Les fondateurs de la guitare flamenca soliste - Sabicas

lundi 30 juin 2008 par Claude Worms

La vie et la carrière de Sabicas sont un éclatant démenti du dogme selon lequel il faudrait être andalou pour prétendre jouer du flamenco "authentique" : l’ un des plus extraordinaires guitaristes et compositeurs de l’ histoire du flamenco est navarrais, et a passé la plus grande partie de sa vie en Amérique. C’ est sans doute ce long "exil" qui explique que Sabicas ait été le premier tocaor à se consacrer essentiellement au concert soliste : sa discographie en ce domaine, malgré celles de Paco de Lucía ou de Manolo Sanlúcar, reste de moins la plus abondante.

BIOGRAPHIE

D’ origine gitane, Agustín Castellón Campos "Sabicas" est né à Pamplona en 1912. Selon Fernando el de Triana, il reçut sa première guitare à cinq ans et en appris les rudiments d’ une manière totalement autodidacte, en reproduisant des enregistrements qu’ il écoutait sur un gramophone en en ralentissant la vitesse. Ses progrès furent tels qu’ il se produisit pour la première fois en public à sept ans, puis gagna Madrid où, à peine âgé de dix ans, il donna som premier concert au théâtre "El Dorado". "Niño Sabicas" commence alors une carrière professionnelle classique, jouant dans les hauts-lieux flamencos de la capitale ("Villa Rosa"...), et devenant pendant les années fin 1920 - 1930 l’ un des guitaristes les plus sollicités pour l’ accompagnement des grands noms du cante et du baile. Pendant cette période, son style apparaît nettement marqué par l’ influence de ses aînés les plus en pointe dans la course à la virtuosité, notamment Miguel Borrull Hijo, Luis Molina, Manolo de Huelva, et, naturellement, Ramón Montoya pour le jeu soliste (il reprend d’ ailleurs beaucoup des falsetas de ce dernier dans ses premiers solos enregistrés pour Parlophone).

En 1936, il est le premier guitariste de la troupe de Carmen Amaya, qu’ il suit en tournée en Amérique. A partir de cette date, l’ essentiel de sa carrière se déroule sur le continent américain. Il s’ installe d’ abord à Buenos Aires, puis à Mexico en 1950, et enfin à New York à partir de 1955. Au cours des années 1950 - 1970, ses enregistrements se succèdent à un rythme effréné : avec une quarantaine de Lps, Sabicas reste à ce jour le guitariste le plus prolifique de l’ histoire du flamenco. Son "exil" prolongé explique sans doute partiellement sa spécialisation dans le jeu en solo, et l’ originalité des compositions de la maturité : son génie exceptionnel de compositeur et d’ interprète s’ exprima alors pleinement, loin de l’ influence des ses confrères, et de cantaores à sa mesure qui auraient pu l’ inciter à privilégier l’ accompagnement.

Sans doute la pression des labels discographiques poussa - t’ elle aussi Sabicas à multiplier des expériences appelées à un grand avenir dans le flamenco contemporain :

_ Utilisation de la danse (Carmen Amaya, Dolores Vargas...) et du chant (Adela "La Chaqueta"...) au service de la guitare (et non l’ inverse, comme le voulait la tradition).

_ Usage innovant des techniques de studio (rerecording, permettant au guitariste de doubler, voire tripler, sa propre partie de première guitare).

_ Duos avec Mario Escudero.

_ Collaborations avec un saxophoniste (Negro Aquilino), ou un guitariste de rock (Joe Beck).

_ Concerto avec un orchestre symphonique dirigé par Federico Moreno Torroba.

_ Musique à programme ("Guitar suite : the day of the bullfight" ; LP ABC 2265).

Sabicas fut ainsi la première grande star internationale de la guitare flamenca (surtout aux Etats - Unis et au Japon), alors même que ses disques ne recommencèrent à circuler en Espagne qu’ au cours des années 1960. Il ne retourna en Espagne qu’ à partir de 1967, pour recevoir la "Medalla de oro" de la "Semana de estudios flamencos" de Málaga, accompagnée d’ un concert - hommage auquel participaient Manuel Cano, Victor Monge "Serranito", et Paco de Lucía. Ce premier hommage fut suivi de beaucoup d’ autres : célébration du cinquantenaire du concours de 1922 à Grenade, "Cumbre flamenca" de Madrid en 1984, Biennale de Séville en 1986...

Sabicas est décédé à New York le 18 avril 1990, quelques jours après avoir achevé l’ enregistrement d’ un double album testament en compagnie d’ Enrique Morente, sous-titré "Nueva York / Granada".

Sabicas, avec Carmen et Paco Amaya, Manuel García Matos, et leur manager aus Etats Unis

LE STYLE DE SABICAS

D’ un point de vue formel, les compositions de Sabicas ne s’ éloignent guère des canons établis par Ramón Montoya dans ses enregistrements solos des années 1920 - 1930 : falsetas regroupées en séquences cohérentes, dont l’ ordre peut varier au gré des interprétations, dans une dynamique d’ ensemble croissante. La particularité du guitariste est d’ avoir appliqué cette structure à la quasi totalité des formes du répertoire flamenco, y compris celles qui n’ avaient pas, ou peu, été jouées en solo avant lui (Sevillanas, Zambra, Garrotín, Colombiana, Farruca, Milonga, Serrana, Zapateado, Mariana...). Ajoutons que pour chacune de ces formes, il a composé beaucoup plus de falsetas que ses contemporains. Il a aussi adapté, pour des pièces de concert, un grand nombre d’ airs folkloriques, en général sous la forme de thème et variations : les plus célèbres sont les Villancicos, la "Fantasia militar", et surtout "El sitio de Zaragoza" (mais on pourra en trouver d’ autres exemples intéressants, notamment dans le disque "The art of the guitar", Lp Everest 3395, 1976). Surtout, Sabicas fut le premier guitariste qui respecta aussi scrupuleusement le compás pour le solo que pour l’ accompagnement (on peut sur ce point suspecter l’ influence de Manolo de Huelva). Ce souci de rigueur rythmique (et souvent métronomique) est particulièrement frappant si l’ on compare ses Alegrías, Fandangos, et Soleares à celles de ses aînés.

Sabicas reste résolument traditionnel dans ses choix de modes ou de tonalités, ne s’ écartant là encore que rarement des usages établis par Ramón Montoya. On pourra cependant remarquer la fréquence dans ses oeuvres de l’ accordage avec la sixième corde en Ré :

_ Pour ses compositions en Ré Majeur et Ré mineur : Guajira et Zapateado (mais Estebán de San lúcar et Pepe Martinez étaient aussi coutumiers du fait).

_ D’ une manière plus originale, pour une Siguiriya en mode flamenco de Ré (cf : notre transcription).

Notons aussi que Sabicas utilise volontiers plusieurs modes ou tonalités pour varier ses compositions sur une même forme :

_ Alegrías dans toutes les tonalités pratiquées à son époque : Do, Mi, Sol, et La, Majeurs et mineurs.

_ Fandangos "por arriba" et "por medio".

_ Farrucas en La et Mi mineurs.

_ Guajiras en Ré et La, Majeurs et mineurs.

_ Tientos "por arriba" et "por medio".

Tout a déjà été écrit sur la virtuosité de Sabicas. Plus que sur sa vitesse d’ exécution (Ramón Montoya, Miguel Borrull, ou Luis Molina étaient déjà très "compétitifs" sur ce plan), nous insisterons pour notre part sur l’ extrême précision de son attaque, et surtout sur le contrôle rigoureux de sa sonorité, immédiatement identifiable : équilibre des registres, puissance, et limpidité. Sans véritablement innover, il perfectionna notablement quelques techniques :

1) Pour la main droite :

_ Le trémolo, avec changement de note mélodique à l’ intérieur de chaque mécanisme (Alegrías, Farruca, Malagueña, Granaína, Taranta...).

_ Alzapúa : à la technique "ancienne" (P / i / P), Sabicas préfère nettement l’ aller - retour du pouce, qu ’il emploie abondamment dans les Bulerías, Fandangos, Soleares, et Soleares por Bulería.

2) Pour la main gauche :

_ Les harmoniques artificielles.

_ Le chromatisme : l’ influence de Luis Molina est ici flagrante. Comme lui, Sabicas utilise les gammes chromatiques en picado dans pratiquement tous ses solos. Mais il applique aussi le chromatisme à la technique de l’ attaque butée du pouce, notamment pour ses "remates".

_ Les renversements d’ accords sans barrés sur tout le manche, avec cordes à vide (Niño Ricardo menait à l’ époque le même type de recherche).

Mais c’ est surtout dans la composition des falsetas que Sabicas se montre le plus novateur :

1) : Sur le plan rythmique :

_ En rompant définitivement avec les mouvements mélodiques traditionnels basés sur des phrasés uniformes. Sabicas varie systématiquement la division du temps, alternant croches, triolets de croches, doubles croches... Le dynamisme rythmique ainsi obtenu est fréquemment accentué par des syncopes, franches ou dérivées des ligados, et par l’ usage rythmique de brusques silences.

_ En substituant des mesures à 6/8 aux mesures à 3/4 (Alegrías et Soleares). On trouve déjà ce procédé (beaucoup plus rarement) chez Ramón Montoya et Niño Ricardo, mais Sabicas va beaucoup plus loin en insérant parfois un compás étranger dans la forme qu’ il interprète : par exemple, un phrasé "por Siguiriya" aux temps 1 à 6 d’ un compás de Soleá (temps 1 et 2 : mesure à 2/ 4 ; temps 3 à 5 : mesure à 6/8 ; temps 6 : mesure à 1/4 - Parilla de Jerez se souviendra de cette innovation rythmique...).

2) Sur le plan harmonique :

Sabicas reste plus traditionnel, se limitant en général aux accords majeurs, mineurs, de septième, de septième diminuée, et de neuvième bémol, et à leurs renversements. On remarquera cependant quelques accords de quinte bémol, des renversements avec la septième ou la neuvième à la basse, et l’ usage de la septième majeure dans les gammes. Mais il utilise souvent les accords traditionnels de manière originale :

_ Par de brèves modulations en cascade (cadences intermédiaires V - I sur les accords de la cadence flamenca). Ce procédé deviendra l’ un des clichés harmoniques favoris de la génération suivante et sera introduit dans l’ accompagnement du cante (notamment dans les premiers enregistrements du duo Camarón / Paco de Lucía).

_ Par des basses hors accord (cf, dans notre transcription, l’ accord de F79 avec une basse de Mi bécarre).

_ Par des contrastes entre de longs développements harmoniquement stables, et des séquences harmoniquement très chargées (en général pour les "remates").

Les falsetas de Sabicas alliant l’ ensemble de ces procédés à de subtils changements de registre sont souvent des chefs d’ oeuvre de concision musicale basés sur un couple tension / détente qui n’ est pas sans rappeler, dans une esthétique très flamenca, le "swing" des musiciens de jazz.

Claude Worms

Discographie

Solo

La discographie solo de Sabicas n’ a été que très partiellement rééditée en CD, les labels répétant inlassablement la gravure des mêmes Lps, et ignorant inexplicablement des enregistrements majeurs, notamment les remarquables albums gravés pour ABC ("The fabulous Sabicas", "El rey del flamenco", "Flamenco fever", "Artistry in flamenco"...). Comme pour Niño Ricardo, on déplorera aussi les innombrables doublons, et la mauvaise qualité sonore et informationnelle de beaucoup de ces rééditions.

"Sabicas" : collection "Grandes figures du flamenco, vol. 14" : Chant du Monde

"Ole ! La guitarra de Sabicas" + "Flamenco ! La guitarra de Sabicas" : collection "Grabaciones históricas, vol. 30" : Universal (1999)

"La guitarra flamenca" : Alfa Records (1991)

"Recital de guitarra flamenca, vol. 1 et 2" : Fods Records (1993)

"Sabicas" : collection "Music ages, vol. 1" : Music Ages (2007)

"Guitarra flamenca" : Planet Records (1995)

"Sabicas concierto" : Discmedi Blau

"El duende de la guitarra flamenca" : Helix (2000)

"Niño Sabicas" : collection "Flamenco histórico, vol. 12" : Dial Discos (1998)

Accompagnement du cante :

Sabicas a peu enregistré en ce domaine, bien que de multiples témoignages relèvent son "afición" pour le cante, et soulignent son plaisir à accompagner tous les cantaores présents dans les fêtes privées auxquelles il participait. Ses séances avec Angelillo, El Carbonerillo, Niño de La Calzada, El Cojo de Madrid, El Chato de Jerez, El Chato de Las Ventas, Paco Flores, La Jerezana, José Nieto de Orellana, La Niña de La Puebla, et Juanito Valderrama (tous pour Parlophone, sauf El Niño de La Calzada - Gramophone) datent d’ avant son départ pour l’ Amérique, et peu ont été rééditées en CD.

Nous devons son meilleur enregistrement en tant qu’ accompagnateur à une précieuse initiative d’ Enrique Morente :

"Morente - Sabicas" : RCA / BMG (1990)

On pourra aussi se procurer :

"Sabicas" : avec Camarón de La Isla, Manuel Soto "El Sordera", Pepe "El Culata", Rafael Romero, Juan Cantero, et Pedro Montolla (+ solos) : RCA / BMG (1969 / 1990)

Angelillo : collection "Antología : la época dorada del flamenco, vol. 14" : Dienc (2002)

Niño de La Calzada : collection "Catedra del cante, vol. 21" : Catedra del Cante (1996)

Chato de Las Ventas : Pasarela (1992)

Les interprètes de Sabicas

Miguel Ochando : "Memoria" (Alegrías /Soleá / Granaínas / Farruca) : Ambar AMB 06018 CD

Rafael Riqueni : "Maestros" (Guajiras, Soleá, Rondeña, et Farruca + oeuvres d’ Estebán de Sanlúcar et de Niño Ricardo) : Discos Probéticos (1994)

On trouvera aussi des interprétations d’ oeuvres de Sabicas dans la discographie de Paco Peña, sans qu’ aucun album de ce guitariste ne lui soit explicitement consacré.

Bibliographie

Ángel Álvarez Caballero : "El toque flamenco" : Alianza Editorial (2003)

Norberto Torres : "Historia de la guitarra flamenca" : Almuzara (2005)

Partitions

Alvaro Dalmar : cinq pièces séparées ("Estudio en trémolo" / Guajiras / "Motivos árabes" / Soleares / "Variaciones flamencas" - Farruca) : n° 170 à 174 du catalogue des éditions "Spanish Music Center Library (New York, 1947)

Alain Faucher : "Rey del flamenco" : éditions Affédis

Joseph Trotter : "Sabicas" : Charles Hansen Inc. (1975)

Claude Worms : "Maestros clásicos de la guitarra flamenca, vol. 1 : Sabicas" : éditions Combre (2003)

Claude Worms : "Les maîtres de la guitare flamenca, vol. 2" : ditions PDG Music Publishing (2004)

Transcription de "Seguidilla en Re" (Siguiriya)

Sabicas est à notre connaissance le premier guitariste à avoir composé une Siguiriya dans un autre mode flamenco que ceux, traditionnels, de La ou de Mi (Serrana ou, selon Niño Ricardo, "Siguiriya en Mi"). Miguel Ángel Cortés s’ en souviendra près d’ un demi siècle plus tard. La parfaite adéquation de cette pièce au caractère très modal du cante est admirable : Sabicas ne s’ écarte jamais des quatre accords de la cadence flamenca, et construit la plupart des falsetas sur une stricte cadence II - I (Eb - D) similaire à celle de l’ accompagnement du cante.

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Galerie sonore

"Seguidilla en Re" (Siguiriya) : extrait de "Flamenco fever" ; LP ABC Records ABC-587


"Seguidilla en Re"




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