La discographie de Carmen Linares - 3ème partie (2002 - 2017)

vendredi 30 mars 2018 par Claude Worms

"[...] Juan Carlos Romero m’a demandé : "tu ne vois pas d’inconvénient à chanter une ballade ?". Je lui ai répondu que non : je n’ai plus à démontrer que je suis une cantaora, je dois juste démontrer que j’aime ce que je fais, que ce soit une siguiriya, ou une soleá, ou une ballade" (à propos de l’album "Raíces y alas" - (Carmen Linares - Paris, 17 mai 2008)

Nous tenons à remercier Carmen Linares, Miguel Espín García et Miguel Espín Pacheco pour leur disponibilité et leur patience. Sans leur aide précieuse, nous n’aurions pu mener à bien ces articles.

"CANTA CON LA VOZ DEL CORAZÓN...

... canta muy lento

que si algo de ti no pasa por mi pecho

no lo siento" (Tangos de Carmen Linares)

Carmen Linares a souvent déclaré qu’il y avait eu un avant et un après l’anthologie de 1997 dans sa carrière - dans l’histoire du flamenco aussi, ajouterons-nous.

Dans sa discographie, l’"après" est marqué par divers changements effectivement radicaux. D’abord sur le plan des letras : elle ne chantera plus dorénavant, sauf rares exceptions, que des poètes. Mais aussi quant au répertoire musical, qui, pour l’essentiel, consistera désormais en cantes originaux qu’elle commande à des guitaristes ou qu’elle compose elle-même. C’est sans doute la raison pour laquelle elle collabore à partir de 2002 avec des guitaristes-compositeurs - Gerardo Nuñez d’abord, puis Juan Carlos Romero - et crée à partir de 2008 son propre label, qui lui donne enfin l’indépendance artistique nécessaire à ses nouveaux projets.

Sa collaboration avec Manolo Sanlúcar, pour "Locura de brisa y trino" (2000), n’est sans doute pas étrangère à cette nouvelle orientation. D’abord parce que sa voix doit s’intégrer comme un instrument au quatuor qu’elle forme avec les deux guitares de Manolo Sanlúcar et Isidro Muñoz et les percussions de Tino Di Geraldo. D’autre part parce que les parties vocales composées par Manolo Sanlúcar sont d’une extrême difficulté technique et musicale : modulations enharmoniques incessantes, larges sauts d’intervalles inusités dans le cante traditionnel, ambitus terrifiant... (cf. ci-dessous : "Autres enregistrements et collaborations"). Enfin parce que les textes mis en musique par Manolo Sanlúcar sont des extraits de poèmes de Federico García Lorca. Résumons : ce sont précisément les caractéristiques des enregistrements postérieurs de Carmen Linares.

Encore fallait-il qu’elle eût le désir d’appliquer cette somme d’expériences acquises avec "Locura de brisa y trino" à ses propres œuvres. Dans un entretien qu’elle nous avait accordé en 2008, Carmen Linares nous avait déclaré : "Je n’ai plus à démontrer que je suis une cantaora, je dois juste démontrer que j’aime ce que je fais, que ce soit une siguiriya, ou une soleá, ou une ballade" (Entretien avec Carmen Linares / Entrevista a Carmen Linares). Démonstration en quatre albums...


1) "UN RAMITO DE LOCURA" - Universal, 2002

"Un ramito de locura" inaugure donc une phase novatrice dans la discographie de Carmen Linares - presque un nouveau départ, en tout cas un album de transition, passionnant mais inégal. Le format du quatuor de "Locura de brisa y trino" est repris ici par la collaboration entre la cantaora et le "Gerardo Nuñez trío" (Gerardo Nuñez, guitare ; Pablo Martín, contrebasse ; Ángel Sánchez "Cepillo", percussions).

Or, le dialogue entre Carmen Linares et Gerardo Nuñez nous semble parfois peiner à s’établir durablement pour certaines séries de cantes, l’appréhension du temps musical par les deux musiciens s’avérant parfois peu compatible, quel que soit par ailleurs leur grand talent - c’est le cas notamment, nous semble-t’il, pour les tarantas et les siguiriyas. Le guitariste recycle souvent des falsetas qui faisaient pleinement sens dans ses pièces solistes, mais perturbent la dynamique du chant à grande échelle, soit par leur durée excessive, soit par leur hétérogénéité par rapport aux lignes mélodiques des cantes : extraits de "Marqués de Porrina (album "Jucal", 1994) pour les tangos ; de "Remache" (siguiriya "por granaína", même album) pour les siguiriyas ; de "El gallo azúl" (album "El gallo azúl", 1987) pour "Labios de hielo" (bulerías)... Dans ces conditions, ce sont finalement les pièces qui ont fait l’objet d’arrangements spécifiques qui s’avèrent les plus réussies : les tonás composées par Juan Carlos Romero sur un texte de José Luis Ortiz Nuevo, pour voix et septet de contrebasses ; les soleares de Alcalá et les fandangos accompagnées par de belles et complexes harmonisations de Gerardo Nuñez ("por rondeña" pour les fandangos) ; la "Milonga del forastero", sur un texte de José Luis Borges - Gerardo Nuñez y emprunte l’idée de son arrangement pour guitare et contrebasse à sa granaína "Salmedina" (album "Calima", 1998), cette fois parfaitement en situation ; et les superbes siguiriyas originales de Carmen Linares ("In pace" - poème de José Ángel Valente), pour voix, guitare, contrebasses et violons (Christian Howe).

Le répertoire apparaît lui aussi hétérogène, entre "canción por bulería", une première dans la discographie de Carmen Linares ("Quiero tu nombre olvidar", de Vainica Doble - album "En familia", 2000), compositions de Pepe de Lucía, à fort "tropisme Camarón" qui ne convient pas forcément à la sensibilité musicale de la cantaora (bulerías, fandangos et tangos - réminiscences de "Como el agua" incluses pour ces derniers) et cantes plus traditionnels.

Ces derniers nous valent quatre séries de cantes mémorables : les deux tarantas (la première notamment, une adaptation originale d’un cante enregistré en 1929 par José Cepero avec Ramón Montoya) ; les romeras "Palma y corona", du répertoire dansé par Vicente Escudero, exhumées pour l’occasion et ponctuées d’estribillos en chœur (Salva del Real, Carlos Herrero et... José Manuel Gamboa) ; les soleares de Triana, dont le rare cante del Mimi et deux versions, parmi les meilleures jamais enregistrées, d’un modèle mélodique de José Lorente et de la soleá apolá de Paquirri ; enfin, trois siguiriyas : introduction sur un poignant chant psalmodique inspiré de Pepe El Culata, développement impeccable "por El Nitri" et coda sur la cabal de Silverio, d’une intensité exceptionnelle.

Malgré ses imperfections, le disque de 2002 annonce donc de belles réalisations à venir, à commencer par "Raíces y alas" (2008).

"Un ramito de locura" - CD Universal Music Spain 0044001775420, 2002

MP3 - 5.7 Mo
"Pocito de nieve"

"Pocito de nieve" (Soleares de Triana) - chant : Carmen Linares / guitare : Gerardo Nuñez

Letras : 1) El día del terremoto / llegó el agua hasta arriba / pero nunca llegará / donde llegaron mis fatigas.

2) Pocito de nieve / en un manantial había / mientras más profundo el pozo / más clara el agua salía.

3) Tengo una pena, una pena / casi puedo yo decir / que yo no tengo la pena / la pena me tiene a mí.

4) Dijiste que me querías / fui a la tienda y me compré / un pañuelo de alegría.


2) "RAÍCES Y ALAS" - Salobre, 2008

En 2008, Carmen Linares achève l’un des sommets de sa discographie, ce qui ne l’empêche pas de participer à de multiples spectacles : pour le seul mois de mai, elle chante à Paris (Théâtre de Chaillot) des extraits du "Poeta en Nueva York" de Federico García Lorca pour le ballet de même titre de Blanca Li, puis, accompagnée par Óscar Herrero, des pièces de Manuel García et de Fernando Sor pour "Goyesca", au Teatro Albeniz de Madrid (cf. ci-dessous) - l’abondance et la diversité de ses collaborations discographiques à partir de 2012 témoignent de sa versatilité musicale.

Premier disque produit par son propre label, Salobre, "Raíces y alas" est une splendeur - choix des textes (sur ce point, lire la critique de Maguy Naïmi : Raíces y alas), intensité vocale et émotionnelle, compositions de Juan Carlos Romero, arrangements de Jesús Cayuela, tout dans cet album est mémorable. L’homogénéité du programme est elle aussi remarquable, Juan Carlos Romero signant toutes les compositions et la production. Le guitariste a ciselé des falsetas et des thèmes mélodiques sur mesure pour la voix et la sensibilité poétique de Carmen Linares. Tous les cantes sont originaux, et tous magnifient les poèmes de Juan Ramón Jiménez : cantiñas ("Remembranzas"), rumba ("Dejadme en el jardín fragante"), fandangos de Huelva ("Moguer, auroras de Moguer"), soleares ("El viaje definitivo"), bulerías ("El desvelado" et "Llanto"), nana et cante "abandolao" ("Canción de madre") et tonás ("Con tu voz").

La cohésion et la délicatesse du trio de base (voix, guitare et percussions - Tino Di Geraldo) n’ont rien à envier à celles du quatuor de "Locura de brisa y trino" - rappelons que le percussionniste et la cantaora avaient participé à cette œuvre, et que Juan Carlos Romero est un disciple de Manolo Sanlúcar. Les arrangements de vents de Jesús Cayuela (rumba et soleares) rappellent les couleurs orchestrales automnales de Gil Evans par leur alliage original (bugle, hautbois et basson).

Jamais la métaphore des "ailes" n’aura été aussi appropriée que pour le dialogue en apesanteur voix -guitare et pour les contrechants de violoncelle (Gretchen Talbot) de la balade "Álamo blanco" ; ni celle des "racines" pour le "recitativo semplice flamenco" de "Mares y soles", sur la basse continue subtilement attentive de Juan Carlos Romero, un intermède de violoncelle y creusant encore l’émotion.

Tous commentaires superflus concernant une musique d’une telle transparente évidence. Il vous suffira d’écouter les deux pièces que nous vous proposons - sachez que toutes les compositions sont du même niveau.

Ajoutons cependant que, comme pour les deux albums suivants, Salobre nous offre un livre-disque somptueux par sa maquette, son graphisme et ses photos, avec les textes intégraux des poèmes et deux prologues de Felix Grande et Miguel Copón.

"Raíces y alas" - CD Salobre SAL 01, 2008

MP3 - 5.5 Mo
"Remembranzas"

MP3 - 5.1 Mo
"Álamo blanco"

"Remembranzas" (cantiñas) - chant : Carmen Linares / guitare : Juan Carlos Romero / percussions : Tino Di Geraldo / chœurs et palmas : Ana María González et Bobote

"Álamo blanco" - chant : Carmen Linares / guitare : Juan Carlos Romero / violoncelle : Gretchen Talbot


3) "REMEMBRANZAS" - Salobre, 2011

En 2011, Carmen Linares reçoit de l’Académie des Arts et Sciences de la Musique le "Premio a toda una vida". Son deuxième disque live est enregistré lors du récital qu’elle donne le 5 février 2011 au Teatro de la Maestranza de Séville pour célébrer l’évènement. Une semaine avant le concert, la cantaora avait perdu sa mère. On imaginera sans peine son émotion, palpable tout au long de cette mémorable soirée. Cadeau royal au public et à la critique : "Remembranzas" est effectivement le journal musical de toute un vie, et un précieux cours de mise à niveau pour qui aurait malencontreusement manqué les dix épisodes précédents.

Beaucoup de ses partenaires de plus ou moins longue date sont conviés à la fête : Paco et Miguel Ángel Cortés, Juan Carlos Romero, Paco Cruzado, Salvador Gutiérrez et Eduardo Pacheco (guitare) ; Miguel Poveda (chant) ; Javier Barón (danse) ; Ana María González, Rosario Amador, Miguel Poveda et Javier González (chant et chœurs) ; Pablo Suárez (piano) ; Antonio Coronel (percussions) ; Julio Blasco (contrebasse) ; Rafael Villanueva (violon) ; Pedro Esparza (flûte)... et José Luis Ortíz Nuevo, auteur des textes qui ponctuent le spectacle et récitant.

Du passé à l’avenir, nous feuilletons donc les pages d’un album de voyage musical qui s’ouvre et se clôt sur deux "Canciones populares antiguas", le "Romance pascual de los peregrinitos" et les "Sevillanas del siglo XVIII" (en bis, Séville oblige) avec toute la troupe.

Le premier chapitre revient sur les cantes de toujours : taranta et cartagenera en hommage au père de Carmen (enregistrements antérieurs en 2002 et 1991, respectivement) ; siguiriyas (Niña de los Peines et "cierre" de Paco La Luz - retours sur l’anthologie de 1997 et le live de 1994) ; alegrías et cantiñas con baile (cantiña de La Mejorana, alegría classique, cantiña del Contrabandista et romera pour Carmen, Ana María González et Rosario Amador se chargeant de conclure pour la danse - cantiña de la Niña de los Peines, alegría classique et bulerías de Cádiz).

Ce long tableau permet de passer en continuité au présent, avec les cantiñas "Remembranzas", puis "Moguer, auroras de Moguer", du disque "Raíces y alas". Entre notre souvenir des versions originales et la découverte de ces nouvelles interprétations en public, le jeu de miroirs est un pur régal. Mais le présent ne s’arrête pas là. Outre une reprise a cappella, en duo avec Miguel Poveda, du "Canto de la resignación" (tonás extraites de "Un ramito de locura"), les deux artistes nous offrent également une émouvante chanson inédite "La luz que a mi me alumbraba" - signée comme les tonás José Luis Ortíz Nuevo (texte) et Juan Carlos Romero (musique).

Pendant les tournées des spectacles "Ensayo flamenco" et "Oasis abierto", Carmen Linares peaufine à cette époque un nouveau répertoire, dont les arrangements associent pour certaines compositions le piano, la contrebasse et la batterie à la guitare flamenca. On le voit, l’album de 2017 consacré aux poèmes de Miguel Hernández aura connu une longue et méticuleuse gestation. C’est donc l’avenir qui conclut ce récital, avec en avant-premières "Imagen de tu huella" (baptisé pour l’occasion "Mis ojos sin tus ojos") et "Casida del sediento", deux duos voix - piano avec Pablo Suárez, en qui elle a trouvé un nouvel accompagnateur idéal.

On ne pouvait imaginer les "souvenirs" de Carmen Linares sans la présence d’Enrique Morente. Elle dédie à son ami défunt, avec émotion et tendresse, une granaína et une rondeña magnifiquement accompagnées par Salvador Gutiérrez - "Asesinado por el cielo", de Federico García Lorca, extrait de la musique du ballet de Blanca Li. L’ œuvre d’Enrique Morente sera aussi très présente dans le dernier opus en date de Carmen Linares, "Verso a verso".

Présentations et commentaires de José Luis Ortiz Nuevo, Miguel Espín García, Miguel Espín Pacheco et Pablo Martínez Samper ; textes intégraux des cantes ; crédits exhaustifs ; beaux portraits photographiques de Carmen... que demander de plus ?

"Remembranzas" - CD Salobre SAL 02, 2011

MP3 - 7.7 Mo
"Moguer, auroras de Moguer"

MP3 - 9.3 Mo
"Asesinado por el cielo"

"Moguer, auroras de Moguer" (fandangos de Huelva) - chant : Carmen Linares / guitare : Juan Carlos Romero et Paco Cruzado / percussions : Antonio Coronel / chœurs et palmas : Ana María González, Rosario Amador et Javier González

"Asesinado por el cielo" (granaína et rondeña) - chant : Carmen Linares / guitare : Salvador Gutiérrez / percussions : Antonio Coronel


4) "VERSO A VERSO" - Salobre, 2017

Après Enrique Morente (“Homenaje flamenco a Miguel Hernández" - Hispavox, 1971) et Manuel Gerena ("Manuel Gerena canta con Miguel Hernández" - Alía Discos, 2001), Carmen Linares rend à son tour hommage au poète avec "Verso a verso. Carmen Linares canta a Miguel Hernández". Le vaste choix de textes effectué par Miguel Espín García et Manuel Ruiz Amezcua (quatorze au total), extraits de poèmes de la plupart des recueils publiés du vivant de leur auteur ("Poemas sueltos",1932 - 1935 ; "Los hijos de la piedra", 1935 ; "El rayo que no cesa", 1936 ; "Viento del pueblo", 1937 ; et "Cancionero et Romancero de ausencias", 1938 - 1942), atteste à lui seul de l’ambition d’un projet similaire quant à son objectif à celui de "Raíces y alas", mais réalisé très différemment.

En effet, depuis 2010, la cantaora se produit régulièrement en concert avec le pianiste Pablo Suárez, membre fondateur avec Ramiro Obedman (saxophones et flûte) et José Luis López (violoncelle), du trio "Camerata Flamenco Project". La "nébuleuse Camerata" associe régulièrement à ses concerts et à ses enregistrements d’autres musiciens tels Josemi Garzón (contrebasse) et Karo Sampela (batterie). Ces deux derniers, avec Pablo Suárez et Salvador Gutiérrez, guitariste habituel de Carmen durant toute cette période, forment le quatuor instrumental de base de "Verso a verso", auquel se joignent épisodiquement les autres musiciens mentionnés ci-dessus et Eduardo Pacheco, qui, en duo avec Salvador Gutiérrez, accompagnait Carmen lors de la tournée du spectacle "Oasis abierto", précisément un hommage à Miguel Hernández.

La qualité musicale de l’album et la remarquable cohésion du groupe ne doivent donc rien au hasard. Il s’agit d’une œuvre collective longuement mûrie, et sans doute d’une première : un dialogue fusionnel entre la voix de Carmen Linares et une formation de type section rythmique de jazz + guitare flamenca dont la réunion n’a rien d’occasionnelle. Les arrangements et la production musicale de Pablo Suárez et Salvador Gutiérrez (associés à Carmen Linares pour la production musicale et à Miguel Espín Pacheco pour la production exécutive) tirent tous les partis possibles de l’association de musiciens de haut niveau qui se connaissent parfaitement : un véritable kaléidoscope de couleurs sonores, du traditionnel duo voix - guitare ("Cada vez que paso") ou voix - piano ("El sol, la rosa y el niño") au sextuor ("Para la libertad"), en passant par le quatuor jazzy (voix, piano, contrebasse, batterie - "Imagen de tu huella") et toutes les autres configurations imaginables.

A l’exception de deux chansons de Luis Pastor ("Casida del sediento" et "Imagen de tu huella"), d’ un extrait du disque "Alba Molina" de Lole Y Manuel (1994 - "Silbo del dale", musique de Vicente Monera) et d’un taranto d’Enrique Morente que la cantaora interprète de manière poignante, en duo avec Arcángel, en un long récitatif ad lib. avant de renouer avec le compás pour la coda ("Compañero" album "Despegando", 1977), Pablo Suárez et Carmen Linares signent toutes les compositions. C’est dire qu’on ne trouvera pas de cantes traditionnels, au sens stict du terme, au programme de ce disque. Le pianiste traite "Para la libertad" par une mélodie solennelle de caractère hymnique qui convient parfaitement au poème, et trouve par le dénuement et la fragilité d’une belle habanera (trio voix - piano - contrebasse) l’exacte traduction des vers de Miguel Hernández ("Llegó con tres heridas, la del amor, la de la muerte, la de la vida").

Une décennie après "Raíces y alas", la voix n’est plus exempte de quelques fragilités. Mais Carmen Linares se sert de ces légères fêlures pour dire les textes avec une expressivité accrue, ciselant les mots à la manière des chanteuses de jazz - écoutez, par exemple, son duo avec Silvia Pérez Cruz ("Casida del sediento"). Elle rend à plusieurs reprises un vibrant hommage à Enrique Morente : non seulement par sa version de "Compañero", mais aussi par la musique somptueuse qu’elle compose pour "Andaluces de Jaén" - folia, taranta et petenera (Morente avait enregistré le texte por petenera pour son hommage de 1971, mais la censure l’avait interdit) - et des bamberas personnelles ("Todas las casas son ojos", sur des arrangements originaux de son fils Eduardo Pacheco qui l’accompagne à la guitare) qui renvoient à celles de son ami (album "Morente. Lorca", 1998).

Elle adapte tous les autres poèmes à des lectures originales du répertoire traditionnel : tanguillo, cantiñas de Córdoba et romera ("Canción de los vendimiadores" - co-signée par Luis Pastor) ; tonás et debla ("El sol, la rosa y el niño") ; bulerías por soleá ("Primavera celosa") ; cabal de Silverio et toná-liviana ("Cada vez que paso"). Le programme s’achève sur deux pièces qui évoquent également l’œuvre d’Enrique Morente. D’une part, "El niño yuntero", por malagueñas del Canario et de La Trini et por rondeña (en 1971, Morente avait chanté ce texte sur une structure identique - malagueñas de La Trini et fandango "abandolao" de Frasquito Yerbabuena). D’autre part, l’expressionnisme oppressant de "No puedo olvidar" (siguiriya personnelle composée par Carmen Linares) rappelle, par d’autres moyens musicaux, celui de "Guern-Irak".

Une fois de plus, le livre-disque est à la fois un bel objet (photos et design - Ana Solinií) et un recueil de textes très complet : prologues de José Luis Ortíz Nuevo et Antonio Muñoz Molina, biographies de Carmen Linares et de Miguel Hernández (avec les témoignages de divers artistes et écrivains), textes intégraux des poèmes, guide d’écoute par Miguel Espín García. "Verso a verso" recevra en 2018 le prix MIN au meilleur album flamenco de l’année, on ne peut plus mérité.

"Verso a verso" - CD Salobre SAL 03, 2017

MP3 - 7.8 Mo
"Casida del sediento"

MP3 - 9 Mo
"El niño yuntero"

"Casida de sediento" - chant : Carmen Linares et Silvia Pérez Cruz / piano : Pablo Suárez / contrebasse : Josemi Garzón / batterie : Karo Sampela

"El niño yuntero" (malagueña del Canario - malagueña de La Trini - rondeña) - chant : Carmen Linares / guitare : Salvador Gutiérrez / piano : Pablo Suárez / contrebasse : Josemi Garzón / batterie : Karo Sampela

PS ... et pour l’île déserte ? Non sans remords (comment se passer des deux disques Hispavox et de "Cantaora" ?), nous nous autoriserons quatre albums : le live de 1994, l’anthologie de 1997, "Raíces y alas" et "Verso a verso"... en attendant le prochain. Pour le cinquantième anniversaire du premier, en 2021 ?

Lire également :

La discographie de Carmen Linares. 1ère partie

La discographie de Carmen Linares. 2ème partie

Entrevista a Carmen Linares (2018)


Enregistrement de "Verso a verso"

Y, CLARO, LOS BONUS TRACKS NO PUEDEN FALTAR...

... adaptation libre du titre d’un chapitre de la biographie de Víctor Monge "Serranito" par José Manuel Gamboa ("Víctor Monge Serranito. El guitarrista de guitarristas" - El Flamenco Vive, 2017).

En 2008, la Comunidad de Madrid chargea Juan Verdú, directeur du festival "Suma flamenca", d’ouvrir un concours pour des projets de spectacles à l’occasion du deux-centième anniversaire du "Dos de mayo". "Goyesca", présenté par Pedro G. Romero associé à José Manuel Gamboa pour la direction musicale, fut retenu et représenté au théâtre Albeniz les 30 et 31 mai 2008, dans le cadre de la programmation de la troisième "Suma Flamenca". Le spectacle était construit en quatre parties basées sur quatre tableaux de Goya. Pour la première, intitulée "El paseo de Andalucía o Los embozados", Carmen Linares chantait un répertoire d’époque, "pré-flamenco", accompagnée par Óscar Herrero.

NB : nous devons ces enregistrements à la courtoisie de notre ami Óscar Herrero, et toutes les informations concernant ce spectacle à notre ami José Manuel Gamboa.

MP3 - 7.7 Mo
"Melisenda insomne" / Romance

MP3 - 3 Mo
"Polo del contrabandista"

MP3 - 4.2 Mo
"Las mujeres y cuerdas" / Seguidilla

MP3 - 3.2 Mo
"Muchacha y la vergüenza" / Seguidilla

MP3 - 1.6 Mo
"Cómo ha de resolverse" / Seguidilla

MP3 - 6.4 Mo
"Bolera y caña"

1) "Melisenda insomne" : romance a cappella, intermède (Olé) et final "abandolao".

2) "Yo que soy contrabandista" - Manuel García (n°11 de l’opéra comique "El poeta calculista", 1804).

3 à 5) trois seguidillas extraites de "12 seguidillas pour voix et guitare", opus 2 n°3, de Fernando Sor (ca. 1813) - danse : Rafael Estévez et Nani Paños.

"Las mujeres y cuerdas" / "Muchacha y la vergüenza" / "Cómo ha de resolverse"

6) "Seguidilla bolera y caña" - en duo avec Miguel Poveda.

Claude Worms

Révision : Miguel Espín García


Avec Enrique Morente

AUTRES ENREGISTREMENTS ET COLLABORATIONS

Accompagnée par Antonio Piñana, Carmen Linares a enregistré trois cantes (malagueña, taranta et cartagenera) lors du XVI Festival del Cante de las Minas, en 1976. Ces captations live ont été publiées à deux reprises par RTVE Música :

_ les trois dans le double CD "Ellas dan el cante. Mujeres en el flamenco" : RTVE Música 62095, 2007 (Ellas dan el cante)

_ pour la malagueña et la cartagenera : "Festival Internacional del Cante de las Minas. Vol. 3" : RTVE Música 62068, 2002

_ pour la taranta : "Festival Internacional del Cante de las Minas. Vol.4" : RTVE Música 62074, 2003

Sa voix est un instrument à part entière dans l’interprétation de la suite pour quatuor (deux guitares, voix et percussions) de Manolo Sanlúcar, ("Locura de brisa y trino" - cf. ci-dessus).

MP3 - 9.4 Mo
"Gacela del amor desesperado"

"Gacela del amor desesperado (A mi amigo Ángel Cañete)" - composition et guitare : Manolo Sanlúcar / chant : Carmen Linares (extrait de l’album "Locura de brisa y trino")

Autres collaborations :

Commençons par une collaboration passée inaperçue, que nous signale fort opportunément Miguel Espín Pacheco : Carmen faisait partie des chœurs qui accompagnaient l’emblématique "La estrella" d’Enrique Morente (album "Despegando", 1977).

Óscar Herrero : "Torrente" - Dial Discos 95003, 1995

Juan Carlos Romero : "Azulejo" - CPS 97001 CD, 1997

Camerata Flamenco Project : "Avant-Garde" - Nuba Record / Karonte KAR 7837, 2012

Dorantes : "¡Sin muros !" - Universal 0602527977386, 2012

Los Evangelistas : "Homenaje a Enrique Morente" - Octubre / EMI 88691946532, 2012

Collectif : "Los flamencos cantan a Joaquín Sabina" - Sony 88691974622, 2012

Collectif : “Para la libertad. Los flamencos cantan a Miguel Hernández" - Universal 0602537257560, 2013

Miguel Campello : "Chatarrero 2. Parájo que vuela libre" - DRO / Warner 2564646240, 2013

Joan Manuel Serrat : "Antología desordenada" - Sony 88875015472, 2014

Pitingo : "Cambio de tercio" - Universal 0602537593354, 2014

Collectif : "Una luz flamenca. Homenaje a Luz Cazak" - Universal 0602547633507, 2016


Avec Rafael Riqueni

PRIX ET DISTINCTIONS HONORIFIQUES

Primer premio de cantes andaluces ("Festival Nacional del Cante de las Minas" - La Unión) : 1978

Premio Ícaro de la Música : 1988

Premio del Ministerio de Cultura pour le disque "Cantaora" : 1988

Prix de L’Académie Française du Disque pour le disque "La luna en el río" : 1991

Premio de la Asociación de Críticos de Arte Flamenco : 1995

Premio Compás del Cante : 1996

Medalla de Plata de la Junta de Andalucía : 1998

Premio El Olivo : 1999

Premio Trovador de las Artes Escénicas (Festival Internacional "Castillo de Aínsa") : 1999

Premio Nacional de Música : 2001

Medalla de Oro de las Bellas Artes : 2006

Premio de la Música al mejor álbum de flamenco pour le disque "Raíces y alas" : 2009

Premio de la Academia de la Música a Toda una Vida : 2011

Premio Leyenda del Flamenco : 2017

Premio MIN al mejor albúm de flamenco pour le disque "Verso a verso" : 2018

Photo : Paco Lega / AireFlamenco.com





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