Diego Clavel : "Por Seguiriyas

¡ Y por fin por Seguiriyas !

lundi 2 mars 2009 par Claude Worms

Deux CDs Karonte KAR 7722 (2008)

Le 12 avril 2008 restera comme une date importante de l’ histoire du flamenco, et, au-delà, de l’ histoire de la musique. Ce jour-là, à 13 heures, Diego Clavel achevait la présente anthologie, et mettait ainsi un point final à une oeuvre magistrale, commencée avec « La Malagueña a través de los tiempos ». Cette entreprise n’ a aucun précédent dans la discographie flamenca . En cinq anthologies et dix CDs (47 Malagueñas, 121 Fandangos de Huelva, 86 Soleares, 43 cantes de Levante et 50 Seguiriyas), le cantaor nous lègue un monument d’ érudition, de technique vocale, d’ intelligence et de sensibilité (qu’ on imagine un chanteur lyrique capable d’ interpréter avec la même exactitude stylistique Monteverdi, Mozart, Schubert et Wagner), qui devrait être inscrit d’ office au programme des classes de flamenco (il en existe enfin quelques unes) et d’ esthétique musicale des Conservatoires.

« ¡ Y por fin por Seguiriya ! » : ce titre du prologue écrit par Diego Clavel peut s’ entendre de deux manières. D’ une part comme une réponse à l’ attente de nombreux aficionados. Ceux qui, comme moi, ont l’ âge d’ avoir fréquenté les festivals andalous des années 1970 gardent le souvenir vivant des Seguiriyas de Manuel Molina, dont on n’ avait plus entendu pareille interprétation depuis Manuel Vallejo, et que le public ovationnait debout. La version qu’ il nous livre ici (CD 1, plage 3) n’ a rien perdu de son urgence et de sa virtuosité, mais a encore gagné, s’ il était possible, en finesse et en musicalité.

D’ autre part, Diego Clavel nous annonce que cet enregistrement sera le dernier de sa carrière. Même si nous ne pouvons que souhaiter qu’ il reviendra sur cette décision, on ne pouvait rêver plus bel épilogue : des festivals de ses débuts à cette anthologie, un chapitre exemplaire de l’ histoire du cante sera donc refermé « por Seguiriyas ».

Il serait vain (et présomptueux de notre part) de prétendre disséquer chacun des cante de ces deux Cds. Il vous suffira d’ écouter la suite de quatre Seguiriyas de Los Puertos (Juanichi el Manijero / Paco la Luz / Manuel Torre / Tuerto la Peña – CD 2, plage 6) pour vous faire une idée de la maîtrise exceptionnelle de Diego Clavel, qui ne se dément à aucun moment de l’ enregistrement. Nous connaissons très peu de cantaores capables d’ enchaîner quatre styles d’ une telle difficulté, en alliant si justement un tel équilibre de la construction à une telle progression de l’ intensité. Une autre expérience donne toute la mesure de l’ intuition musicale de l’ interprète : écoutez à la suite tous les « temples » (les fameux « ayes » introductifs), tous différents, réalisés par Diego, et vous verrez avec quelle exactitude il réussit en quelques secondes à nous livrer l’ essence esthétique des cantes qui vont suivre.

Le programme suit, d’ une manière générale, la classification géographique établie par Antonio Mairena : Triana, Jerez, Los Puertos et Cádiz. Mais, avec une grande pertinence, Diego Clavel fonde plus son anthologie sur des parentés stylistiques et mélodiques que sur le strict lieu de naissance des compositeurs (réels ou supposés) de telle ou telle variante. C’ est pourquoi certains créateurs apparaissent à la fois dans le groupe des Seguiriyas de Jerez et dans celui de Los Puertos (El Loco Mateo, Paco la Luz, et Manuel Torre par exemple, les styles de ces deux derniers étant d’ ailleurs étroitement apparentés). C’ est aussi la raison pour laquelle Los Puertos représentent à eux seuls plus de la moitié du répertoire (28 Seguiriyas au total). Comme dans ses précédents travaux, le cantaor nous offrent des réalisations minutieuses de cantes très proches, dont l’ écoute successive permet de mieux percevoir (autant de découvertes, pour moi du moins…) les subtiles différences : par exemple pour les deuxième et troisième Seguiriyas de Tomás el Nitri, qui ne diffèrent que par leur troisième tercio (CD 2, plage 3). Le prologue de Diego Clavel donne sur ce point des informations très instructives sur les similitudes entre différents cantes.

Diego termine son texte de présentation en remerciant les labels Cambayá Records et Karonte (qui effectivement honorent leur profession en soutenant courageusement des projets aussi indispensables que peu commerciaux), et les guitaristes qui l’ ont accompagné tout au long de sa carrière : Manolo Brenes, Juan Carmona « Habichuela », Pedro Bacán, Enrique de Melchor, Fernando Rodríguez, Manolo Franco, et, bien sûr, Paco Cortés et Antonio Carrión, ses uniques complices pour toutes ses anthologies depuis « Por los rincones de Huelva ». Les falsetas « de pulgar » de Paco Cortés (et ses accelerandos vertigineux en sextolets de double- croches) sont idéalement adaptées à l’ esprit de la Seguiriya. Pour sa part, Antonio Carrión nous régale d’ une anthologie dans l’ anthologie, avec ses versions personnelles de « classiques » de Melchor de Marchena, Enrique de Melchor, Niño Ricardo, Pedro Bacán, et de l’ école de Jerez. Nous ne pouvons faire moins que de remercier à notre tour Diego Clavel, en notre nom et en celui de milliers d’ aficionados.

¡ Muchisimas gracias, Maestro !

Claude Worms

Rappels discographiques

« La Malagueña a través de los tiempos » : Cambaya Records CD 012 F 2 (2000)

« Por los rincones de Huelva » : Big Bang Cambaya BB 462 (2003)

« Por Soleá » : Karonte KAR 7712 (2005)

« Por Levante » : Karonte KAR 7719 (2007)

Galerie sonore :

Seguiriyas de Jerez (Manuel Molina) – guitare : Antonio Carrión

Seguiriyas de Los Puertos (Juanichi el Manijero / Paco la Luz / Manuel Torre / Tuerto la Peña) – guitare : Paco Cortés


Seguiriyas de Jerez
Seguiriyas de Los Puertos




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