Biennale de Flamenco de Séville (2008)

jeudi 25 septembre 2008 par Manuela Papino

Article mis à jour quotidiennement avec les derniers comptes-rendus que nous envoie notre collaboratrice, Manuela Papino (voir en fin d’ article).

INAUGURATION DE LA BIENNALE DE FLAMENCO 2008

“Ton oreille est plus vieille que ton grand-père", Manolo Sanlúcar !

La Biennale de Séville célébra son inauguration le 10 septembre dernier, rendant hommage à Manolo Sanlúcar, sous la direction d’ Isidro Muñoz. Avec la présence de l’ Orchestre d’Andalousie, et bien que les artistes célèbres n’ aient pas manqué à l’affiche, la curiosité du public pour ce spectacle résultait sans aucun doute de la présence constante, sur scène, du chœur du "Mystère des voix bulgares", voix de femmes vêtues de couleurs vives.

Manolo Sanlúcar, fut, comme nous l’ espérions tous, le grand protagoniste de la nuit, faisant preuve cependant de beaucoup de discrétion et d’humilité. Avec la participation exceptionnelle, pour la danse, de Cristina Hoyos, Juan de Juan et Israel Galván, et pour chant, d’ Arcángel, José Valencia, Luis El Zambo et Fernando de la Morena, la guitare fut cependant à l’ honneur, servie par David Carmona, Miguel Ángel Cortés, Dani Mendéz, et bien évidemment le grand Maestro. En souvenir de ses grands moments, Manolo Sanlúcar, avec beaucoup de mélancolie, revint à "Tauromagía" (1987) avec "Oración" et "Tercio de varas" , et à "Medea" (1984), avec "Seducción" et "Conjuro". Les musiciens présents montrèrent un plaisir certain à partager la scène avec le Maestro, et créèrent un ensemble digne de cette grande nuit d’ouverture, en l’accompagnant pour un flamenco plus traditionnel, tel que la Bulería de Jeréz, la Soleá ou l’Alegría…

La Plaza San Francisco était bien évidemment envahie par la foule, et ceux qui n’avaient pas d’invitations… durent en supporter l’oppression, concentrant leurs regards sur la façade de la Mairie de Séville, convertie en un merveilleux décor, pour un spectacle entièrement dédié à la beauté de la Musique.

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla


"LE CAFÉ DE CHINITAS" : LE BALLET NATIONAL D’ ESPAGNE

Le 16 septembre à la Maestranza

Le mythique « Café de Chinitas » revient sur scène avec la Ballet National d’ Espagne, sous la direction du chorégraphe et directeur José Antonio. Utilisant les huit chansons populaires de Federico García Lorca, il propose, dans une mise en scène spectaculaire de l’œuvre et de la vie de Dalí, un spectacle très complet. Le spectacle est divisé en trois grands thèmes, la Créativité, le Sexe et la Mort, représentés par trois tableaux du peintre. On peut souligner le travail très soigné des costumes ainsi qu’un éclairage très particulier et original.

Alors qu’on entend des bruits d’eau et d’oiseaux, apparaissent les symboles et les obsessions de Salvador Dalí : des danseurs à vélo traversent la scène, portant des chapeaux en forme de pains. Une cloche se fait entendre annonçant Lorca. Un personnage vêtu d’un costume marin d’enfant, avec un cerceau, symbolise la relation de Dalí avec les femmes et le sexe : « Un traumatisme d’enfant qu’on a voulu évoquer », dit José Antonio. La berceuse, « Nana del Galapaguito », peut-être une des plus jolies scènes du spectacle, chantée par Esperanza Fernández avec beaucoup de délicatesse, présente une chorégraphie avec un regard plus contemporain, qui retrace la douceur de l’enfance, ponctuée par l’évocation de la persécution, de l’enfermement et du traumatisme, supposés, du peintre. On peut également souligner un moment très divertissant, « Las tres hojas », duo entre Esperanza Fernández au chant et José Antonio à la danse, travesti en femme, avec des plumes rouges et noires. Comme seul décor, un canapé en forme de bouche rouge, devant un écran qui projette les fameux yeux exorbités de Dalí. Cette scène est un délice amusant qui restitue parfaitement l’ambigüité sexuelle, thème récurrent du spectacle, que l’on retrouve aussi dans quelques détails, comme dans la robe de la danseuse qui symbolise le Destin : grâce aux couleurs et à la coupe, on voit parfois une jupe, parfois un pantalon.

Le travail de José Antonio et la présence discrète et ferme à la fois d’Esperanza Fernández, offrent un travail de collaboration impressionnant, qui annonce une volonté de nouveauté dans le parcours du Ballet National d’ Espagne, et montre égalemen, qu’il est possible de sortir de l’habituelle proposition « lorquienne ».

“NOUS ALLONS LE DÉDIER À EDU LOZANO”

« Nous allons le dédier à Edu Lozano », déclara Andrés Peña qui remplaça au dernier moment Edu Lozano, blessé dans un accident de moto. « A fuego lento », le spectacle d’Andrés Peña et Pilar Ogalla, a été inauguré lors de la dernière Biennale et ne semblait pas devoir être à nouveau programmé dans cette édition. La distribution a dû être changée au dernier moment, et il ne restait que David Lagos, Inma Rivero, Javier Patino, et biensûr Pilar Ogalla et Andrés Peña.

Une fois encore nous avons eu le plaisir de voir le Martinete d’ Andrés Peña. La « dynamique » des musiciens de Cádiz et de Jerez, qui remplaçaient El Moneo et El Zambo, a su animer une "fin de fiesta" très agréable. Andrés Peña mena la nuit avec son habituelle "honnêteté scénique", déplorant "la grande perte due à l’absence d’Edu Lozano dans cette Biennale". "Así es la vida"…

Manuela Papino

Photos : Luis Castilla


FARRUQUITO EN SOLITAIRE A SÉVILLE : AU DEDANS ET AU DEHORS DE LA BIENNALE…

La Biennale de Séville lui a ouvert sa programmation alors que le programme était clos. Entouré par une organisation indépendante de la Biennale, c’est à l’ Auditorium Rocío Jurado de la Cartuja que Farruquito revint à la rencontre de son public sévillan.

Changement radical. "Un pari d’artiste avec moi-même" déclara t-il. Un piano, trois guitares, deux percussionnistes, un violon, trois chanteuses, quatre chanteurs…trois écrans géants…et Manuel Molina, qui fut très applaudi. "J’avais envie d’essayer cette façon de travailler" dit-il, "tout est de moi". "Puro", ainsi se nomme le spectacle.

On eut le plaisir de le voir danser por Tangos, Alegría, Soleá et Siguiriya… Ce n’est plus l’enfant que l’on connaissait, mais bel et bien un homme, qui revient avec force et envie, sûr de lui, et qui revendique haut et fort le fait de tout faire, seul…

La totalité du spectacle est accompagnée de vidéos… Proposant au départ des photos de Farruquito enfant, mêlées d’images en noir et blanc très abstraites, l’évocation se perd rapidement dans un montage rempli de clichés : le feu de la forge (évoquant les flammes de l’ enfer), la mer et ses coquillages, un coucher de soleil derrière l’ombre des arbres, jusqu’aux bougies mortuaires… Dans une interview, il déclarait : "j’ai repris des choses de Mickaël Jackson et de Bruce Lee, par contre je n’ai jamais pris de cours, sauf avec mon grand-père, et je continue à penser que je suis "pur" ". Que personne ne s’inquiète, ses nouvelles inspirations n’ apparaissent guère dans sa danse. Il explique ensuite dans la même interview : "le mot "pur", ou pureté, a de nombreux sens, comme originalité ou authenticité". C’est de cette façon que Farruquito annonce le nouveau chemin de son retour.

"Puro" me fait penser à un bonbon enveloppé d’un papier brillant qu’il faut enlever pour en savourer le contenu. Cependant, ce fut un plaisir de revoir ce grand danseur, tout particulièrement por Soleá et pour "el fin de fiesta", qu’il dédia à ses "deux étoiles dans le ciel", son père et son grand-père, accompagnées de "ses deux étoiles sur terre", son petit frère et sa petite sœur. Moment fort en émotion : son public se leva sans hésiter. Bien que l’ Auditorium n’ ait pas fait le plein, ceux qui étaient présents repartirent satisfaits. Il n’y a pas de doute, Farruquito s’en alla également heureux de ses retrouvailles avec Séville.

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla


TROIS FEMMES, TROIS SENSUALITÉS, TROIS PERSONNALITES :

MERCHE ESMERALDA, BELÉN MAYA, ET ROCÍO MOLINA

Salle comble à La Maestranza pour la représentation de "Tres Mujeres" ; pourtant, comme le déclara Domingo Gonzalez, directeur de la Biennale, une bonne part du public avait déjà assisté à ce spectacle, dont les tournées mondiales ont toujours obtenu un grand succès.

Le projet de Merche Esmeralda fut présenté en 1997, avec dans la troupe de jeunes danseuses à l’ "avenir prometteur", comme Sara Baras, Angelita Vargas ou Eva la Yerbabuena. Il fut ensuite repris, sous la direction de Mario Maya, pour Merche, Belén et Rocío. Le nouveau "conte" commence avec "Adán", paroles de García Lorca : éclairage intimiste, afin de présenter Belen Maya et son éventail, Merche Esmeralda et son châle, et Rocío Molina avec ses castagnettes. Cette ambiance sensuelle et délicate baigne l’ ensemble de la scénographie. "Mujeres est très simple", dit Merche Esmeralda, "agréable, court et rond". Effectivement..., avec cependant l’ originalité des talents conjugués de trois grandes artistes.

Belen Maya danse des Tangos de Granada et revient avec un sourire et une gaieté qui accompagnent la musicalité si sensible de ses pieds, et l’esthétique si singulière qui a fait d’elle, depuis longtemps, une maestra d’un nouveau concept de flamenco qui unit "corps, mental et esprit", comme le reconnaît son père. (On perd peut-être un peu la ligne du corps à cause de la robe à pois de couleur, qui en perturbe l’esthétique…). Enfin, Belen livre son âme, dans une danse ludique. Avec la gestuelle qui l’ identifie tant, elle termine les Tangos, levant les mains au ciel pour dispenser et partager "corps, mental et esprit".

Une Media Granaína, une Bulería por Soleá, un Fandango abandolao et un Romance sont autant de prétextes à des duos : avec Merche et Rocío, les générations et les styles se mélangent avec spontanéité et évidence ; et des affinités se révèlent dans un duo contemporain entre Belen et Rocío, jusqu’à ce que le chant de Jesus Corbacho (21 ans et de nombreuses participations dans cette Biennale) et Antonio Campos, fassent oublier la danse, le temps d’un Martinete. Femme également, pour le chant, avec Tamara Tañé dont la voix convient parfaitement à la douceur et à l’assurance des présences féminines. Le jeu de José Luis Rodriguez, sensible et raffiné, celui de Paco Cruz et de Manuel Cazás, la percussion de Sergio Martinez, forment un écrin musical d’ une force discrète qui touche l’âme.

Ils accompagnent Merche Esmeralda pour une Soleá avec châle et bata de cola, dans laquelle elle rend hommage à l’école sévillane. Avec peu de mouvements, on peut beaucoup exprimer : le sentiment au premier plan, Merche en blanc, remplit la scène. Point de rencontre entre la danse d’ hier et celle d’ aujourd’ hui, le style de Merche a rendu possible cette confrontation de trois générations.

Si Rocío Molina se fait d’ abord "discrète et disciplinée" , elle fascine littéralement dans le solo qui lui revient, une Siguiriya. Délicate, bizarre, ronde, c’est l’animal de scène que l’on connaît qui revient. Depuis le costume jusqu’à l’expression de son visage, sans parler de l’évidence de ses pieds et de son style, elle éveille une curiosité qui va bien plus loin que l’art. Il ne lui manquait rien, ce fut captivant. Si l’on se souvient des premières danseuses qui inaugurèrent "Mujeres" en 97, on peut dire que ce nouveau spectacle est lui aussi annonciateur de grandes carrières. La valeur n’attend pas le nombre des années, Rocío Molina le démontre.

Le spectacle se termine sans faiblesse aucune, avec Belen, reine du contraste, mêlant jeunesse et maturité, toujours joyeuse ; avec Rocío, sa robe à rayures et ses castagnettes, reine de l’extravagance fascinante ; et Merche, Señora du châle, reine-mère de tous. Joli, très joli !

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla


“EN EL BAR IBERIA” :

SEGUNDO FALCÓN ET PACO JARANA

C’est au Teatro Central, le 17 septembre, que l’on put assister à une rencontre très attendue : Paco Jarana se produisait pour la première fois en tant que soliste. Reconnu par la profession comme l’un des meilleurs guitaristes du moment, il présenta en première partie une rétrospective de sa carrière, ponctuée d’ hommages aux artistes, souvent méconnus, qui fréquentaient le "Bar Iberia" ; un haut-lieu de la Séville nocturne, où le manager Pulpón donnait rendez-vous aux artistes avant de partir en tournée. "Pour nous, cela reste un point de référence", déclara Segundo Falcón.

Ce fut un privilège que d’ écouter Paco Jarana, accompagné par Manuel de la Luz, El Pájaro, Paco Gonzales, Los Mellis, et un quatuor à cordes de grande qualité. Il interpréta, entre autres, une Soleá et une Siguirya très originale, d’ une tonalité inhabituelle ; un hommage à Luisito Franco, qui l’emmenait au Lope de Vega en lui disant "Un jour je veux te voir ici".

Segundo Falcón commença la seconde partie avec des "cantes de Triana", dédiés à Nicanor, propriétaire du "Bar Iberia". Rendant hommage à "sa terre" et à de nombreux artistes disparus, "En los Gallos", en référence à la longue carrière "pá trás" du chanteur, présentait une longue suite de cantes : une Liviana, une belle Malagueña, une Siguiriya, et une conclusion "por Toná". Les deux artistes terminèrent le spectacle avec "El Pregón del Pinto", (Pepe Pinto), "l’ un des plus grands, qui vécut dans l’ombre de son épouse" (La Niña de los Peines). Ce fut une nuit très émouvante pour tous ceux qui connurent cette époque, et une première incontournable pour tous les "aficionados" à la guitare flamenca.

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla


ÉTOILE INCANDESCENTE, DOUCE FOLIE :

ESTRELLA MORENTE ET DULCE PONTES

C’est à l’Auditorium Rocío Jurado, le 13 septembre, qu’entrent en scène les musiciens vêtus de blanc, baignés d’une fumée mauve, à travers les ombres bleues des projecteurs…Il peut s’agir d’un concert de rock. Deux ou trois notes s’élèvent, les cordes se réveillent avec tranquillité…c’est un concert de musique ethnique qui s’annonce. Deux ombres féminines apparaissent au loin, et s’agenouillent au milieu de la scène, devant une vasque où flotte une grande boule. Pendant que Dulce Pontes fait chanter l’eau, remuant le voile blanc qui lui couvre la tête, Estrella, de rouge vêtue, comme un œillet andalou, habite la musique de sa voix sensuelle.

L’ambiance s’annonce magique. Les voix, les langues, les mélismes, les cultures, les couleurs, les mots et la complicité se mêlent dans une folie charismatique. On n’en espérait pas moins d’ Estrella Morente, mais c’était sans compter sur son alter ego portugaise !

Le répertoire va, entre flamenco et fado, de chansons populaires en morceaux personnels… Avec « Chiquilín » de Piazzola, « Los cuatro muleros », « Milho verde », parfois a capella, les deux femmes se livrent d’emblée sans réserve, fascinant dès le premier instant tout l’auditoire. Estrella Morente assuma seule la partie flamenca, avec un répertoire festif, Tangos de Granada et Bulerías, accompagnés par la magnifique guitare gitane de José Carbonell « Montoyita », entre autres. Vint ensuite Dulce Pontes. L’indiscutable voix du Portugal, lumineuse, vibrante, puissante et subtile, présenta son style si personnel, exprimant une émotion et une personnalité on ne peut plus surprenante.

L’ensemble des musiciens revint ensuite sur scène : deux guitares flamencas, trois palmeros / choristes, deux percussions flamencas, une guitare électrique, un hautbois, une percussion « ethnique », une guitare portugaise, un violon alto et une contrebasse. Estrella Morente apparut splendide, avec une robe fuchsia et un châle vert brodé, les cheveux détachés, pour chanter dans une folie qui ne cessait de croître « Je suis María, celle de Buenos Aires, la plus sorcière quand elle chante et quand elle aime ». Dulce Pontes ne cessait de danser, et ce fut un moment des plus divertissants, avec racines et « arte ». Une première fois… elles firent leurs adieux, avec « Volver » et le public, debout, réclama un peu plus. Elles terminèrent leurs adieux par « Que quieres de mi », un des succès de l’étoile grenadine. Succès complet : après plus de deux heures de spectacle, les trois mille personnes de l’Auditorium s’en allèrent enchantées.

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla


ROSARIO TOLEDO, ANA SALAZAR : “PASO PARA DOS..."

Elles se disent amies "du fond de l’ âme l’âme" et le démontrent sur scène. Le fil conducteur pourrait être la charge émotionnelle que chacune porte en elle, très habilement chorégraphiée par Juan Carlos Lérida. Dans un tête-à-tête avec Ana Salazar, artiste complète sans aucun doute, Rosario Toledo s’aventure sur un terrain risqué, où le théâtre joue un rôle fondamental. Avec simplicité et exactitude, les deux amies présentent un spectacle divertissant, ponctué de quelques surprises amusantes.

Rosario Toledo brille par sa mutinerie gaditane, par son allégresse et sa fraîcheur. La forte personnalité d’Ana Salazar envahit la salle, et illustrant les paroles de la copla qu’elle chante ("tout n’est que mensonge, tout n’est que chimère, tout n’est que le délire de ma douleur") , elle propose cependant un moment très authentique particulièrement apprécié. Les deux artistes se complètent, développant la structure musicale du compositeur Guillermo McGill, qui a su mêler avec talent la musique flamenca, à sa propre couleur électro-jazz.

Manuela Papino

Photo : Luis Castilla





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