La décade prodigieuse / 2 : Manolo Sanlúcar

dimanche 3 mai 2009 par Claude Worms

BIOGRAPHIE

Manuel Muñoz Alcón "Manolo Sanlúcar" est né en 1943 à Sanlúcar de Barrameda (Cádiz). Dès l’ âge de sept ans, il est initié à la guitare flamenca par son père Isidro, disciple de Javier Molina. Deux de ses frères sont aussi de brillants musiciens, et collaboreront souvent avec lui : Isidro Muñoz (1952), guitariste, compositeur et producteur ; et José Miguel Évora (1958), chef d’ orchestre, compositeur, et arrangeur.

Comme la plupart des artistes de sa génération issus d’ un milieu social modeste, Manolo Sanlúcar commence très jeune une carrière professionnelle en tant qu’ accompagnateur de cantaores renommés, dont Pepe Pinto, et surtout Pepe Marchena, vocaliste virtuose et innovateur controversé qui lui léguera sans doute un goût prononcé pour une finesse mélodique parfois non exempte de mièvrerie, et une ornementation foisonnante. Paradoxalement, sa discographie des années 1960/70 montre au contraire une prédilection pour le style âpre et très rythmique des chanteurs de Jerez (La Paquera, Terremoto, Agujetas, El Mono, Romerito, El Sordera, El Juanata, Fernando Galvez, et les jeunes Vicente Soto et José Mercé).

Au cours des années 1970, il participe régulièrement aux expériences innovantes d’ Enrique Morente, avant d’ opter définitivement pour une carrière de soliste / compositeur, initiée par la trilogie "Mundo y formas de la guitarra flamenca" (1971 - 1972), précédée par le LP "Inspiraciones" (1970), qui en est à la fois l’ ébauche et le complément (cf : transcription).

Ayant ainsi récapitulé les potentialités du répertoire de la guitare soliste traditionnelle, Manolo Sanlúcar commence en 1974, avec "Sanlúcar", une décennie de recherches formelles, et signe des compositions qui échappent à la structure morcelée du solo traditionnel (montages aléatoires de falsetas, paseos, compases en rasgueados...), souvent inspirées de musiques à programme. Il élargit parallèlement l’ instrumentation flamenca, et sollicite aussi bien des formations de chambre, l’ orchestre symphonique, ou des groupes de jazz-rock (basse, batterie, guitare électrique...). Onze albums se succéderont ainsi de 1974 à 1985 : "Sanlúcar" (1974) ; "Sentimiento" (1976) ; "... y regresarte. A Miguel Hernández" (1976) ; "Fantasia para guitarra y orquesta" (1978) ; "Candela" (1980) ; "Azahares" (1981) ; "Al viento" (1982) ; "Ven y sigueme" (sorte d’ "oratorio flamenco", avec Rocio Jurado et El Lebrijano - 1982) ; "Trebujena" (concerto pour guitare et orchestre de chambre - 1984) ; "Testamento andaluz" (pour quatuor et guitare flamenca) et "Medea" (musique de scène pour orchestre symphonique et guitare flamenca concertante - 1985).

Cette quête patiente aboutit à deux chefs d’ oeuvre (et à la composition du poème symphonique "Aljibe" en 1992) :

_ "Tauromagia" (1988), à notre avis le plus beau disque de guitare flamenca jamais enregistré.

_ "Locura de brisa y trino" (2000), unique exemple de "quatuor flamenco" véritablement abouti (avec Carmen Linares, cante ; Isidro Sanlúcar, guitare ; et Tino Di Geraldo, percussions).

On notera qu’ Isidro est en outre le producteur de ces deux albums, et qu’ il forme en concert, avec Manolo, le duo le plus intéressant de l’ histoire de la guitare flamenca (écoutez, par exemple, "Ruy-señor y mirlo", et "Corrida real", de l’ album "... y regresarte").

Ajoutons enfin qu’ avec Manuel Cano, Manolo Sanlúcar est le premier guitariste qui se soit préoccupé d’ une manière systématique d’ un enseignement "académique" de la guitare flamenca, multipliant les cours magistraux et les stages (Biennale de Séville, Festival de Córdoba, stages dans sa ville natale...). Sur ce plan, la liste de ses disciples est éloquente : Niño de Pura, Rafael Riqueni, Juan Carlos Romero, Vicente Amigo, Juan Carmona, Antonio Ruiz "Kiko", Santiago Lara...).

LE STYLE DE MANOLO SANLÚCAR

Les premiers disques en solo montrent bien les sources (revendiquées) du syle de Manolo Sanlúcar :

_ Niño Ricardo, pour le lyrisme et l’ inspiration mélodique ( surtout dans les "toques por arriba").

_ Le style de Jerez pour le phrasé rythmique (surtout dans les "toques por medio", et singulièrement la Bulería).

_ Diego del Gastor, pour l’ usage de longues phrases répétitives (voir en particulier ses Siguiriyas, Soleares, et Soleares por Bulería).

Dès cette époque, le compositeur fait preuve d’ une originalité certaine par l’ usage constant d’ une ornementation foisonnante (trilles multiples, mordants...) et de nombreux retards mélodiques qui évoquent admirablement le cante, et sa liberté par rapport à la grille harmonique. Sur ce point, la fameuse technique du "trémolo permanent" (qui rendit célèbre la Rondeña "Oración", de "Tauromagia", mais apparaît dès 1976, avec la Nana "A mi niño Isidro", de l’ album "Sentimiento"), est sans doute une manière d’ occulter l’ harmonie, en évitant de la ponctuer par des basses régulières.

Mais l’ apport essentiel de Manolo Sanlúcar restera l’ élaboration de formes compositionnelles adéquates à l’ harmonie flamenca. Il substitue progressivement le développement thématique à la succession discontinue de falsetas, par un travail sur les modulations modales, dont les prémices sont déjà manifestes dans "Poema de la Soleá" ("Sentimiento", 1976) ou la "Fantasia para guiarra y orquesta" de 1978 (notamment le Zapateado). Ses compositions empruntent dès lors des éléments aux formes classiques (sonate, rondo, variation, forme lied...) sans dénaturer les caractères spécifiques du langage musical du flamenco. Manolo Sanlúcar ouvre ainsi une nouvelle étape décisive de l’ évolution de la composition pour guitare flamenca, dont les conséquences sont actuellement loin d’ être épuisées. On pourra lire à ce propos ses propres analyses dans "Sobre la guitarra flamenca. Teoría y Sistema para la Guitarra Flamenca" (cf : bibliographie).

Claude Worms

Discographie

Tous les disques de Manolo Sanlúcar sont actuellement disponibles dans diverses rééditions, à l’ exception d’ "Inspiraciones" (y compris "Recital flamenco", de 1968). Nous vous renvoyons donc, pour les titres, à la biographie du début de cet article.

Bibliographie

Auteurs divers : "Manolo Sanlúcar", collection "Nombres propios de la guitarra" - Festival de la Guitarra de Córdobza, Ayuntamiento de Córdoba, 2007

Manolo Sanlúcar : "Sobre la guitarra flamenca" - Ayuntamiento de Córdoba, 2005

Manolo Sanlúcar : "El alma compartida" - Editorial Almuzara, Séville, 2007

Corinne Savy : "Manolo Sanlúcar : flamenco y narratividad" (conférence inédite)

Claude Worms : "Entretien avec Manolo Sanlúcar" - Flamenco Magazine n°5, avril-mai 2006

Partitions

Claude Worms : "Mundo y formas de la guitarra flamenca" - Editions Acordes Concert (3 volumes, avec reports en CD des LPs originaux)

Transcription

La Soleá por Bulería "Trianera" illustre bien le style de Manolo Sanlúcar, première période. L’ album "Inspiraciones" (seul enregistrement de Manolo Sanlúcar non réédité en CD) peut être considéré comme un quatrième volet de "Mundo y formas de la guitarra flamenca". On y trouvera des formes absentes de la trilogie (Cabal, Tangos, Milonga), et des toques totalement différents, et remarquables, pour les autres formes (Guajiras, Alegrías, Garrotín, Serrana, Rondeña, Bulerías, Fandangos, Taranto et Soleá por Bulería).

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Galerie sonore

Manolo Sanlúcar : "Trianera" (Soleá por Bulería)


"Trianera"




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