Mariana de Cádiz : "Cádiz por Cantiñas" / El Pele : "8 guitarras... y un piano"

mardi 18 novembre 2008 par Claude Worms

"Cádiz por Cantiñas" : un CD Pasarela CDP 271068 (2008)

"8 guitarras... y un piano" : un CD World Music Factory SA 01542 (2008)

Mariana de Cádiz : "Cádiz por Cantiñas"

Décidément, les bonnes nouvelles discographiques nous viennent fréquemment, cette année, de Cádiz : après le remarquable « Trimilenaria » de David Palomar ( PAE 0069 CD), ce «  Cádiz por Cantiñas ».

A l’ occasion d’ une récente édition du « Congreso Internacional de Arte Flamenco », organisée à Cádiz, Antonio Murciano (poète et « flamencologue » qu’ on ne présente plus, et qui signe ici un texte de présentation très précisément documenté) eu l’ heureuse idée de concevoir une anthologie des Cantiñas, et de la confier à Mariana de Cádiz alias Mariana Cornejo, l’ une des trois grands spécialistes incontestables du cante gaditan, avec Rancapino et Chano Lobato. Et en effet, il fallait le talent et la science de cette grande cantaora pour mener à bien une telle entreprise.

On découvrira ici avec bonheur l’ immense variété de cette famille de cantes, trop souvent réduite à quelques variantes ressassées à satiété par la paresse (ou l’ ignorance ?) de certains artistes. Mariana Cornejo interprète dans cet album une bonne trentaine de formes mélodiques distinctes, et toutes d’ une grande difficulté, tant musicale (complexité de la mise en place : la moindre incertitude de phrasé ne pardonne pas) que vocale (ambitus souvent très étendu) : tant il est vrai que ce genre, souvent jugé mineur parce que « festero », est en fait au moins aussi exigeant que certaines formes considérées (à tort) comme plus nobles, tels les Soleares ou les Siguiriyas.

Mariana Cornejo est magistrale dans le répertoire de Cádiz y Los Puertos (La Isla, Chiclana, Puerto de Santa María, Puerto Real et Sanlúcar de Barrameda) : Alegrías proprement dites, Cantiña « de la Peregrina » et de « La Rosa » de Ramón Medrano, Cantiña « de Las Mirris », Cantiñas de La Perla et de Rosa La Papera, Cantiñas de La Mejorana et de Manolo Vargas, Juguetillos d’ Ignacio Espeleta, Cantiñas « por Chufla » de Canalejas de Puerto Real (por Bulería)… Certains de ces cantes n’ étaient accessibles que dans deux anciens LPs (« Cunas del Cante, vol. 1 : Los Puertos » – Hispavox 18 – 1295, 1973 ; « Cantaores gaditanos, vol. 6 » – Hispavox 18 – 1309, 1973), chichement et mal réédités (« Arte y salero de Cádiz » : série « Quejío » - deux CDs EMI 7243 – S – 27842), et par des cantaores proches des sources, mais dont le grand âge avait considérablement amoindri les facultés vocales. Mariana Cornejo nous en offre des versions à la fois authentiques et personnelles, intégrant à son propre style vocal, avec une grande justesse de ton, telle ou telle inflexion, tel ou tel mélisme… caractéristiques du cante d’ Aurelio Sellés, de Pericón de Cádiz, de Manolo Vargas, de Canalejas de Puerto Real ou de La Perla de Cádiz.

Mais c’ est plus encore dans les cantes dérivés des Cantiñas gaditanes que son apport s’ avère précieux. : Romeras, Mirabrás, Caracoles, évidemment ; mais aussi Cantiñas del Pinini (Lebrija / Utrera), Jotillas de Cádiz dans la version gravée par La Niña de los Peines (ici por Jaleo - Bulería), Cantiñas de La Paquera (Jerez), Cantiñas d’ El Chaqueta, « de la Monterana et « de la Contrabandista » de Rafael El Tuerto (Gibraltar), Cantiña « del Torrijo » dans la version de Pepe Marchena, « Tarifeñas » de Pepe Pinto, et Alegrías de Córdoba. La plupart de ces cantes sont des adaptations d’ airs populaires au compás des Alegrías, leurs lignes mélodiques étant souvent diluées de manière approximative dans le cadre métrique strict des douze temps. La précision et la virtuosité de la mise en place de Mariana Cornejo leur apportent une parfaite cohérence mélodique : les Alegrías de Córdoba sont de ce point de vue l’ un des sommets du disque (seules les Cantiñas de Pepe Marchena résistent à cette cure rythmique, leur mélodie issue de la Milonga s’ avérant par trop filandreuse).

Ajoutons enfin que l’ enregistrement s’ écoute en continuité sans la moindre lassitude, écueil fréquent du genre anthologique. La variété des mélodies, et la qualité et la versatilité du timbre de Mariana Cornejo, évitent constamment l’ ennui. Mais l’on n’ oubliera pas non plus la diversité des couleurs sonores apportées par les guitaristes : silences suggestifs de Paco Cepero, dynamisme et définition rythmique des rasgueados d’ Antonio Carrión, et subtilité mélodique de Pascual de Lorca et de Juan Diego de Luisa.

Un disque indispensable, et de loin la meilleure anthologie de Cantiñas jamais enregistrée.

El Pele : "8 guitarras... y un piano"

La discographie de Manuel Moreno Maya « El Pele » avait brillamment commencé par deux enregistrements majeurs : « La fuente de lo jondo », avec Isidro Muñoz et Vicente Amigo, en 1986 (réédition en CD : Pasión 9P-031), et surtout « Poeta de esquinas blandas », avec Vicente Amigo, en 1998 (Pasión 9P-001). Si ce dernier provoqua la polémique, c’ est qu’ il était suffisamment novateur pour que l’ on puisse prédire au duo El Pele / Vicente Amigo un avenir comparable à celui du duo Camarón / Paco de Lucía. Après la séparation du duo, la suite fut malheureusement plus inégale.

El Pele nous revient donc avec un disque intimiste, « 8 guitarras… y un piano ». :neuf cantes accompagnés en fait par sept guitaristes – Miguel Ángel Cortés (Taranta y Cartagenera), Dani Méndez (Canción por Bulería), Juan Carlos Romero (Soleares), Moraíto Chico (Bulerías et Fandangos), José Antonio Rodriguez(Siguiriyas y Cabal), Diego del Morao (Alegrías), Niño de Pura (Malagueña), et un pianiste – David Peña Dorantes (Zambra). Un disque à l’ ancienne donc, quant à son environnement instrumental (avec palmas et quelques discrètes touches de percussions), mais non quant à son propos esthétique.

A l’ évidence, le cantaor entend suivre l’ exemple de quelques glorieux aînés iconoclastes, à commencer par celui de Manolo Caracol, qui fut toujours l’ une de ses références majeures (et auquel il rend ici hommage par l’ inévitable Zambra avec piano), mais aussi de Juan Valderrama et de Pepe Marchena, notamment dans les « cantes libres ». C’ est dire que les cantes, de base traditionnelle à l’ exception d’ une jolie interprétation d’ « Alfonsina y el mar » (je persiste cependant à ne pas bien saisir l’ intérêt d’ une adaptation « por Bulería »), sont tous soumis à un traitement hautement personnel.

L’ ensemble des interprétations laisse légèrement perplexe, alternant maniérisme outrancier et instants de pure beauté, et pourra fasciner ou agacer selon l’ humeur du moment ou les goûts de l’ auditeur. Si les grandes envolées vocales qui ont fait la réputation d’ El Pele se font plus rares (dans les Bulerías, la Cabal del Sernita et, plus parcimonieusement, dans les Alegrías – ces dernières demeurant cependant dans la lignée de sa première et mémorable création, « Huellas de gaviota », qui devait susciter, avec celles d’ Enrique Morente, d’ innombrables imitations), le cantaor n’ a rien perdu de sa virtuosité : ductilité et legato, ample vibrato, et un ambitus impressionnant dans les ornements , dont la rapidité des changements de registre évoque parfois le chant baroque. La profusion ornementale, quand elle est utilisée de manière par trop démonstrative, tend à désintégrer les lignes mélodiques (par exemple dans la Taranta popularisée par José Cepero et la Cartagenera de Chacón). Mais elle renforce aussi, souvent, une intensité expressive très intériorisée (Soleares). La totalité du disque pourrait être résumée par la Malagueña conclusive : la Malagueña – Granaína d’ Aurelio Sellés est d’ une beauté bouleversante, et l’ on retient son souffle dans l’ attente de la Malagueña del Mellizo qui devrait suivre… Hélas, El Pele ne chantera plus, et nous n’ aurons droit qu’ à un chœur de jeunes filles réduisant la Rondeña à l’ état de chansonnette inoffensive.

Les guitaristes, et le pianiste, ont tous très bien compris que la meilleure manière d’ accompagner ce type de chant était la discrétion. Tous s’ acquittent remarquablement de leur tâche, la palme du « je – ne – sais – quoi » et du « presque rien » (Jankélévitch) revenant incontestablement à Juan Carlos Romero et à José Antonio Rodríguez.

Un disque insaisissable, mais passionnant.

Claude Worms

Galerie sonore :

Mariana de Cádiz : Alegrías de Córdoba – guitare : Juan Diego de Luisa

El Pele : Soleares – guitare : Juan Carlos Romero


Mariana de Cádiz / Alegrías de Córdoba
El Pele / Soleares




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