Arcángel : "Quijote de los sueños" / Luis Maravilla : "Guitarra Española" / "Alegrías y Penas de Andalucía"

lundi 31 octobre 2011 par Claude Worms

"Quijote de los sueños" : un CD Sony Music 86979 60542 (2011)

"Guitarra Española" : un CD Calé Records CAL 13140 (2011)

"Alegrías y Penas de Andalucía" : un CD Calé Records CAL 13169 (2011)

Arcángel méditatif et solitaire sur fond bleu grisé, puis sur fond brun ocre, ou en ombre de profil : le graphisme de la jaquette et du livret intérieur de "Quijote de los sueños" reflète sans doute l’ importance de l’ enjeu de ce quatrième disque pour son auteur. Après cinq ans de silence (relatif : cf, ses multiples collaborations aux projets de ses collègues), l’ artiste a décidé d’ assurer seul la production de l’ album, en revendique l’ entière paternité, et assume la responsabilité de tous les choix esthétiques (musiques, textes, collaborations, arrangements...). C’ est sans doute ce postulat d’ indépendance totale qui explique la dédicace des Fandangos "Quijote de los sueños" à Paco Toronjo : on se rappellera que ce dernier n’ a jamais chanté que ses propres letras, et que son style était on ne peut plus singulier...

L’ impulsion première est venue d’ une rencontre avec l’ écrivain Juan Cobos Wilkins (1957 - Minas de Ríotinto), ou plutôt avec l’ un de ses poèmes, "Un poeta escucha a su padre" (devenu pour le disque, après modifications, "Los dulces peligros de la música" - Fandangos), qu’ Arcángel a immédiatement souhaité mettre en musique et chanter. Finalement, Juan Cobos Wilkins écrira quatre autres poèmes spécialement pour l’ album, les autres textes étant dus à José Luis Ortiz Nuevo (Tangos), Antonio Orozco (une chanson traitée en Rumba) et Manuel Correa (Fandangos). Seules les letras des Soleares sont traditionnelles - encore sont-elles cosignées par Arcángel lui-même.

Auteur d une dizaine de recueils de poésie et d’ autant d’ oeuvres en prose (essais et récits), critique pour le quotidien El País, créateur de la Fondation Juan Ramón Jímenez et directeur de la Casa Museo consacrée au poète à Moguer, Juan Cobos Wilkins possède la rare qualité de savoir faire passer en quelques images simples et dans un langage directement accessible, voire quotidien, des concept dont l’ abstraction pourrait sembler peu adaptée au cante. C’ est pourtant ce qui fait la valeur des meilleures letras traditionnelles, et c’ est sans doute aussi ce qui a séduit Arcángel. On pourra s’ en convaincre avec les deux premières strophes de l’ ode à la musique que constitue "Los dulces peligros de la música" :

"Hay músicas que llegan de pronto, inesperadas

Son como un vendaval que nos asola

Un vendaval carnívoro que trae vivo el pasado

Un veneno turquesa que inunda el corazón."

"Y se nos vuelca entonces la taza del café

Y corremos a comprar cigarillos

O a llenar la bañera

De un agua que nos quema."

On remarquera au passage que la métrique n’ est pas précisément celle des strophes "canoniques" de Fandangos traditionnelles, et on ne peut qu’ admirer l’ art avec lequel Arcángel a réussi à adapter le rythme des textes à celui des "palos" avec une parfaite respiration naturelle, sans que l’ on sente jamais les irrégularités de la versification. Ecoutez, par exemple, la deuxième strophe de "Quijote de los sueños" : un joyau de scansion flamenca, sur le souffle, qui épouse au plus près les ondulations du texte (cf : "Galerie sonore")

A textes originaux, musiques originales : Arcángel en signe la quasi totalité, avec d’ ailleurs quelque exagération pour les Soleares, où l’ on reconnaîtra sans peine des modèles mélodiques à peine modifiés, entre Alcalá et Cádiz. C’ est peut-être pour cette raison que les Tangos qui ouvrent l’ album reprennent un thème qui semble tenir à coeur au cantaor, qui l’ avait abordé dès son premier album : celui de la censure des puristes. Ortiz Nuevo brode sur le refrain "centriste" bien connu : pourvu que l’ on ne perde pas les racines... (personne d’ ailleurs ne semblant se soucier outre mesure de préciser en quoi peuvent bien consister musicalement ces racines salvatrices). En tout cas, la remarquable interprétation des Soleares démontrera à qui en douterait encore qu’ Arcángel connaît ses classiques (comme Miguel Ángel Cortés, dont l’ accompagnement est au diapason).

Le programme fait la part belle aux Fandangos - et on ne s’ en plaindra pas, Arcángel en étant l’ un des spécialistes incontestables, déclinés de trois manières très différentes : Fandangos de Huelva entre compositions personnelles et tradition ("Quijote de los sueños"), Fandangos libres personnels, accompagnés "por Rondeña" par Daniel Méndez (Cuando se dice te quiero"), et Fandangos de Huelva très lents dont l’ ambiance rappelle certaines Sevillanas de Pareja Obregón, sur une belle mélodie de Jesús Cayuela, qui signe également un superbe arrangement pour trio à cordes (piano : Jesús Cayuela / violon : Vladimir Dmitrienco / violoncelle : Nonna Natsvlishvili).

Outre ces trois Fandangos et les Soleares, on retiendra aussi du programme les Tangos ("Pa’ qué tanto discutir"), les Alegrías ("Alas y olas") et les Bulerías ("Amor mío") : estribillos "pegadizos", dont le traitement, comme celui des choeurs, doit beaucoup à Isidro Muñoz (qui signe d’ ailleurs la musique de "No consigo", chanson sur un rythme ternaire de saveur "Fandango", comme c’ est la mode ces temps-ci), démonstration vocale, et surtout arrangements instrumentaux inventifs et virtuoses. Arcángel s’ appuie sur ses complices habituels, dont la cohésion est depuis longtemps acquise : outre Miguel Ángel Cortés et Daniel Méndez, Agustín Diassera (percussions) et Los Mellis (choeurs et palmas). La parfaite réactivité des accompagnateurs atteint un sommet dans les Bulerías, dans lesquelles les "réponses" des deux guitaristes et du percussionniste créent avec la voix un véritable quatuor. Les "invités de marque" sont habilement distribués sur deux thèmes dont l’ harmonisation jazzy et le groove leur conviennent parfaitement : Dorantes (piano) et Antonio Coronel (batterie) pour les Tangos ; José Antonio Roríguez (guitare), Manolo Nieto (basse) et Antonio Orozco (voix) pour "Tu voz es mi voz" (chanson d’ Enrique Orozco, sur une rythmique de Rumba).

Un disque brillant (quelque fois un peu trop...), même s’ il n’ est pas encore tout à fait le chef d’ oeuvre que nous doit Arcángel.


On ne chronique pas les classiques... Nous nous contenterons donc d’ informer nos lecteurs, qui pourront trouver un complément d’ information dans notre article "Les fondateurs de la guitare flamenca soliste - 4" (rubrique "Articles de fond").

Nous savons gré au label Calé Records de rééditer trois LPs de Luis Maravilla, depuis longtemps introuvables (dont le fameux "Alegrías y Penas de Andalucía", grand prix de l’ Académie Charles Cros en 1951), même si nous regrettons le minutage plutôt chiche des CDs : les trois LPs auraient tenu sans peine en un double CD...

Rappelons que Luis Maravilla fut l’ un des meilleurs représentants, avec Estebán de Sanlúcar, Pepe Martínez, Mario Escudero et Manuel Cano, du langage musical standard de la guitare flamenca soliste issu de Ramón Montoya. Il en représentait sans doute la tendance la plus proche de la guitare classique, et perpétuait la tradition des guitaristes "éclectiques" qui, depuis Julian Arcas ou Paco de Lucena, pratiquaient les deux répertoires : en témoignent le programme de "Tañidos de guitarra" (et son titre délicieusement précieux...), ou le titre "Guitarra española" (et non "flamenca").

Rappelons aussi que le "progrès" n’ existe pas en musique, ni en aucun autre art (si tant est qu’ il existe dans quelque domaine que ce soit) : il est aussi absurde de penser que Vicente Amigo représente un quelconque progrès par rapport à Luis Maravilla, que de supposer Haydn "dépassé" par Schoenberg.

Le même label réédite aussi deux LPs d’ Antonio Albaicín, et un de Pepe Mártinez.

¡Bonne dégustation !

Claude Worms

Galerie sonore

MP3 - 4.1 Mo
"Quijote de los sueños"

MP3 - 3.2 Mo
"Guajiras cubanas"

"Quijote de los sueños (a Paco Toronjo)" (Fandangos de Huelva)

Cante : Arcángel

Guitares : Miguel Ángel Cortés & Daniel Méndez

Percussions : Agustín Diassera

Texte : Juan Cobos Wilkins

Musique : Arcángel


"Guajiras cubanas" : Luis Maravilla (extrait de l’ album "Guitarra española"


"Quijote de los sueños"
"Guajiras cubanas"




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