Flamenco à La Villette

12 juin 2014

samedi 14 juin 2014 par Nicolas Villodre

Flamenco (no) à La Villette

Cette année, deux soirées de sucrées, au lieu d’une demie, à La Villette. Pas par caprice de starlette, mais pour d’excellentes raisons, ce coup-ci : une grève des intermittents du spectacle qui a amené "la direction de L’EPPGHV" (l’Etablissement public du Parc et de la Grande Halle de La Villette) à "annuler les deux derniers jours du festival de Flamenco".

Une douzaine de techniciens, hommes et femmes, occasionnels et permanents confondus, est montée sur scène, en prologue à la seule soirée ayant pu être maintenue, et a laissé un délégué expliquer au public la raison du mouvement initié à Montpellier, risquant de compromettre la saison festivalière tout entière si les choses en restaient là : les conditions de la nouvelle convention chômage proposée par l’Unedic et le Medef au gouvernement, défavorables aux travailleurs de ce secteur participant de l’"exception culturelle" à la française. Une régression à la situation de blocage de 2003 où le système mutualiste solidaire avait failli être balayé par celui de la capitalisation.

Après ce retour du réel en forme de (bref) prologue largement applaudi par le public bon esprit ayant garni les gradins de la salle Charlie Parker (Jr), nous avons eu droit à la prestation du clan de Juana la del Pipa, la fille cadette de la chanteuse-danseuse Tía Juana la del Pipa. La chanteuse a assuré la continuité du cante issu de cette famille de Jerez comme celle du show, en alternance avec Tomasa Guerrero "La Macanita", avec l’aide des ambianceurs Concha Vargas (baile), Chicaroet Macano (palmas), Curro Vargas (guitare) et les interventions toujours opportunes et précises de l’imperturbable et bon technicien Manuel Valencia (guitare – "toque jerezano"…). Juana a la pêche, une voix prépondérante qui s’impose d’emblée, tandis que Tomasa module davantage tout en permettant à la vedette du show de souffler.

Après l’entracte et un tercio de San Miguel "especial" à tarif abordable, nous avons assisté au spectacle de Belén Maya, intitulé "Invitados", par conséquent ouvert aux quatre vents, quoique balisé, scénographiquement, dramaturgiquement (= David Montero) et chorégraphiquement (= la bailaora et Juan Carlos Lérida) parlant. On sent de suite qu’on est au top niveau, question exigence artistique. Si l’on tient à chipoter, on dira que le spectacle gagnera à être encore un peu peaufiné, épuré, densifié – pour peu que l’on consente à sucrer, ici ou là, quelque temps mort, remords, redondances, à gommer dans l’innécessaire théâtralité, et, dans la pantomime, à estomper tout effet affecté ou expression surjouée. Mais, aussi bien dans la danse flamenca (avec ou sans la contrainte de la bata de cola) que dans la danse tout court (celle qui va, disons, du néoclassique au moderne, au sens où on l’entend depuis Martha Graham), celle qui se fonde sur des enchaînements gestuels dépourvus de toute motivation, on se doit de reconnaître que Belén Maya rayonne à chacune de ses variations.

Elégante, le corps paré de robes splendides, conçues et coupées par Andrés Gonzalez et l’atelier d’Amay Flamenco, soutenue en un premier temps par la voix affilée et sans faille de Gema Caballero, la guitare lyrique, villalobesque, de Javier Patino, les palmas et le jaleo de Laura González, la danseuse passe d’une folie douce contrariée par un espace encombré d’une demi-douzaine de chaises musicales dépareillées et de deux fauteuils carmin à l’arrière-plan, observée de près par le comédien Javier Centeno représentant sur terre, c.à.d. sur scène, du spectateur, à une agitation prenant possession de tout son être. Une magnifique robe de velours pourpre reste suspendue aux cintres, le spectacle durant.

Le cantaor baraqué José Valenciastimule Belén de sa voix surpuissante et vibrante alors que la deuxième guitare, celle de Rafael Rodríguez, qui avait accompagné la danseuse prodige et prodigue Rocío Molina dans "Oro viejo", multiplie les falsetas dans les Bulerías et les Soleares. Via la vidéo, la danseuse se dédouble, se détriple au tout début, dans des prises de vues ralenties en couleur signées Rocío Huertas, puis rend hommage à sa mère, Carmen Mora, ressuscitée par l’extrait d’une émission de télévision en noir et blanc datant des seventies, projeté en silence - cette dernière interprète une subtile variation dans un style personnel ayant forcément inspiré sa postérité.

L’an dernier, au même endroit, Carmen Linares intégrait la belle Belén dans un récital ayant pour titre "Ensayo Flamenco". Cette fois, la danseuse-chorégraphe renvoyait l’ascenseur à la cantaora en reprenant en boucle l’un de ses meilleurs cantes, "Pocito de nieve".

Nicolas Villodre

Photos : Nicolas Villodre





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