permanence, avec respect et exacte intuition, le fil conducteur indispensable à une écoute active qui participait elle aussi à l’ élaboration collective de l’ œuvre orale. Affaire de mémoire, répétons le : ce n’ est pas un hasard si le guitariste obtint une approbation marquée du public quand il cita Melchor de Marchena (Soleares) ou Niño Ricardo (Siguiriyas). Comme de coutume, les deux moments les plus intenses du récital de Menese furent les Soleares (dès le merveilleux « temple » introductif, nous savions à quoi nous en tenir) et, surtout, les Siguiriyas, avec des interprétations mémorables d’ un cante de El Nitri et de la Cabal de El Fillo.

José Menese avait fait de méritoires efforts, qu ‘il souligna d’ ailleurs lui même, pour s’ en tenir au programme annoncé. Tel ne fut pas le cas, fort heureusement, de Manuel Agujetas, qui expédia rapidement, et comme négligemment, quelques Tientos, et s’ en tint pour le reste à ses trois formes de prédilection : la Soleá (et sa proche parente, la « Bulería pa’ escuchar », ou Soleá por Bulería), la Siguiriya et le Fandango. Il y revint chaque fois à deux reprises, comme s’ il n’ était pas vraiment satisfait de sa première série de cantes. Et de fait, la qualité et l’ intensité de ses interprétations furent invariablement croissantes. Dès les premières Soleares, le ton était donné : à peine assis, sans laisser au guitariste Antonio Soto le temps d’ achever son introduction, sans même un « temple » il entra de plein pied dans le premier cante, comme s’ il reprenait le fil d’ une conversation intérieure interrompue inopinément. Antonio Soto sut d’ ailleurs intelligemment s’ en tenir aux fondamentaux nécessaires à l’ accompagnement de ce type de cantaor : ne pas le déranger (mais le remettre discrètement dans le droit chemin en cas de besoin), et savoir se faire discret aux moments opportuns, c’ est – à - dire la plupart du temps…

Le chant d’ Agujetas a gagné en legato et en intériorité ce qu’ il a perdu en puissance et en expressionnisme immédiat. Ce fut évident dès la deuxième série de Soleares (cantes de El Mellizo), son style évoquant plus celui de Tomás Pavón (pour la manière de lier les « tercios » - périodes du chant - notamment) que celui de ses devanciers jérézans. Il avait auparavant exécuté une première suite de Soleares classiques d’ Alcalá, conclue par deux cantes de cambio tirant vers les Cantiñas, attribués à son père, et dont il est l’ un des rares spécialistes actuels..Même progression pour les Siguiriyas : après une première série plutôt académique (Manuel Torres,Paco La Luz, et une Cabal curieusement très retenue), le cantaor se livra à une étonnante exploration répétitive du style de José de Paula, en quatre cantes chaque fois plus compacts et essentiels, au sens strict du terme. Même exercice enfin pour les Fandangos : une leçon en cinq chapitres sur tout ce qui peut être tiré, musicalement et émotionnellement, du cante de El Carbonerillo.

Ajoutons pour conclure quelques mots sur un aspect souvent négligé du cante, les textes. On sait à quel point ils constituent des repères essentiels à l’ élaboration des partitions intérieures des chanteurs. Ce récital en offrit un beau florilège. José Menese puisa abondamment dans les poèmes écrits pour lui par Moreno Galván, qui sont devenus consubstantiels à son art (hommage à Blas Infante « por Granaína », « Una paloma » « por Farruca »…). Agujetas est sans doute l’ une des mémoires vivantes les plus riches du cancionero flamenco traditionnel, et nous remémora quelques letras devenues rares.

Le programme annonçait une « fin de fiesta por Bulerías », ce dont on pouvait légitimement douter, compte tenu de la personnalité artistique des deux protagonistes. Et, effectivement, ils prirent congé par un « mano a mano a palo seco » (Tonás pour Menese ; Martinetes pour Agujetas), pour notre plus grand plaisir, et celui du public qui les remercia par une chaleureuse ovation. Inexplicablement, la salle n’ était pas comble : les absents auront eu grand tort.

Claude Worms

Photos : Luis Castilla / Archivo Fotográfico Bienal de Flamenco

Finalistas del Certamen Andaluz de Jóvenes Flamencos

18 septembre / 19h / Théâtre Alameda

Chant : Tamara Aguilera

Guitare : Ismael Aguilera

Piano : Antonio Berajano

Palmas : Manuel Aguilera, David el Pelu

Danse : Moisés Navarro

Chant : Enrique el Extremeño, Pepe de Pura

Guitare : Jesús Guerrero, Juan Campallo

Palmas : Alejandro Rodríguez

Guitare : Francisco León

Chant : Andrés de Jerez

Percussions : Álvaro Morales

Basse : Ricardo Piñero

Palmas : Manuel Salado, Manolete de la Mimi

Après un long processus de sélections locales, la finale du premier «  Certamen Andaluz de Jóvenes Flamencos » a eu lieu le 5 juin dernier au Théâtre Villamarta de Jerez. Patronné par l’ «  Instituto Andaluz de la Juventud » et l’ «  Agencia Andaluza del Flamenco  », organisée par la « Confederación Andaluza de Peñas Flamencas », le concours devrait chaque année œuvrer à la découverte et à la promotion de jeunes artistes dans les trois disciplines du cante, du baile et du toque. Pour cette première session, un jury de luxe (Antonio Díaz « Fosforito », Pedro Sierra, Mariquilla, José María Segovia – Président de la Confédération Andalouse des Peñas Flamencas, et Alfonso Tierra – Sous-directeur de l’ Institut Andalou de le Jeunesse) a décerné les trois trophées à Tamara Aguilera Garamendi (La Puebla del Río, Séville – 1989) pour le chant, Moisés Navarro « El Charro » (Málaga – 1988) pour la danse, et Francisco Léon (El Puerto de Santa María, Cádiz – 1991) pour la guitare. Parmi les nombreux prix (participation à des concerts du cycle « Flamenco Viene del Sur », bourses d’ étude pour la formation professionnelle…), une convention entre l’ IAJ et l’ ICAS (« Instituto de la Cultura y las Artes ») prévoyait notamment une programmation dans le cadre de la Biennale de Flamenco, avec un enregistrement édité en DVD.

C’ est donc avec intérêt et curiosité que nous nous sommes rendus au théâtre Alameda, pour assister à l’ un des rares spectacles de la Biennale qui ne programmait aucune tête d’ affiche consacrée. Le programme prévoyait deux parties, avec pour chacune une vingtaine de minutes consacrée à chaque lauréat. Nous avons malheureusement dû partir précipitamment à l’ entracte, pour ne pas arriver en retard au théâtre Lope de Vega, où le spectacle dirigé par Moraíto commençait à 21h… Ce qui explique peut-être en partie notre déception, les jeunes artistes ayant sans doute été plus à l’ aise et décontractés lors de leur seconde prestation.

Cependant, et même en prenant en compte un certain manque d’ expérience et le trac inévitable, nous étions en droit d’ espérer mieux du palmarès d’ un concours auquel ont sans doute participé plusieurs centaines de candidats, et ce d’ autant plus que les trois titulaires des premiers prix ont déjà commencé leur carrière professionnelle, souvent dans des contextes prestigieux (cf : ci-dessous) : si leur niveau technique est incontestablement impressionnant (mais ce semble être actuellement le minimum exigible de tout aspirant à une carrière flamenca, aussi jeune fût-il), la qualité artistique de leur prestation s’ avéra nettement perfectible.

Tamara Aguilera a déjà obtenu un premier prix de Soleares de Triana, est passé par la Fondation Cristina Heeren, et a partagé l’ affiche avec rien moins que La Tobala, El Funi et Arcángel. Elle présenta en première partie un programme ambitieux et habilement partagé entre création et tradition, qui convenait bien à sa voix puissante et à son timbre, qui rappelle celui d’ Esperanza Fernández dont elle semble d’ ailleurs s’ inspirer. La Nana, en duo avec le pianiste Antonio Bejarano, aurait gagné à plus de sobriété : sa finesse mélodique se serait bien passé d’ effets expressionnistes lourdement soulignés, tant par l’ interprétation vocale que par une gestuelle hors de propos ( pourquoi arpenter rageusement la scène pour une berceuse ?). La série de Siguiriyas qui suivit était courageusement ambitieuse : Cagancho, La Cherna et Manuel Molina. Ne manquèrent ni la puissance, ni l’ expression ; mais la conduite mélodique aura souvent été perturbée par une gestion du souffle défaillante, et donc quelques césures intempestives. Il faut dire que le soutien pour le moins erratique de la guitare d’ Ismael Aguilera n’ aidait pas beaucoup à la cohérence de l’ interprétation.

Après avoir étudié le baile à Málaga, Moisés Navarro a suivi divers stages, avec notamment Eva Yerbabuena et Farruquito.. Il a depuis participé à plusieurs productions de la compagnie Mario Maya, et au spectacle « Goyescas », aux côtés de Carmen Linares, Miguel Poveda et Oscar Herrero (2009). Sa chorégraphie sur le Taranto (final « por Tangos ») nous surprit d’ abord par quelques postures maniérées mais originales, et une rapide alternance de marquages et de courts traits incisifs en taconeo. L’ intérêt de ces quelques idées fut cependant vite épuisé par leur répétition obstinée, le reste de la chorégraphie ne reposant guère que sur de très (trop, mais c’ est un travers devenu malheureusement habituel) longues démonstrations de taconeo, certes véloces et sonores, mais pas toujours très en place, et surtout sans réflexion sur l’ occupation de l’ espace scénique, ni travail des bras et des mains (de longues séquences dansées les bras ballants ! C’ était sans doute volontaire, mais l’ on nous permettra de nous interroger sur la finalité esthétique d’ une telle absence de gestuelle). Saluons au passage deux beaux cantes de Enrique el Extremeño : un Taranto d’ Almería et des Tangos dans le style d’ El Chaqueta.

Francisco León a commencé l’ étude de la guitare à neuf ans, avec Antonio Villar. Il s’ est ensuite perfectionné en suivant les cours de l’ académie de José Luis Balao, et a donc naturellement commencé sa carrière avec des artistes de Jerez, tels Joaquín Grilo, José Mercé et La Macanita, et en assurant la seconde guitare lors de concerts de paco Cepero. Comme tous ses jeunes collègues, il dispose d’ un bagage technique impressionnant, suffisant pour assurer des interprétations impeccables. Mais un usage aussi tenace qu’ aberrant impose aux guitaristes flamencos d’ être non seulement des interprètes, mais aussi des compositeurs. Sauf pour quelques génies miraculeusement précoces, la composition est une affaire de lente maturation, qui manque encore, logiquement, à ce jeune guitariste de dix-neuf ans. Sa Rondeña consistait en un collage de longues séquences en trémolo et en technique majeur / index sur basses alternées, démarquées des falsetas de Paco de Lucía (période « classique ») entrecoupées de quelques traits virtuoses en picado, insuffisants pour assurer la cohérence de l’ ensemble. Nous avons par contre apprécié l’ originale coda « por Alegría », avec quelques belles idées harmoniques et un phrasé rythmique imaginatif – sans doute le meilleur moment du récital. Sans surprise, les Bulerias, solidement assises sur la section rythmique (basse, percussions, et palmas) furent surtout un prétexte à force démonstrations de puissance et de vélocité (picado, alzapúa…).

Claude Worms

Photos : Luis Castilla / Archivo Fotográfico Bienal de Sevilla

« Jerez. La uva y el cante »

18 septembre / 21h / Théâtre Lope de Vega

Direction : Manuel Moreno Junquera « Moraíto »

Chant : Luis « El Zambo », Juan Moneo « El Torta », Fernando de La Morena, Enrique Soto « Sordera », Jesús Méndez, Manuela Mendéz, Mateo Soleá, Juan Carrasco, Juan de La Morena

Danseur invité : Joaquín Grilo

Danse : Tía Rosario « La Majuma », Tía « La Currilla », Tía « La « La Yoya », Tía Merced « La Churra », El Majumita

Guitare : Moraíto, Diego del Morao, Manuel Parrilla, Pepe del Morao

Palmas : El Bo, Chicharito, El Gregorio, El Raía, El Quini, Carlos Grilo, El Lúa

Après avoir dignement assuré la continuité dynastique, Moraíto semble aspirer à une paisible retraite, bien méritée, en prenant la relève de Manuel Morao et Parrilla de Jerez dans la confection sur mesure de spectacles exploitant (dans tous les sens du terme) le patrimoine flamenco de Jerez. Avec les hauts et les bas prévisibles…, et un mince fil conducteur en cinq tableaux (« actos ») très déséquilibrés, des quelques minutes du deuxième (« Fernando de La Morena canta la Trilla ») à l’ interminable « Gran fin de fiesta » conclusive.

Commençons donc par les « hauts », c’ est – à - dire une bonne partie des quatre premiers « actes »… qui n’ occupaient malheureusement qu’ une moitié de la durée du spectacle.

Premier tableau : «  Explosión por Bulerías ». Pas si explosive que ça, la ronda de Bulerías était globalement bien menée, sans temps morts, et avec un bon équilibre entre cante et baile. Pour ce dernier, on notera les divertissantes « pataítas » des quatre « Tías », présentées dans le programme comme les « Viejas de Jerez ». Inévitable cliché, qu’ on apprécia cependant d’ autant plus qu’ il eu le bon goût d’ être court.

Deuxième tableau : des cantes de Trilla, chantés a capella par Fernando de La Morena, et interprétés sobrement, c’ est - à - dire comme il convient pour des chants de travail destinés à rythmer le battage du blé.

Troisième tableau : " Mesas ". C’ était le moment, trop bref à notre goût, dévolu aux cantes sans adjuvants, accompagnés tour à tour par Pepe del Morao, Diego del Morao et Manuel Parrilla. Mateo Soleá nous offrit une interprétation, très respectueuse de l’ orthodoxie, d’ une série de Siguiriyas chères à Tía Añica la Piriñaca (Manuel Torres, José de Paula, El Loco Mateo). Enrique Soto donna toute la puissance vocale nécessaire à deux Tarantos de Manuel Torres. Cependant, on comprend mal son choix de conclure par une Cartagenera de Chacón : outre le fait que les esthétiques musicales de Torres et Chacón sont peu compatibles, la mélodie de cette Cartagenera excède audiblement les limites de l’ ambitus du cantaor. El Torta, dans un bon jour, nous régala de quelques excellentes Soleares et Soleares por Buleria, avec quelques allusions bienvenues aux styles de El Chozas et Manuel Soto « Sordera ».

Mais le sommet de ce troisième tableau, et pour nous de l’ ensemble du spectacle, reste les magistrales Soleares de Luis El Zambo (notamment les cantes de Juaniqui et Frijones), chantées a capella avec accompagnement de « nudillos ». Sobriété, précision de l’ intonation, legato, et surtout une étourdissante variété de mises en place rythmiques : nous avions déjà eu l’ occasion d’ admirer ce très grand musicien à Nîmes, à l’ occasion du spectacle de Miguel Poveda, "Sin frontera" (cf : notre article sur le vingtième festival de Nîmes), et nous espérons qu’ on lui confiera enfin le récital à part entière qui s’ impose.

Quatrième tableau : recyclage d’ un autre très bon souvenir du même spectacle, le duo « por Bulería » de Joaquín Grilo et Moraíto (dont c’ est alors la première apparition sur scène…). Grilo interpelle Moraíto depuis la salle, façon rencontre impromptue dans un bar, avant de le rejoindre sur scène. Suit une pseudo improvisation burlesque, en fait soigneusement montée et millimétrée. On a beau avoir écouté ces falsetas mille fois, on se laisse prendre une fois de plus au drive du guitariste, comme aux facéties très second degré du bailaor (et quelle imagination chorégraphique, en sus de la technique et de la virtuosité rythmique…).

Remarquons au passage qu’ à ce stade, la Bulería a déjà occupé la moitié du spectacle. Avec la « Gran fiesta » finale, le total avoisine les trois quart de la durée globale. Quand se décidera-t’ on enfin à ne pas résumer l’ extraordinaire tradition flamenca de Jerez aux seules Bulerías (et de plus, pas toujours aux plus belles musicalement parlant, comme la suite le démontrera) ? S’ il est normal de chercher à satisfaire le public, il n’ est pas non plus interdit de le respecter, et au besoin de l’ éduquer. De plus, l’ idée consistant à vouloir simuler une fête improvisée sur scène est intenable, et amène dans le pire des cas (par exemple dans ce cinquième tableau) à cumuler les défauts des aléas de l’ improvisation avec ceux de l’ artifice de la simulation. Pour l’ improvisation, nous avons eu droit au spectacle navrant de guitariste cherchant où mettre le capodastre, et dans quel mode ou tonalité accompagner tel ou tel chanteur. Si quelques pauses étaient inévitables compte tenu de la multiplicité des voix, quelques répétitions préalables (ça fait aussi partie du métier…) auraient pu notablement les abréger. Il est vrai que pendant les temps morts, les artistes semblaient discuter paisiblement de choses et d’ autres sur scène. Peut-être le public aurait-il du en faire autant ?

Mais le pire fut sans doute la simulation : en fait d’ improvisation, aucun poncif prévisible ne nous fut évité. Il s’ agissait d’ abord de ménager tous les égos, et nous avons donc eu droit à un interminable défilé, seules les quatre « Tías » s’ en tenant à une discrétion de bon alois. D’ abord les cantes en devant de scène, sans micro : Jesús Méndez (Zambra por Bulería) dû forcer inutilement sa voix – nous aimerions l’ entendre à nouveau dans un autre répertoire ; Fernando de la Morena inaudible malgré tous ses efforts (il faut dire que l’ un des guitaristes ne semblait s’ être avisé de la situation, et persistait à jouer à pleine puissance). Puis l’ inévitable série de « cuplés por Bulería » : dans ce cas, c’ est toujours l’ imitation de La Paquera qui nous menace, ici par Manuela Méndez. Cette dernière semble n’ avoir retenu de son modèle qu’ une certaine tendance à la vocifération, mais certes pas son authenticité et son sens du dramatisme musical, réduits ici quelques poses artificielles frisant l’ histrionisme. Quant à l’ abattage scénique spontané de La Paquera, toute tentative d’ imitation le fait inévitablement sombrer dans la vulgarité, ce qui ne manqua pas d’ arriver (mais peut-être Manuela Méndez s’ en est-elle tenu strictement au rôle qui lui avait été assigné, et est-elle capable de tout autre chose dans un contexte différent…). A ce stade, une réapparition de Moraíto s’ imposait évidemment, pour… devinez… : vous avez gagné, une « pataíta », que l’ on devine on ne peut plus spontanée… Ne manquait plus que l’ exhibition du gamin prodige de service. De fait, il attendait sagement parmi les palmeros depuis le début de ce cinquième acte. Pas trop concerné apparemment, et regrettant certainement de ne pas être resté à la maison avec sa console de jeux (on le comprend…), le malheureux exécuta mollement quelques palmas sporadiques, et esquissa quelques pas de danse avant de se joindre au défilé final.

Comment El Torta ou Luis El Zambo ont-ils pu se prêter à un tel simulacre ? Et, surtout, comment un musicien aussi fin que Moraíto a-t’ il pu signer une telle caricature du flamenco de Jerez, auquel il a tant apporté ?

Trois générations de supporters du Bétis

PS : A Séville, les flamencos se couchent tard (ou pas du tout), mais les footballeurs se lèvent tôt. A deux pas de notre hôtel, le Bétis de Séville recevait le Valladolid, ce dimanche... à midi. Ambiance de kermesse bon enfant, toutes générations confondues. Rien à voir avec nos Marseille - Paris Saint - Germain ! En Andalousie, on va encore au stade en famille, et les fêtes, flamencas ou non, sont ouvertes à toutes et tous, de 7 (ou moins) à 77 (ou plus) ans.

¡Ganó el Bétis por dos goles a cero !

Claude Worms

Photos : Luis Castilla / Archivo Fotográfico Bienal de Flamenco





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